Éric Hazan analyse les diktats du discours dominant

Publié le par la Rédaction

La fabrique du baratin

Votre bistrotier vous parle de la croissance qui «devrait tout arranger» ? L’oncle Jean-Paul déplore «l’échec de l’intégration à la française» ? Le chauffeur de taxi évoque «l’impossiblité de faire des réformes dans ce pays» ? Attention, ils sont sans doute contaminés ! Vocabulaire de marché, mots-entonnoir, contre-sens orwelliens, catalogue du prêt-à-penser : dans un petit livre stimulant — LQR, la propagande du quotidien [Éric Hazan, LQR, La propagande au quotidien, éditions Raisons d’Agir, 2006] , l’éditeur Éric Hazan désosse la «Lingua Qutiane Respublicae», cette tyrannie sémantique qui imprègne le langage de chacun. Rencontre.

CQFD : Avant d’aborder le sujet de ton livre, peux-tu nous dire en quoi consiste ton engagement ?

Éric Hazan : Je n’aime pas trop le mot d’engagement, pas plus que celui de militant. L’un comme l’autre ont un petit relent de caserne. Il me semble qu’il faudrait trouver des mots nouveaux pour des pratiques politiques elles-mêmes nouvelles. Pour ce qui est de mon itinéraire, j’ai été chirurgien pendant de longues années, ce qui m’a donné l’occasion de participer à quelques belles bagarres, contre la guerre d’Algérie, pour la liberté de l’avortement, contre le conseil de l’Ordre, pour les droits du peuple palestinien… Ensuite, en 1983, je suis passé à l’édition, d’abord de livres d’art dans la maison fondée par mon père, et maintenant à La Fabrique, où nous publions des livres d’histoire, de philosophie, de sociologie — des livres politiques en un mot.

Dans le livre d’entretiens Faire mouvement [
Éric Hazan (entretiens avec Mathieu Potte-Bonneville), Faire mouvement, Les Prairies ordinaires, 2005], tu évoques ta conception du communisme, que tu distingues du «communisme de caserne» qui s’est imposé au XXe siècle.

Je pense en effet que le communisme est la seule cause pour laquelle il vaille la peine de se battre et qu’il ne faut pas abandonner ce mot aux chiens. Mais je ne suis pas un théoricien, je ne suis pas capable de te définir de but en blanc ce que j’entends par communisme au sens d’une organisation de la société. Je ne suis même pas sûr que l’idée communiste implique une organisation précise. Mais ce qui me semble essentiel, c’est la reconstruction d’un commun entre les êtres humains, ce que le capitalisme s’efforce de démolir, avec un certain succès, depuis un siècle et demi. Par exemple, une de mes filles est revenue du Quartier latin la semaine dernière et m’a dit : «Il y a du nouveau, les gens se parlent.» L’un des traits les plus étonnants de Mai 68, c’était de voir des gens qui ne se connaissaient pas faire cercle dans la rue pour discuter. C’est ce genre d’éclairs qui permet d’entrevoir ce que pourrait être le communisme.

À l’inverse de ces débats spontanés, tu décris dans LQR comment le discours dominant s’emploie à gommer tout antagonisme social. Par le biais de quelles officines se crée ce langage ?

Justement, il n’y a pas d’officines ! Ce langage n’est pas le résultat d’un complot. Il n’y a pas de réunions secrètes où il serait décidé que cette semaine on va lancer «gouvernance» et la semaine prochaine «diversité». La LQR est élaborée et répandue par des milliers de personnes, à des places très variées — membres de cabinets ministériels, juges anti-terroristes, chroniqueurs à France Culture, directeurs de la communication chez les lessiviers, etc. — qui sont sortis des mêmes écoles et qui s’échangent en permanence postes et compétences. Ce groupe est homogène par sa formation et surtout par un intérêt commun à ce que rien ne bouge. Et pour y parvenir, la LQR est une arme essentielle.

Par quels moyens impose-t-elle le consensus ? Et y arrive-t-elle vraiment ?

L’essentiel est de gommer, d’estomper le litige. Pour cela, l’un des procédés les plus utilisés par la LQR est l’euphémisme : il n’y a plus de grèves mais des mouvements sociaux, plus de chômeurs mais des demandeurs d’emploi. Et il n’y a même plus de pauvres : ils sont remplacés par des gens «de condition modeste». Il n’y a plus d’opprimés, seulement des «exclus», il n’y a plus de classes, encore moins de lutte qui les opposerait, il n’y a que des couches, des catégories, des tranches… Bref, il s’agit de remplacer le peuple — mot porteur d’un litige fondamental — par un ensemble comptabilisable de consommateurs, de sondés, d’usagers, d’électeurs et de contribuables. Dans le même temps, on utilise l’emphase pour discréditer les grèves qui sont comparées à des prises d’otage. Ça relève du même mécanisme, celui de l’anesthésie. Tout devient dérisoire et absurde.

