Pour un mouvement lycéen autonome : 2009, année zéro

Publié le par la Rédaction


Ce texte, souvent informe, est une série de pensées, sur le lycée et le mouvement en cours. Il est destiné à être diffusé partout où le besoin du débat se fera sentir.

Leur lycée n’est pas le nôtre

Philippe Guittet, secrétaire général du Syndicat des proviseurs, déclarait à l’Express le 16 décembre 2008 : «Le problème avec le lycée, c’est qu’il y a les lycéens…» Son syndicat s’est à de nombreuses reprises manifester en collaboration avec le ministère de l’Intérieur, contre les blocages et les occupations. Lui-même proviseur du collège-lycée Maurice Ravel (Paris XXe), il semble avoir trouvé une solution au problème établissant plusieurs fois une liste noire d’élèves trop turbulents.

Nous, on aurait plutôt tendance à se dire que le problème avec le lycée, c’est Guittet et ses potes. Il faut sans arrêt justifier ses absences, ses retards… Lire le règlement intérieur, le signer sans broncher. Faire des heures de colle c’est banaliser la privation de liberté.

On nous habitue à la soumission, à la hiérarchie. Nous, on aimerait juste se rencontrer. On voudrait que le lycée soit un espace de liberté, un lieu de vie. On veut choisir nos cours et nos profs, y aller si ça nous chante, fumer des joints dans la cour ou dans le foyer. Trainer sur Internet, se réunir pour Gaza ou pour un film.

Dans leur monde, le diplôme est Roi. Toute leur «Éducation» est carriériste. D’abord, il faut avoir son brevet (avec mention maintenant). L’inutilité de ce diplôme est totale, mais ils veulent entraîner nos esprits à «se mettre en situation». À longueur de journée, on nous explique que notre vie se joue maintenant, et qu’il faut avoir des diplômes, réussir son bac, etc. Comme si tout était tracé entre 16 et 24 ans.

Un autre pilier de leur monde est l’Orientation. Il s’agit de trouver quel travail on veut subir pour le reste de son existence, afin de déterminer au mieux la filière correspondant à ce merveilleux but…

Connaissez-vous la démocratie lycéenne ?

La «démocratie lycéenne» est sans doute l’oxymore le plus amusant du lycée. Elle commence par l’élection des délégués. Ceux-ci servent à «représenter» la classe lors des conseils de classe de fin de trimestre. À chaque début d’année, depuis la 6e, on s’habitue à voter pour deux personnes sur leur bonne gueule. Au final, les délégués ne serviront jamais à rien, puisqu’ils n’ont aucun pouvoir. Si ce n’est celui de parler, qui est de fait accorder à tous les lycéens.

Ensuite, il y a le Conseil de la Vie Lycéenne (CVL). Cette institution, présente théoriquement sur tous les lycées, est composé de quelques lycéens élus. Le CVL est censée organiser des activités, mais n’ayant souvent aucun budget, n’a aucun moyen de réaliser quoi que ce soit.

De nombreux lycées accordent théoriquement un droit de réunion aux lycéens, mais il est très souvent bafoué. Sur des prétextes, les salles sont refusées, les affiches sont arrachées… Quand il y a de l’agitation, l’administration a souvent recourt à l’intimidation, pour isoler les plus téméraires.

Des élèves sont élus au Conseil d’Administration (CA), où sont présents des membres de l’administration, des représentants de professeurs, du personnel, et des parents d’élèves. Sans aucun problème, le proviseur se débrouille pour avoir la majorité en mettant des professeurs ou du personnel ami au Conseil d’Administration. Les associations de parents d’élèves (PEEP et FCPE) sont plus ou moins, selon les cas, complaisantes avec l’administration.

La démocratie lycéenne académique (CAVL) ou nationale (CNVL) est encore plus hallucinante. Les syndicats (FIDL, UNL et UNI) y manœuvrent en permanence. Tout lycéen indépendant qui tente de se présenter à des élections académiques n’a aucune chance d’être élu. Au final, le CNVL est considéré comme un interlocuteur valable et légitime par le Ministre, alors qu’on se demande bien qui il représente. Et cerise sur le gâteau, la majorité des lycéens n’a évidemment aucune idée de l’existence de telles institutions sensées les représenter.

