Enseigner le conflit israélo-palestinien

Publié le par la Rédaction


Cette présentation est une réflexion tirée de l’enseignement du conflit israélo-palestinien, pratiqué durant six années dans des classes de terminales générales (filières L, ES) mais également en filière technologique (STG), au sein du lycée Saint-Exupéry­ de Mantes-la-Jolie, établissement d’une banlieue dite sensible. Cette question est particulièrement difficile à traiter en classe de terminale, car elle se trouve minorée dans les programmes et orientée sous l’angle sélectif de l’étude d’un conflit représentant un enjeu sensible des relations internationales. Elle l’est également en raison des représentations que se font les élèves de ce conflit. Elle l’est enfin en raison de la manière­ dont la question peut résonner dans des banlieues dites difficiles. Quelques pistes émergent néanmoins pour rationaliser un enseignement d’histoire du temps présent qui, sur cette question, réclame rigueur et objectivité.

Un conflit minoré dans les programmes de terminale

Grande est la distorsion entre la place occupée par le conflit israélo-palestinien et les problèmes géopolitiques du Moyen-Orient dans les médias et l’imaginaire collectif, et le peu de place qui leur est accordée dans la culture scolaire en histoire comme en géographie. Le conflit israélo-palestinien fait partie des questions sensibles, objet de nombreux fantasmes et interrogations tant de la part des élèves que de celle d’enseignants qui sont parfois mal à l’aise face à ce sujet, sur lequel ils n’ont souvent reçu aucune formation universitaire.

Le programme de Terminale n’évoque pas ce conflit dans sa spécificité ni dans ses origines, mais plutôt en tant qu’affrontements investis par les rivalités des deux blocs durant la Guerre froide, et en tant que conflit témoin de la nouvelle donne géopolitique internationale depuis les années 1990, marquée en particulier par la montée de l’islamisme. Ce découpage chronologique sur les «temps forts» des relations internationales réduit et simplifie à outrance la particularité de ce conflit.

Quelques représentations et idées préconçues sur le conflit

Situé à l’entrée du quartier du Val Fourré — grand ensemble urbain des années 1960 connu pour ses problèmes sociaux et ses émeutes —, le lycée Antoine de Saint-Exupéry, lieu de mixité sociale, accueille pour moitié des élèves originaires des collèges de ZEP du quartier et pour moitié des jeunes du centre-ville et des communes rurales environnantes. Mosaïques ethniques et culturelles, les classes voient se côtoyer des jeunes d’origine européenne et des élèves, français ou non, issus du Maghreb, d’Afrique noire, des Turcs et des Kurdes, des Indiens et des Pakistanais. Les élèves issus de familles musulmanes forment à peu près la moitié des effectifs, ce que l’on peut constater lors des grandes fêtes de l’Aid.

D’une manière générale les jeunes musulmans originaires du Maghreb (Maroc et Algérie à Mantes) sont perméables à la cause palestinienne, à laquelle ils se joignent volontiers. Dans la région de Mantes-la-Jolie la vie associative se montre assez ouvertement réceptive à la question palestinienne, la ville voisine de Limay étant jumelée avec le camp de réfugiés palestiniens de Shufat. Pendant la seconde Intifada, différentes collectes ont été organisées dans le quartier en solidarité avec la Palestine. La cause palestinienne est pour eux une affaire entendue, symbole de l’oppression d’un peuple musulman par un occupant israélien ayant le soutien de l’impérialisme américain. Pour les élèves, les images de la résistance palestinienne sont celles de la première Intifada où des enfants jetaient des pierres contre l’armée israélienne et, de plus en plus, celle des combattants cagoulés de la seconde Intifada et des candidats au martyr. Ils ont une imprégnation visuelle du conflit véhiculée par les images fortes des chaînes arabes et internationales. Leur connaissance du conflit s’arrête cependant là et ils ne savent pas clairement expliquer son origine (la date de 1948 ne leur évoque souvent rien) ni situer Jérusalem, les territoires palestiniens et les pays limitrophes.

L’argument souvent avancé par ces jeunes est celui d’une guerre de religion opposant juifs et musulmans, à laquelle se superpose un conflit entre riches et pauvres. Les Palestiniens sont perçus comme les défenseurs démunis de l’islam contre des Israéliens religieux soutenus par un riche impérialisme américain.