Pour définir la LQR, tu dis t’être inspiré de Viktor Klemperer et de son étude sur la LTI.

Klemperer était professeur de philologie à l’université de Dresde. Comme il était juif, il a été chassé de son poste en 1933 par les nazis. Il a tenu ensuite un journal qui décrivait l’apparition et le développement d’une nouvelle langue, la LTI, «Lingua Tertii Imperii», la langue du Troisième Reich. En intitulant mon livre LQR, «Lingua Quintae Respublicae» — la langue de la Cinquième République — mon intention n’était pas de comparer la république gaullo-chiraquienne au nazisme. Mais la langue de Goebbels et la novlangue actuelle ont ceci de commun qu’elles se sont imposées, comme disait Klemperer, «de façon mécanique et inconsciente», même si les buts et les moyens sont différents.

La bataille du langage accompagne des enjeux historiques. Il s’agit d’une offensive permanente contre «l’esprit de Mai», l’auto-célébration du triomphe de la démocratie libérale et la fin de la lutte des classes consécutifs à la chute du mur, enfin aujourd’hui le choc des civilisations à peine voilé, si j’ose dire…

Cette histoire de choc des civilisations dépasse le clivage classique droite-gauche. À l’intérieur de cette grande nébuleuse qu’on appelle «la gauche», il se produit une fracture entre les «nationaux-républicains-universalistes-laïcistes» et ceux qui considèrent qu’aujourd’hui la notion de république est totalement récupérée dans une vision policière de la politique et que le laïcisme est une forme convenable du racisme. L’affaire du voile ou l’affaire Tariq Ramadan ont été des révélateurs de cette fracture qui va être déterminante, j’en suis convaincu, pour de nouveaux regroupements dont on n’a pas idée aujourd’hui. Nous venons de publier à La Fabrique un livre qui s’intitule La République mise à nu par son immigration et qui montre combien les notions de république et de laïcité sont défendues aujourd’hui par des gens animés par la haine de l’immigration, surtout quant elle est «arabo-musulmane», comme ils disent.

Le «modèle républicain» devient l’horizon indépassable. L’émancipation cède la place à l’intégration. Comment considères-tu cette notion ?

L’autre jour, j’entendais Glucksmann parler sur France Culture des immigrés «de deuxième et troisième générations» ! C’est quoi, un immigré de troisième génération ? Je pense beaucoup de mal de la notion d’intégration. Elle implique que ceux qui arrivent «chez nous» de pays étrangers doivent s’assimiler, doivent se fondre dans une francité qui relève du fantasme, qu’ils doivent avaler Bossuet, Rosanvallon et Fumaroli ! Ils n’ont pas à s’intégrer : ils sont ici, ils sont chez eux et c’est tout.

Tu remarques que l’idéologie actuelle tourne autour de mots magiques aux contours mal définis comme la «croissance», sans cesse invoquée comme solution miracle.

Oui, la croissance revient sans cesse dans les discours et les médias. Il y a plusieurs raisons à cela. La première est le caractère magique des données chiffrées, qui tient au rôle essentiel que tiennent dans la LQR les économistes et leurs complices, les statisticiens et les sondeurs. Personne ne s’étonne que l’on discute pour savoir si l’an prochain la croissance sera de 1,5 ou de 1,6%, alors qu’il s’agit d’une notion dont la définition et les variations sont aussi précises que la météorologie ! À preuve, une phrase de Thierry Breton, ministre des Finances, qui a avoué un jour que «le plancher de sa précédente fourchette de prévisions était devenu le plafond de l’actuelle». Beau looping ! La deuxième raison, c’est que «la croissance» est la plus importante des «contraintes externes» qui limitent «la marge de manœuvre» — expressions-clés de la LQR. Si la croissance est trop faible, si la marge de manœuvre est trop étroite, alors on ne peut rien sur rien et mieux vaut rester chez soi à regarder la télé. C’est ça, le rôle de la croissance dans la LQR.

Parallèlement sont apparus de nouveaux concepts en apparence irréprochables que tu énumères : «équitable, solidaire, éthique, citoyen, convivial»… Tu penses qu’ils servent à l’enrobage social ?

