Radio Canut : Cette fois, c'est peut-être la fin

Publié le par la Rédaction


«La plus rebelle des radios», Radio Canut, a refusé de déposer son dossier de candidature pour passer au numérique. La radio autogérée des pentes de la Croix-Rousse, née dans la clandestinité à la fin des années 1970, a traversé des débats et remises en question par le passé, et aurait pu sombrer à plusieurs reprises. Mais cette fois, la solution ne dépend pas d’elle…

La plus ancienne station associative lyonnaise a refusé de postuler auprès du CSA pour obtenir une fréquence sur la future radio numérique terrestre (RNT). La date limite de dépôt des dossiers avait été fixée au 1er octobre 2008. La principale raison de ce refus est financière : «Cela nous coûterait trois fois plus cher au début, car il faudrait continuer la diffusion en analogique pendant cinq ans, et deux fois plus cher ensuite», explique Laurent, à Canut depuis plus de vingt ans, et actuellement trésorier de la station. On parle en effet d’un coût supplémentaire de 17.000 à 19.000 euros par an. Radio Canut estime également qu’elle n’y gagnerait rien en qualité sonore : «C’est une loi physique, le son analogique est plus fidèle que le son numérique. Et puis, diffuser des images en même temps, ça ne nous intéresse pas. On fait de la radio, pas de la télé ! Tout ça, c’est pour pouvoir passer plus de pub», dénonce le trésorier.


Les premières radios numériques devraient émettre à partir de septembre 2009. Pour le moment, le CSA a promis de reconduire l’autorisation de Radio Canut en 2011, ce qui voudrait dire une diffusion jusqu’en 2016. Après ce serait la fin. Ce serait la fermeture de ce studio rafistolé qui sent le vécu des luttes sans fin. C’est pourtant dans le petit hall de la radio, envahi de posters et d’autocollants, que se croisent aussi bien animateurs qu’habitants du coin qui viennent simplement emprunter des journaux ou chiper quelques tracts.

Alors, plutôt mourir que de passer au numérique ? «De toute façon, les radios associatives qui ont accepté ne pourront pas émettre pour le moment, car l’État n’a pas prévu d’augmenter la subvention en conséquence, et étant donné ce qui se passe avec la réforme sur l’audiovisuel, on préfère ne pas compter sur cette aide», se résigne Laurent. Pour lui, ce passage au numérique ne serait donc qu’un prétexte pour faire couler les radios associatives : «Ces radios sont en dehors de l’idéologie dominante, donc ce n’est pas fou de penser qu’ils veulent s’en débarrasser.»

L’épreuve de trop ?

Radio Canut n’en est pas à sa première crise. Au tout début des années 1980, une partie de l’équipe était pour l’introduction de la publicité. Résultat : certains sont partis pour monter «Radio Lyon», qui a coulé quelques années plus tard. Cela n’empêche pas les membres les plus anciens de la radio d’être lucides sur leur mode de fonctionnement : «L’autogestion, c’est un combat permanent !» avoue l’«ancien». Un combat encore plus difficile à mener dans le courant des années 1980 «lorsqu’il y avait peu de gens motivés, à cause de la montée de l’individualisme, de la crise sociale et économique». Moins d’émissions proposées, un roulement des postes difficile à assurer : «On a tenu bon, car pour nous, le professionnalisme “décitoyennise”. Une fois les capacités de base développées, chacun est capable d’être secrétaire, président ou trésorier… Se spécialiser, c’est le début de la fin, car ensuite, on se croit supérieur aux autres. Tous les collaborateurs de Radio Canut apprennent énormément en venant ici.»

La radio «la plus rebelle» de l’agglomération lyonnaise n’a pas dit son dernier mot : «Nous essayons de convaincre un maximum de radios, à travers le mouvement Radios en lutte, mais pour le moment, nous sommes peu à bouger. Beaucoup de radios associatives comptent sur une revalorisation de l’aide de l’État.» Les membres de Radio Canut restent également sceptiques sur le succès de la RNT, d’abord parce que la norme choisie par la France (DMB, Digital Mobile Broadcasting) n’est pas celle choisie par la plupart des pays européens (DAB, Digital Audio Broadcasting), et ensuite parce que la RNT impose un changement des récepteurs. Sachant que chaque famille possède en moyenne six postes de radio … pas sûr que tout le monde suive. Si le système de la RNT perce, et que l’État augmente le fond de soutien à l’expression radiophonique, Radio Canut déposera un dossier pour obtenir une fréquence. Sinon, ce sera le silence, pour de bon.

Ilioné Schultz
LibéLyon, 16 janvier 2009.



À l’écoute
Radio Canut, c’est d’abord beaucoup de musique : hormis les playlists, la radio propose des émissions spécifiques et éclectiques parmi lesquelles Ping-Pong (musique électro), Muteki (musiques japonaises) ou encore Gone but not dead (punk hardcore). Mais Canut, c’est aussi des infos engagées, avec les Canut-Infos tous les soirs entre 19 heures et 20 heures (rediffusées le matin), mais aussi avec Visages d’Amérique latine, Anatolia (infos et musiques turques) ou Idées noires (actu vue par des anarchistes). La grille comporte également des émissions centrées sur une cause particulières, comme La Déprav’ (activisme queer) ou Lilith, Martines et les autres (féministes). Enfin, Radio Canut a son petit lot d’«OVNI», comme ce Mégacombi «en chantier» ou le Cannabis Circus (revue de la presse cannabique). C’est certain, il y en a pour tout le monde, mais la patte «amateur» reste la marque de fabrique de Radio Canut.

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