Toucher au cœur - À propos des rackets sur les immigrés

Publié le par la Rédaction


Les luttes autour de la question de l’immigration, qu’il s’agisse de celles de sans-papiers pour leur régularisation, de celles autour du logement dans les quartiers pauvres, contre les rafles dans les rues et les transports ou contre les centres de rétention ont vu ces dix dernières années la participation de nombreux compagnons dans différents pays. Elles conduisent souvent à une répétition d’impasses ou à une impuissance en termes d’interventions possibles.
S’il n’existe pas de recette, il nous semble pourtant indispensable de briser certains mécanismes militants qui nous ont trop souvent amenés à lutter sur des bases activistes sans perspectives ou bien au contraire à bouger à la remorque de groupes autoritaires, avec ou sans papiers.
Ces quelques réflexions se veulent simplement un bilan d’expériences de luttes et quelques pistes pour développer une projectualité subversive qui nous soit propre, autour des migrations et contre leur gestion.

Au-delà des illusions sur «l’immigré»

Une façon classique de tenter de comprendre le contexte d’un conflit social afin d’y intervenir est de scruter à la loupe ses protagonistes et de les soumettre à des analyses sociologiques plus ou moins militantes. Outre qu’elles reviennent d’avantage à creuser ce mystérieux «qui sont-ils ?» qu’à nous interroger sur ce que nous voulons, ces analyses sont souvent biaisées par quelques dogmes qui troublent toute réflexion critique.

Si les habituels racketteurs gauchistes recherchent désespérément n’importe quel sujet politique à même de les porter à la tête d’une contestation, beaucoup d’autres s’engagent sincèrement aux côtés des sans-papiers. Mais parce qu’ils considèrent leur situation particulière comme extérieure, ils sont souvent plus portés par une indignation que par le désir de lutter avec ceux qui partagent une condition qui, si elle n’est pas totalement similaire, reste commune : l’exploitation, le contrôle policier dans la rue ou les transports, les conditions de logement dans les mêmes quartiers en voie de restructuration ou en périphérie, ou encore des illégalismes propres aux techniques de survie. Les uns comme les autres finissent alors bien souvent par reproduire toutes les séparations fonctionnelles à la domination. En recréant une figure générique de l’immigré-victime-en-lutte qui aurait ses qualités particulières, ils introduisent en effet une mystification sociologique qui non seulement finit par empêcher toute lutte commune, mais renforce encore l’emprise de l’État sur chacun d’entre nous.

Bien souvent, les activistes libertaires ou radicaux, pourtant mus par quelque intuition de ce qui pourrait devenir un parcours commun, ne sont pas les derniers à avaler à leur tour cette pilule au nom de leur envie de collectif ou de l’autonomie des luttes, comme si cette dernière était menée par un bloc homogène et non plus par des individus, complices potentiels, au moins face à une oppression particulière. Des méthodes de lutte (l’auto-organisation, le refus des médiations institutionnelles, l’action directe) deviennent alors soudain beaucoup plus relatives lorsqu’il s’agit de sans-papiers. Reprenant quelques classiques de la diatribe militante, il y a toujours un bon samaritain pour expliquer que fracasser la vitrine d’une compagnie aérienne d’expulseurs dans une manif de sans-papiers les mettrait «en danger», eux qui pourtant bravent quotidiennement la flicaille ; que le combat contre les fascistes (comme des membres des Loups Gris turcs), les nationalistes (comme certains réfugiés qui arrivaient lors du déchirement de l’ex-Yougoslavie) ou les curetons (de celui qui «accueille» les sans-papiers dans «son» église avant de les en expulser, aux associations chrétiennes chargées des basses œuvres de l’État comme la Cimade, Caritas International ou la Croix Rouge) s’arrêterait à la porte des collectifs de sans-papiers ; qu’on peut cracher à la gueule d’un ambassadeur français ou belge mais pas à celle d’un ambassadeur malien lorsqu’il vient médier une lutte qui menace de se radicaliser (idem pour tous les politiciens de gauche, généralement non grata, mais tolérés cette fois au nom de la fausse unité demandée par quelque leader de collectif de sans-papiers).