Beaucoup de ces «concepts», comme ils disent, sont issus du langage des publicitaires. D’ailleurs les échanges entre le langage des publicitaires et celui des politiques sont constants. C’est une récupération sordide et prévisible des thèmes de l’écologie, avec des expressions rassurantes et absurdes comme le «développement durable». Que pourrait bien être un développement qui ne serait pas durable ? «Commerce équitable» : ah bon, il y aurait donc un commerce qui ne l’est pas… À quoi sert cette mascarade ? À nous convaincre que l’oligarchie médiatico-politico-financière qui régit ce pays n’est pas seulement «rigoureuse», «déterminée», «inflexible», mais qu’elle est aussi «à l’écoute», soucieuse de «solidarité», proche du «terrain»… Bref, que le bon papa collectif qui règne sur la grande cité pacifiée est non seulement sévère mais aussi proche de nous et même affectueux.

Dans ton livre L’Invention de Paris (2002), tu évoques l’inefficacité stratégique de la barricade dans les révolutions du XIXe siècle. Pour autant, tu lui confères un rôle théatral et symbolique puissant. Toutes proportions gardées, que t’inspirent les quelques tentatives de barricades dans le Quartier latin au début du mouvement anti-CPE ?

Tout à l’heure, nous disions qu’il fallait trouver d’autres mots que «engagement» ou «militant». De la même façon, il revient à la jeunesse d’aujourd’hui de trouver pour la révolte de nouvelles formes symboliques. Les barricades de Mai 68 ont probablement été les dernières à avoir encore un sens ancré dans l’histoire. Je pense qu’il faut trouver autre chose, qui tienne compte du fait que le centre des villes, qui est le lieu des barricades, n’est plus le centre de la lutte. Je me demande si la manifestation n’est pas elle aussi un mode d’expression périmé. Mais bon, avant de trouver autre chose, il faut bien continuer à faire des barricades et des manifestations…

Il y a un terme qui connaît actuellement un usage immodéré, c’est celui de «casseur». Au point de créer une véritable psychose dans les manifestations.

C’est un mot de la police. Il remonte à la loi anti-casseurs de Marcellin, le ministre de l’Intérieur d’après 68. Ce mot fait l’amalgame entre ceux qui veulent traditionnellement en découdre avec les flics en queue de manifestation et ceux qui viennent voler des téléphones portables. Il faut voir qui ils sont, ceux-là : des discriminés à l’intérieur des discriminés. Ils nourrissent une détestation générale envers tout et tous, et c’est normal, car tout le monde les déteste. Le mouvement actuel, étudiants et syndicats ouvriers, n’a pas cherché à faire le lien avec les révoltés de novembre 2005. Le jour où cette jonction se fera, ça fera du bruit !

Un mot sur la concentration de l’édition et de la presse. Certains estiment qu’il faudrait recourir à l’expropriation des groupes financiers propriétaires de médias.

Ce ne seraient pas les seuls qu’il faudrait exproprier ! Mais la presse ne peut pas constituer un îlot de bonheur et d’harmonie dans un monde qui par ailleurs n’aurait pas changé du tout au tout. Cela dit, les ordonnances de 1945 qui prévoyaient que les puissances d’argent n’aient plus la mainmise sur la presse d’opinion ont été totalement oubliées. La presse française est dans une situation pire qu’avant-guerre, au temps des «deux cents familles» : que les trois principaux quotidiens nationaux soient dans les mains de Lagardère, Dassault et Rothschild est tout à fait exorbitant.

Ton livre se vend bien jusqu’à présent. Est-ce que les propagandistes de la LQR ont réagi ?

Non, pas du tout. Quand un livre sort des rangs, la meilleure manière de le traiter c’est de ne pas en parler. Réagir, critiquer, c’est risquer d’ouvrir un débat et ça, c’est tout ce que la LQR cherche justement à éviter.