Dans certains lycées, quand un élève est absent à un cours, un de ses parents reçoit un SMS dans les cinq minutes. Au final, si un proviseur veut prendre une telle mesure, il peut le faire au sein d’institutions «démocratiques» en toute impunité. Il est le chef absolu du lycée. Mieux, certains penseront même avoir fait jouer leurs droits, mais avoir perdu face à la majorité.

L’Éducation nationale comme succursale du ministère de l’Identité nationale

La dénomination du ministère en charge de l’enseignement n’est évidemment pas le fruit du hasard. Au lycée, il s’agit de nous éduquer, de contrôler notre comportement. La répression est la base du système scolaire français. Mais nationale est le mot véritablement important. Pendant de longues années, c’est l’Histoire de France qui nous est enseignée, avec l’adulation de tous ses despotes à travers les âges : Louis XIV, Napoléon, Charles de Gaulle, et bien d’autres. Dans 30 ans, les manuels d’Histoire encenseront probablement Sarkozy.

Chaque semaine, une heure de cours est consacrée à la propagande étatique. C’est l’éducation civique juridique et sociale (ECJS) où l’on apprend à devenir de bons citoyens, respectueux de la douce et sainte démocratie occidentale.

Le racisme est présent partout dans le lycée. Certains sont visiblement plus «blancs» que d’autres. La ségrégation est inscrite dans la coutume. Théoriquement rien n’empêche des Noirs parisiens de s’inscrire dans des lycées du centre de Paris, pourtant l’écrasante majorité de la population de ces lycées est blanche.

On est désormais prié de pleurer chaque année Guy Môquet, au nom de la France. On doit apprendre la Marseillaise. Ne pas la siffler pendant les matchs de foot. La devise nationale, la signification des couleurs du drapeau… Contrairement à une idée répandue, le nationalisme est loin d’avoir disparu.

Contre le flicage de nos vies

Dans la société policière, la jeunesse est la cible prioritaire, qu’elle soit étudiante, banlieusarde ou lycéenne. Dans nos cantines, ils généralisent les bornes biométriques pour nous faire trouver ça cool et futuriste. Sournoisement, ils s’attaquent d’abord aux collégiens en les manipulant pour faire rentrer ces pratiques dans les mœurs.

Dans les couloirs, à l’entrée du lycée, dans la cour, dans la queue de la cantine, les caméras nous filment indéfiniment. À quoi bon ? Si ce n’est pour nous faire trouver ça normal, pour nous habituer aux contrôles permanents.

Quand nous fuyons le lycée policier, et que nous nous retrouvons, libres, en dehors, le harcèlement reprend. Qui n’a jamais subi un contrôle de la BAC ? Certains en font les frais tous les jours, victimes de l’État raciste. La fouille au corps, les garde-à-vue pour trois joints, le matraquage intempestif. Les coups de flash-balls. Et puis maintenant, les décharges létales, mais pas trop, de Taser.

Les expulsions de sans-papiers, jeunes majeurs lycéens, sont fréquentes. À un point tel, que les médias n’en parlent plus et que les mobilisations sont parfois ridicules. Ces expulsions sont devenues monnaie courante.


Manifestation lycéenne à Lons-le-Saunier (Jura) le 8 janvier 2009


Que font les lycéens ?

Pour nous, il est utile de délaisser les formes traditionnelles de lutte lycéenne, pour créer et imaginer d’autres formes de luttes. À Lyon, nous avons pris le pavé. Comme souvent, Paris n’est pas la première ville à s’agiter. Pour l’instant, le calme y est assez présent. Cela ne saurait durer. Ici et là, des coordinations commencent à émerger. Le mardi 6 janvier 2009, la Coordination Lycéenne Lyonnaise lançait un très bon appel, à lire et à faire circuler.