Si chacun sait qu’une lutte part toujours de l’existant et que les différences initiales y sont souvent importantes (prenons simplement le rapport aux syndicats dans la plupart des luttes liées à l’exploitation), la question pour nous est justement celle de leur dépassement dans une dynamique subversive, et ce n’est certainement pas en acceptant les divers carcans autoritaires qu’on pourra le faire, la fin étant déjà contenue dans les moyens qu’on se donne. D’autant que ce relativisme ne conduit pas à une confrontation à l’intérieur de la lutte, mais à une sorte de colonialisme à rebours, à réifier une fois encore les immigrés dans une altérité supposée («ils» seraient comme ça). La misère servant cette fois non pas de repoussoir mais d’excuse à tous les renoncements.

L’une des figures les plus marquantes de ce réductionnisme idéologique est ainsi celle de l’«immigré innocent», l’éternelle victime passive, exploitée, raflée, enfermée puis déportée. En réaction à une propagande raciste quotidienne qui vise à faire endosser aux immigrés le rôle d’un ennemi social coupable de tous les maux (du chômage à l’insécurité en passant par le terrorisme), beaucoup finissent de fait par leur nier toute capacité criminelle. On les voudrait tous dociles, en train de mendier leur intégration en vue d’une place un peu moins abjecte dans la communauté du capital. Ainsi, les milliers de réfugiés sont transformés en victimes bienveillantes, et donc intégrables : victimes de guerre, de catastrophes «naturelles» et de la misère, de trafiquants d’êtres humains et de marchands de sommeil. C’est pourtant oublier que ces parcours transforment aussi les individus, créant des solidarités, des résistances et des luttes qui permettent à certains de rompre la passivité à laquelle ils sont assignés.

Quand il arrive ainsi que ces «innocents» se défendent bec et ongles contre le destin qui leur est imposé ici (révoltes dans les centres fermés, affrontements lors de rafles, grèves sauvages…), c’est alors la stupéfaction et le silence gêné qui règne dans le camp de la gauche et de son antiracisme démocratique. Quand cette révolte s’exprime de manière collective, il y en aura peut-être encore pour «comprendre ces gestes de désespoir», mais quand un prisonnier boutera tout seul le feu à sa cellule, on parlera alors d’un «fou» et ça ne fera surtout pas partie de la «lutte». On veut bien des grévistes de la faim dans une église, pas des incendiaires ou des évadés de centres fermés, on comprend des défenestrés ou des noyés, pas des raflés qui résistent à la police, on aide volontiers des parents d’enfants scolarisés, pas des voleurs célibataires. Car la révolte et les individus qui se rebellent n’entrent plus dans ce cadre sociologique de l’immigré-victime construit par la bonne conscience militante avec l’appui des parasites d’État universitaires.

Cette mystification empêche une compréhension plus précise de la migration et des flux migratoires. Il est clair que ces migrations sont d’abord une conséquence de la terreur économique ordinaire qu’exerce le capital et de la terreur politique des régimes en place et leur bourgeoisie locale, au plus grand bénéfice des pays riches. Cependant, il serait faux de prétendre que des prolétaires pauvres se déplaceraient vers les pays les plus riches, comme le serinent à leur tour les chœurs tiers-mondistes pour construire leur sujet de l’immigré-victime. Les migrants qui parviennent à franchir clandestinement les portes de l’Europe ne sont en effet pas forcément les plus pauvres (contraints, eux, à des migrations internes vers les villes ou vers des pays voisins au gré des fluctuations du marché et de ses désastres), rien que par le coût (pécuniaire et humain) d’un tel voyage ou la sélection culturelle et sociale au sein d’une famille de ceux/celles qui peuvent entreprendre la démarche.

Ainsi, si on cherche à comprendre tout ce qui constitue et traverse chaque individu plutôt que de figer la différence et l’altérité afin de justifier une position extérieure de «soutien», on peut découvrir toute une complexité et des rapports de classe, constatant que les collectifs de sans-papiers sont aussi composés de surdiplômés universitaires, de politiciens ratés, d’exploiteurs locaux qui ont récolté l’argent sur le dos des autres… et migrent vers cette partie du monde pour prendre la place dont ils peuvent bénéficier dans le capitalisme démocratique. Beaucoup de groupes de sans-papiers sont ainsi dominés par ceux qui détenaient déjà du pouvoir (social, politique, symbolique) ou y aspiraient. Cette différence de classe est rarement prise en compte par les compagnons qui s’engagent dans une lutte avec des sans-papiers, la langue constituant une barrière aussi infranchissable qu’elle est invisible, propulsant automatiquement les immigrés issus des classes les plus aisées dans leurs pays d’origine dans le rôle de porte-parole/interprète. Aiguiser ces contradictions de classe, à l’intérieur des regroupements de sans-papiers comme partout, est non seulement une contribution que peuvent apporter des compagnons, mais aussi l’une des conditions indispensable pour développer une solidarité réelle.