Propos recueillis par Anatole Istria

Vox populi, vox medii
«Il n’y a pas de vox populi, il n’y a que des voces populi et laquelle de ces diverses voix est la vraie, je veux dire : celle qui détermine les cours des événements, on ne peut jamais le constater qu’après coup. Et tous ceux qui riaient des mensonges trop gros de Goebbels, ou qui les vitupéraient, en sont-ils restés vraiment indemnes ? Il est impossible de l’affirmer avec exactitude. Combien de fois, pendant que j’étais lecteur à Naples, n’ai-je pas entendu dire de tel ou tel journal : è pagato, il est payé, il ment pour le compte de son commanditaire, et, le lendemain, celui qui avait crié è pagato croyait dur comme fer quelque autre mensonge notoire du même journal. Parce qu’il était imprimé en gros caractères et que d’autres le croyaient. En 1914 je constatais, à chaque fois avec une tranquille certitude, que cela correspondait justement à la naïveté et au tempérament des Napolitains : Montesquieu a déjà écrit qu’à Naples on est plus peuple qu’ailleurs. Depuis 1933, je sais — ce dont je me doutais depuis longtemps mais que je ne voulais pas admettre — que, partout, dresser les gens à être ainsi plus peuple qu’ailleurs est chose facile ; et je sais aussi que dans le psychisme de tout être cultivé se trouve une couche de l’âme très “peuple”. Malgré tout ce que je sais sur la duperie, toute mon attention critique ne m’est, à un moment donné, d’aucun secours. À chaque instant, le mensonge imprimé peut me terrasser, s’il m’environne de toutes parts et si, dans mon entourage, de moins en moins de gens y résistent en lui opposant le doute.»
Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich, Albin Michel, 1996.

Anthologie de la novlangue de marché

«Pour créer de la croissance et financer le modèle social, Thierry Breton a expliqué que “les Français devaient travailler plus tout au long de leur vie”. Thierry Breton a appelé à aller chercher la croissance économique, tout en affirmant que la France devait s’efforcer d’atteindre une “croissance au moins supérieure à 3%”. Selon le ministre de l’Économie, l’objectif de croissance pour 2005 devrait se situer autour de 2 %, tout en affirmant qu’en matière de croissance, “le trou d’air était derrière nous”. Il a déclaré que le rythme de hausse du PIB devrait revenir en “tendance glissante entre 2% et 2,5% dès le second semestre 2005”. Thierry Breton a expliqué que cet objectif de croissance pour 2005 s’expliquait notamment par la hausse du prix du baril de pétrole en début d’année.»
Conférence de presse du 21 juin 2005.

«La France possède le potentiel nécessaire pour retrouver une croissance de 3 % et le plein-emploi dans les cinq ans à venir. […] Il y a quatre leviers simples à actionner : fiscalité simplifiée, libéralisation du marché du travail, réforme de l’État, réorientation de la protection sociale vers l’activité.»
Nicolas Baverez, L’Express, 12/01/06.

«En 2005, les entreprises françaises qui composent l’indice boursier du CAC 40 ont réalisé 84 milliards d’euros de profit, un chiffre en hausse de près de 30 % par rapport à 2004, qui avait déjà été considérée comme une très bonne année. Leur chiffre d’affaires a, lui, progressé de plus de 6%. La croissance stagne en France, mais ces groupes bénéficient de sa vigueur au niveau mondial en 2005. Moins internationalisées, les entreprises de taille plus modeste ne semblent pas portées par le même dynamisme. Une partie importante des profits est reversée aux actionnaires, mais aussi aux salariés par le biais de l’intéressement et de la participation. Nombre d’entreprises se lancent, en outre, dans des opérations de croissance externe.»
Le Monde, 13/03/06.

«Après Alain Finkielkraut, Pierre-André Taguieff ou Élisabeth Lévy, c’est désormais au tour — signe des temps ? — d’Alain Minc de partir en guerre contre le politiquement correct, dans un de ces livres de saison dont il a le secret. Ses cibles ? Ceux qu’il désigne comme nos “nouveaux maîtres”, et auxquels il adresse des lettres ouvertes : minorités culturelles, régionales ou sexuelles, apôtres du communautarisme, féministes, organisations style Greenpeace, Attac ou Syndicat de la magistrature, “bref tous les groupes et toutes les idéologies qui se prétendent dominés”.»
François Dufay, Le Point, 03/01/03.

«Ne craignez-vous pas que le CNE soit remis en cause en même temps que le CPE ? — J’espère bien que non ! Le CNE existe depuis le mois d’août et connaît un succès certain. Faisons l’évaluation, qualitative et quantitative, des emplois qu’il a créés et tirons-en la leçon. Pour favoriser l’embauche, il faut réduire les risques de contentieux. Réfléchissons aux motifs de rupture, à la période d’essai et plus généralement à ce que j’appellerais la “séparabilité” de l’entreprise et de l’employé. […] Le débat [du CPE] depuis deux mois a permis à beaucoup de Français de prendre conscience de la nécessité de la flexibilité.»
Laurence Parisot, interview au Figaro, 05/04/06.
CQFD no 33, avril 2006.

Publié dans Agitation

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