Aujourd’hui, 3000 lycéens ont manifesté à Paris (où la température indiquait 3 degrés), sans banderole de tête. L’auto-organisation est la clé de la réussite pour tout mouvement. Une vingtaine de lycées parisiens à été bloqué. Imaginez la détermination de ces jeunes qui se pointent à 7 heures du matin pour bloquer leur lycée alors que la température est encore en dessous de 0. Pensez-vous honnêtement qu’ils le font car ils veulent avoir quelques milliers de profs en plus ? Pour être 35 au lieu de 36 ?

À Rouen, des lycéens ont érigé une barricade enflammée avec des poubelles et une voiture. La police arrête quatre lycéens de 16 et 17 ans et en met trois en garde-à-vue.

À Amiens, 400 lycéens ont bloqué la gare pendant une heure en descendant sur les voies avant de bloquer les guichets en invitant les voyageurs à prendre le train gratuitement. Ces actions de blocage des voies de communications (routes, trains…) reviennent à chaque mouvement. Elles rentrent dans la tradition des luttes de la jeunesse.

FLICS, PORCS, ASSASSINS !

Ce besoin de révolte qui nous anime, malgré la température, nous dépasse largement. En décembre, la jeunesse grecque est entrée en insurrection à la suite de la mort d’un lycéen de 15 ans assassiné de sang froid par un flic le 6 décembre.

Ces jours-ci circulent deux vidéos sur Internet montrant un flic tuant dans le métro un jeune Noir désarmé à Oakland le premier janvier. Des émeutes viennent d’éclater en représailles. Au Portugal, un ado de 14 ans est assassiné par un flic en service d’une balle dans la tête. En Allemagne, un jeune de 26 ans s’enfuit lors d’un contrôle. Les policiers tirent six balles, l’une d’elle le touche mortellement.

Le 31 décembre, trois jeunes tentent de braquer une Poste à Marseille. La police intervient, six flics tirent. Un des jeunes, âgé de 20 ans, est touché par trois balles au thorax et meurt. Peu de monde en parle, si ce n’est pour constater l’augmentation des hold-up, sans visiblement se questionner plus que ça. Il y a trente ans, Renaud chantait : «C’est bien fait pour ta gueule, tu n’es qu’un p’tit salaud / On n’port’ra pas le deuil, c’est bien fait pour ta peau.» La mentalité n’a pas l’air d’avoir évolué.

Ces crimes restent souvent impunis et sous silence. Sans l’existence de médias alternatifs, il aurait été impossible d’être au courent des meurtres au Portugal et en Allemagne. Nous ne devons jamais oublier que nous sommes le meilleur des médias.


Milice du capital
le même jour à Lyon (Rhône)



Les syndicats sont nos amis. Jamais, jamais, ils ne nous ont trahis !

Sans même aborder le cas de l’UNI-Lycée, syndicat fantoche créé par l’UMP pour quelque obscure magouille, les deux principaux syndicats lycéens «de gauche» que sont l’UNL et la FIDL sont des cas d’école. Tous les deux incarnent la branche «lycée» du Parti socialiste, courant Hamon pour le premier et Royal pour le second.

Sans aucun doute, la FIDL est le plus misérable. Les quelques centaines de milliers d’euros qui auraient été détourné par Julien Dray n’étonnent guère de monde. Créée par lui et pour lui, la FIDL lui appartient. À chaque mouvement lycéen, ils manipulent. Avec leurs gros ballons, leurs autocollants, leurs pancartes et leurs slogans débiles. Pourtant, dans tous les médias on voit leurs pseudo-chefs défiler, plus cons d’année en année. Même les journalistes semblent avoir honte d’interviewer de tels «porte-parole». Alix Nicolet inspire plus de pitié qu’elle ne dégage l’enthousiasme d’un leader.