Pour comprendre ces dynamiques de lutte, il est également nécessaire de jeter à la poubelle quelques confortables illusions. Seul un déterminisme acharné pourrait en effet prétendre qu’une certaine condition sociale implique nécessairement la révolte contre celle-ci. Ce type de raisonnement offrait certes la certitude d’une révolution, certitude qui a longtemps tenu au cœur de beaucoup, tout en écartant comme aventuriste la perspective de rébellions individuelles se généralisant vers l’insurrection. La critique d’un déterminisme qui a montré sa faillite dans le vieux mouvement ouvrier vaut cependant aussi pour les prolétaires qui migrent de ce côté là du monde. Pour beaucoup d’entre eux, l’Occident est perçu comme un oasis où on peut bien vivre, tant qu’on est prêt à fournir de gros efforts. Subir des conditions d’exploitation qui ressemblent à celles qu’on a fuies, avec des patrons qui savent aussi parfois user de la fibre paternaliste de l’appartenance à une même communauté supposée, être traqué, n’avoir pas ou peu de perspectives de monter dans l’échelle sociale et vivre un racisme latent qui tente de canaliser le mécontentement des autres exploités, est une confrontation avec la réalité qui n’en est que plus rude. Face à la résignation qui peut naître de cette confrontation douloureuse, ou face à l’enfermement dans des communautés autoritaires basées par exemple sur la religion ou le nationalisme, la perspective reste alors de se lier non pas avec tous les sans-papiers de façon générique, mais avec celles et ceux qui, refusant de se conformer à leur destin d’exploité, ouvrent aussi le chemin vers l’identification de l’ennemi. Afin qu’au jeu de dupes entre l’universalisme capitaliste et les particularismes s’oppose une guerre sociale où on pourrait se reconnaître entre soi, au-delà de la question des papiers et des différents degrés d’exploitation, dans une lutte continue vers une société sans maîtres ni esclaves. Comme dans n’importe quelle autre lutte, en somme, si celle-ci n’était pas plus souvent qu’à son tour biaisée par le poids de l’affectif culpabilisant, par l’urgence d’éviter une expulsion et ses conséquences possibles et, surtout, par un rapport qui se construit souvent sur la base de l’extériorité et non pas de la révolte partagée.

L’impasse des luttes pour la régularisation

On se souvient que le tournant du nouveau siècle a été marqué par des vagues de régularisations «massives» provisoires dans plusieurs pays européens [
Espagne : 405.000 en 2002, 578.000 sur 691.000 en 2005. Italie : 227.000 sur 250.000 en 1998 puis 634.000 sur 705.500 en 2002. Environ 500.000 en 2006 en Angleterre. France : 81.000 sur 143.000 en 1998 puis 23.000 en 2004 et 6000 sur 21.000 en 2006.]. Si l’État suit toujours ses propres logiques, les sans papiers ont pu, par leur lutte, se frayer un passage et influencer les critères de régularisation ou accélérer leur rythme. On avait assisté au même phénomène pour des «grandes lois sociales», certaines ayant été acquises au prix du sang, d’autres pour acheter la paix sociale ou tout bonnement octroyées en fonction des besoins du capital, pour fixer la main d’œuvre et augmenter la consommation intérieure. Le débat avait alors aussi fait rage au sein de la classe ouvrière entre des revendications qui accompagnaient ou devançaient le mouvement du capital d’un côté, et les tentatives insurrectionnelles d’un autre. Nombre de révolutionnaires n’acceptaient alors ces revendications que dans un but d’agitation permanente tout en posant que la question sociale ne pourrait pas être résolue dans le cadre capitaliste.