Les élèves évoquent régulièrement l’existence d’un complot international dominé par les États-Unis (et son lobby juif) et ses alliés (Israël et ses services ­secrets en particulier) qui expliquerait l’ensemble des désordres et des crises du Moyen-Orient. Dans les différents cours organisés depuis quelques années, ce n’est pas tant l’expression d’un antisionisme ni même d’un antisémitisme qui s’impose, que celle d’un antiaméricanisme radical alimenté par la guerre en Irak. Cette lutte lointaine entre Palestiniens et Israéliens a néanmoins des échos importants dans la cité où de nombreux jeunes s’identifient facilement au peuple palestinien, tant dans la revendication ­d’une identité musulmane conquérante, défendant l’honneur, que dans l’assimilation des jeunes de milieux socialement défavorisés à un peuple opprimé économiquement.

Enseigner la pluralité, désanctuariser le conflit

Dans ce contexte de surinvestissement affectif d’une cause, l’enseignant porte une lourde responsabilité quant aux explications qu’il peut donner à ses élèves, mission rendue particulièrement ardue, sinon impossible, par le peu d’heures qu’il peut accorder à ce thème. Pareille situation est à déplorer car il existe sur ce sujet une véritable attente de la part des élèves.

Un des objectifs majeurs est de déconstruire auprès des élèves la notion de guerre de religion pour la remplacer par l’idée plus complexe de guerre d’indépendance nationale entre les deux peuples en présence, même si, dans les deux cas, la religion a servi de support aux revendications identitaires.

Historiciser les étapes de ce conflit sur le long terme (au moins celle du XXe siècle) en mettant en miroir les deux aspirations nationales, permet aux élèves de prendre du recul. Si ces derniers ont entendu parler de nationalisme palestinien, ils ne connaissent rien de l’histoire du sionisme (sauf si en classe de première un professeur a évoqué l’Affaire Dreyfus et ses implications). Il est important de rappeler à ces adolescents que le problème entre Israéliens et Palestiniens est particulièrement lié à l’implication européenne dans la région avant 1948 et au contexte favorable du démantèlement de l’Empire ottoman. L’ancienneté des tensions et des affrontements ainsi que la multiplication des responsabilités collectives permettent en ce sens de mesurer l’épaisseur du problème.

Afin de mettre les élèves en situation de recul, il convient d’introduire, en plus de la complexité du champ historique, la pluralité au sein des acteurs du drame. Il est intéressant et important de rappeler que les Palestiniens ne sont pas tous musulmans, mais également chrétiens ou laïcs. D’une manière similaire, il est opportun d’évoquer en quelques mots la diversité de la population israélienne et souligner qu’une bonne partie de cette dernière est laïque. La diversité des populations redonne visage humain aux deux communautés ; tous les Israéliens ne sont pas des colons, ni tous les Palestiniens des candidats aux attentats suicides.

L’espoir existe néanmoins. Afin de rendre aux deux peuples en présence toute leur humanité et leur complexité, en 2002, une réflexion autour du conflit israélo-palestinien a été organisée au lycée dans le cadre d’une semaine d’éducation contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples, alors que se déroulait la seconde Intifada. Les élèves avaient été conviés à réaliser différentes recherches sur le cadre historique du conflit ; des Israéliens et des Palestiniens (surtout des femmes) engagés dans le dialogue et le rapprochement furent également invités, ainsi que des acteurs de la société civile, afin de partager leurs expériences et leurs doutes avec les élèves. Ces derniers ont pu mettre des visages sur les acteurs des affrontements et entendre les souffrances de part et d’autre. Si les autorités administratives de l’Éducation nationale étaient quelque peu réticentes à ce projet, les débats et rencontres n’ont donné lieu à aucune hystérie ni expressions communautaires exacerbées.

Valérie Pouzol
Valérie Pouzol, professeure d’histoire au lycée Saint-Exupéry de Mantes-la-Jolie et à l’École pratique des hautes études. Auteure de Clandestines de la paix, Israéliennes et Palestiniennes contre la guerre, éditions Complexe, 2008, 283 p., 20 €.

Publié dans Éducation

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