Cela n’étonnera personne, mais elle ne dirige rien à la FIDL. C’est les permanents qui font tourner ce «syndicat». Ils le deviennent après quelques années de militance à la FIDL au lycée et le bac en poche. Souvent, ils restent deux ou trois ans, jusqu’à ce que plus personne ne puisse les croire encore lycéens. Après, ils deviendront permanents à SOS Racisme puis au Parti socialiste. Leur carrière est toute tracée, ils doivent juste suivre les ordres.

L’UNL, légèrement plus fréquentable que la FIDL n’échappe pourtant pas à ces logiques. Michaël Delafosse, président de la LMDE (une mutuelle étudiante) entre 2003 et 2006 n’est autre que le premier président élu de l’UNL. À la fin de leur mandat, chacun trouve à se reconvertir. Ils doivent juste s’assurer la maitrise du mouvement lycéen, l’éloignant de toute autonomie possible.

Dans le conflit contre la loi Fillon, les syndicats se sont très vite mis à lutter contre les lycéens. Dès lors que le ministre accorde deux ou trois broutilles, ils rebroussent chemin appelant à la démobilisation générale, avec une conviction dépassant toute entente. Ce schéma se répète inlassablement à chaque mouvement. Et les médias ne semblent pas avoir encore compris la supercherie. Pour 2009, la trahison est pour bientôt.


Manifestation enseignante et étudiante
le lendemain à Athènes (Grèce)



Agir en autonomie

Il faut réussir à s’organiser sans les syndicats. En réalité, leur plus gros atout, c’est le budget quasi-illimité dont ils disposent étant financés par le Parti socialiste. Un matin, ils vont arriver avec 30.000 tracts et autant d’autocollants et ils vont faire le tour des lycées avec un mégaphone. L’efficacité de la propagande a été à de nombreuses fois prouvée. Le soir, ils pourront se sentir légitimes pour parler au JT.

Nous, qui nous nous réunissons de manière autonome, horizontale, entre lycéens de plusieurs lycées, sans être mandatés, devons systématiser l’écriture de tracts et de communiqués, devons répandre nos pratiques. Nous devons être le plus nombreux possibles dans nos coordinations locales et nos actions. Nous devons convaincre ceux qui participent aux AG de lycée qu’il est nécessaire d’agir au-delà de l’établissement. Une prise de conscience réelle de notre puissance de nuisance nous serait bénéfique.

Nous devons les surprendre, en occupant un lieu symbolique par exemple. Étendre la lutte hors du lycée et des parcours officiels des manifestations syndicales. Choisir le champ de bataille. Appeler les étudiants, les précaires, les chômeurs, les sans-papiers, les rebelles en tout genre, à nous rejoindre dans une occupation ouverte et libre.

Créer des liens avec les étudiants

Dans les facs, tout le monde semble attendre le mouvement. Le moment où ça va commencer à bloquer, à se réunir, à lutter. Même les présidents d’Université se rendent compte qu’on est sur une poudrière. La Conférence des présidents d’universités (CPU) vient d’écrire à Nicolas Sarkozy pour lui faire part du «très grand état de tension et d’inquiétude» dans lequel se trouvent les facs en ce début 2009.

Les étudiants d’aujourd’hui étaient lycéens pendant le conflit contre le CPE. Ils y ont participé, mais à une moindre échelle que leurs grands frères et sœurs. Beaucoup de ceux qui ont lutté en tant qu’étudiants contre le CPE ne le sont plus. Une nouvelle génération est présente sur les universités et veut aussi rentrer en lutte. Elle attend juste un déclencheur.

Un mouvement a de l’ampleur dès lors que les lycéens et les étudiants se mettent à lutter ensemble, et non plus séparément. Dans la crise actuelle, il ne fait nul doute que si un mouvement embrase la jeunesse, elle la dépassera en se généralisant au reste de la population.

Une des priorités du mouvement lycéen doit donc être son propre dépassement. Nous devons rejoindre les étudiants, débrayer leurs facs, leur proposer des assemblées communes. Ils doivent sentir qu’à l’extérieur, ils ne sont pas seuls.

Les mauvais jours finiront.

À l’insurrection qui vient, 8 janvier 2009
Indymédia Nantes.

Publié dans Éducation

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