Avant ces vagues de régularisation, les États étaient en fait partagés entre deux logiques contradictoires : d’une part l’afflux plus important d’immigrés en situation irrégulière répondait à un besoin réel de main d’œuvre flexible (bâtiment, restauration, nettoyage, agriculture, hôtellerie, domesticité) dans des économies à la population vieillissante, d’autre part cette population en partie méconnue (dans les pays d’immigration récente comme l’Espagne et l’Italie), mais surtout par nature beaucoup moins gérable, entravait la volonté drastique de gestion de l’ordre public. Si ce point a été rapidement traité, notamment par une collaboration plus étroite entre les diverses autorités (aussi bien à travers des échanges de bons services entre imams et préfets que par une répartition des tâches entre les différentes mafias immigrées et autochtones, malgré quelques premiers jeux sanglants liés à une concurrence inévitable), la question des besoins de main d’œuvre a été résolue par une corrélation plus étroite entre flux migratoires et marché du travail. Une des tendances lourdes au niveau européen semble en effet viser à une gestion au plus près, alignée en temps réel sur les besoins de l’exploitation. Cette forme qui lie strictement carte de séjour et contrat de travail pour les nouveaux arrivés vient s’ajouter à la forme classique de travail des migrants, le travail au noir, et viserait à terme à s’y substituer, dans le cadre d’une réorganisation des précarités salariées qui s’étend à tout le monde.

L’État a ainsi quasi tari la reconnaissance de l’asile politique, durci le regroupement familial ou l’acquisition de la citoyenneté par le mariage, supprimé les cartes de long séjour (celle de 10 ans en France), tandis qu’il étendait d’un autre côté sa main de fer sur les fichés volontaires déboutés des régularisations et s’orientait vers ce qu’un Président a défini comme une «immigration choisie». On en revient donc au temps où les sergents-recruteurs des patrons chargeaient directement par camions entiers des immigrés dans les villages en fonction de leurs besoins. La formule moderne veut simplement une rationalisation de ce recrutement aux frontières en cogestion entre les États et les employeurs [
Les quotas nationaux liant strictement immigration et travail existent en Italie depuis 1998 et en Espagne depuis 2002, sachant que ces deux pays, grands demandeurs de main d’œuvre, ont aussi procédé à deux larges régularisations collectives ces dernières années. À titre d’exemple, l’Italie a fixé par décret la venue de 252.000 travailleurs étrangers pour 2007 : 4500 Albanais, Tunisiens, Marocains, 8000 Égyptiens, 6500 Moldaves, 3500 Sri Lankais, 5000 Philippins, 3000 Bangladais, 1500 Nigérians, 1000 Ghanéens, Algériens, Sénégalais, 500 sud-américains d’origine italienne plus 80.000 ressortissants de pays ayant des accords sur l’immigration et la coopération (pays de l’ex-Yougoslavie, Inde, Pakistan, Ukraine…) ou tout immigré ayant eu un contrat de travail lors des trois années précédentes. Quant à l’Espagne, elle a fixé pour 2008 la venue de 40.000 travailleurs étrangers pour des contrats de 4 à 9 mois : 16.200 Marocains, 12.000 Roumains, 4000 Bulgares, 3500 Polonais, 3000 Ukrainiens, 750 Sénégalais, 270 Philippins. Arguant de pénuries ponctuelles, d’autres pays européens ont déjà utilisé de tels dispositifs, comme l’Angleterre et l’Allemagne (20.000 «cartes vertes» de 5 ans maximum en 2001 pour des spécialistes des technologies de l’information). Les autres pays comme la France procèdent à des autorisations de travail basées en flux tendu sur la demande des entreprises, comme l’a encore confirmé la dernière réforme du Ceseda (code de l’entrée, séjour des étrangers et demandeurs d’asile) de 2007 et ses circulaires. Cela n’empêche bien sûr pas en plus l’introduction de quotas selon les accords bilatéraux, comme 1000 titres de séjour dans 108 métiers pour des Sénégalais en 2008. Voir aussi le cas des bureaux de travail belges au Congo ou des agences d’intérim espagnoles en Amérique du Sud.], la main d’œuvre n’étant en rien destinée à rester et à s’installer. En même temps, les différents États construisent donc des camps aux frontières extérieures de l’Europe, pour ceux qui n’auront pas eu la bonne grâce d’être sélectionnés par les nouveaux négriers.

Car il y a tous les autres. Tous ceux qui se sont vu refuser le précieux sésame et ceux qui continuent d’arriver. Là se situe tout l’enjeu du changement d’échelle dans la rationalisation policière du système d’expulsion qui, pour ceux qui auront franchi le sas des zones d’attentes et le racket des passeurs et autres mafias, part des rafles, continue avec la multiplication des camps, et se termine par des déportations qui se veulent plus massives, quotas nationaux ou charters européens à la clé. Personne ne se fait pourtant d’illusions : tant que les causes économiques persisteront, et malgré tous les dispositifs du monde (comme on le voit à la frontière entre le Mexique et les États-Unis où un mur de 1200 km est en construction) qui ne font que renchérir le passage et augmenter le nombre de morts, le nombre d’immigrés sans-papiers continuera d’augmenter. Ce ne serait qu’au prix d’une multiplication des déportations que l’État pourrait réellement appliquer ses lois en matière d’éloignement forcé du territoire. Mais là n’est pas la question, car ces dispositifs ont pour principal objectif non pas d’expulser tous les sans-papiers, mais de terroriser l’ensemble de la main d’œuvre immigrée (celle qui est régularisée et celle qui est sélectionnée pour des durées de séjour toujours plus courtes), afin de la maintenir dans des conditions d’exploitation proches de celles qu’elle a fuies (des délocalisations internes en quelque sorte) tout en faisant pression à la baisse sur l’ensemble des conditions d’exploitation. Le prétexte raciste servant quant à lui également à déployer un arsenal de contrôle social qui touche tout le monde.

N’oublions pas non plus que quelque chose est en train de changer dans la nature même des migrations. Le capitalisme industriel déplaçait des forces de travail comme des pions sur un jeu. La logique était simple : ici on a trop de force de travail et là ils en ont besoin. S’il n’y avait pas trop de besoins, d’autres aspects de cette politique de gestion de population entraient en ligne de compte. Mais cette forme spécifique de migration s’est transformée avec les restructurations du système économique et les conséquences de la croissance industrielle. Ainsi, on commence à se rendre compte qu’il n’y a souvent plus de point de départ ni de destination. Les premiers sont dévastés par la famine, les guerres, les désastres tandis que les secondes changent continuellement. Les migrations deviennent alors plus un parcours interminable entre différents étapes ; et ne se limitent pas au passage d’un point A à un point B. Ces nouvelles formes de migration ne sont pas seulement déterminées par les besoins d’un capital toujours plus flexible et adaptable. Des millions de gens, déracinés par la dévastation des endroits où ils sont nés, errent sur cette planète, corvéables à merci. Et les dispositifs de gestion sont bien visibles : les camps humanitaires de réfugiés, les camps aux frontières, les bidonvilles et les favelas. Face à cette nouvelle donne, les luttes autour des régularisations semblent poser peu de questions…

L’exemple belge nous fournit une bonne illustration des impasses actuelles de la lutte pour des régularisations. Lorsque la tension montait en 1998 autour des centres fermés, l’État s’est fait à la fois lion et renard. En lion, il a déchaîné sa répression contre les secteurs les plus rebelles du mouvement (assassinat de Semira Adamu [
Depuis des mois, des compagnons développaient depuis l’extérieur une solidarité avec Sémira qui n’a jamais cessé de se battre et d’encourager les autres à le faire. À la quatrième tentative de déportation, les policiers qui l’escortaient l’ont assassinée avec un coussin. (voir ci-après Beau comme des centres de rétention qui flambent).] qui se battait férocement à l’intérieur des centres, perquisitions et arrestations de camarades actifs dans cette lutte). En renard, il s’est engagé à négocier des régularisations avec l’autre partie du mouvement. Il est évident que réclamer des régularisations, à part que ça revient à réclamer l’intégration, requiert une certaine crédibilité, celle d’un interlocuteur reconnu. En peu de temps, c’est ainsi que ce mouvement a été torpillé. Les régularisations, qui étaient au départ une réponse de l’État à une tension et une agitation qui contestaient l’ensemble de sa politique en matière d’immigration (avec des slogans pour la fermeture de tous les camps ou la libre circulation), sont vite devenues le but à atteindre pour la plupart des groupes d’immigrés. Au lieu d’obliger l’État à concéder des régularisations par la lutte, les collectifs se sont engouffrés dans la brèche et ont entamé un dialogue suivi de négociations, attirant une armada de négociateurs professionnels et de charlatans juridiques censés résoudre les problèmes. Avec la répression d’un côté et le début d’un dialogue bureaucratique de l’autre, la dynamique était brisée, et ni les automutilations successives (comme les grèves de la faim hors des camps) ou les plus basses humiliations ne seront par la suite suffisantes pour arracher ce qui avait été à l’époque dans une certaine mesure une réponse de l’État à l’agitation, réponse suivie d’une rationalisation des centres fermés et d’une adaptation plus forte de l’octroi des permis de séjour aux besoins de l’économie (l’État leur a même attribué des couleurs différentes).

La situation actuelle, avec le cycle occupations/grèves de la faim/expulsions, nous a empêtrés ces dernières années dans des expériences de luttes qui offrent peu de possibilités de dépassement dans une perspective que nous pouvons partager : des expériences d’auto-organisation qui ne tolèrent ni politiciens ni leaders syndicaux ou religieux, d’actions directes qui permettent de créer un rapport de force réel et d’identifier l’ennemi de classe sous tous ses aspects. Ce constat nous met face au besoin et au désir de développer une projectualité subversive qui part sur nos bases plutôt que de rechercher le dépassement, qui semble toujours plus lointain, de luttes basées sur la revendication de régularisations. Cette projectualité pourrait trouver ses premiers points d’ancrage dans la révolte de fait partagée entre ceux qui luttent pour la destruction des centres et ceux qui, comme les rebelles de Vincennes et Steenokkerzeel, ont mis en acte la critique de l’enfermement et ont bouté le feu à leur prison.

Contre la machine à expulser

Face à ces difficultés surgit alors un débat qui court jusqu’à aujourd’hui, celui de la solidarité. Nombre de camarades défendent en effet la nécessité de notre présence à tout prix au sein des groupes d’immigrés, jusqu’à ce que couleuvre après couleuvre, ils finissent souvent par se retirer dégoûtés de toute lutte de ce type. Les justifications sont variées et sont souvent plus marquées par le confort des recettes sans imagination ou par l’activisme mouvementiste que par un réel désir de subversion. Là encore, si le caractère collectif d’une action n’est pas pour nous un critère, nous comprenons le besoin que peuvent ressentir certains compagnons de «rompre l’isolement». Cependant, nous doutons que ceci passe par le fait de se retrouver dans des réunions interminables à une trentaine enfermés dans un squat ou un foyer avec des sans-papiers et des gauchistes. Nous serions plutôt enclins à développer un projet propre et nous retrouver alors sur nos bases.

Tant que la solidarité ne peut être comprise que comme rapport de soutien avec certaines catégories sociales, elle restera une illusion. Même si elle se dote de méthodes plus radicales, elle restera à la remorque d’un conflit dont ni les bases, ni les méthodes, ni les perspectives ne nous conviennent. La seule justification consiste alors à prétendre qu’en participant à ces conflits, on pourrait «radicaliser» les gens parce que leur condition sociale les amènerait à partager nos idées. Tant que ce concept de «radicalisation» sera interprété comme un travail de missionnaires qui essayent de faire avaler leurs idées aux autres, elle restera dans l’impasse qu’on voit partout gagner du terrain. La «radicalisation» peut cependant à l’inverse être comprise comme une ouverture envers d’autres, autour de notre propre dynamique, et donc en gardant l’autonomie de notre projectualité. Mais ceci exige que pour être «ensemble» dans une lutte et avancer tant au niveau des perspectives qu’au niveau des méthodes, il y ait déjà une affinité de base, une première rupture, un premier désir qui va au-delà des revendications habituelles. C’est ainsi que notre exigence de réciprocité peut prendre sens. Plutôt que de continuer un lien qui n’a d’autre raison d’être que de maintenir la fiction d’un sujet politique qui aurait, au nom de son statut de principale victime, le monopole de la raison et de donc de la lutte, il nous reste bien d’autres pistes à explorer.

Pour être plus clairs, on pourrait dire que la solidarité nécessite une reconnaissance réciproque dans les actes et/ou dans les idées. Il est en effet difficile d’être solidaire avec un sans-papier «en lutte» qui revendique sa régularisation et celle de sa famille sans être aucunement intéressé par une perspective de destruction des centres de rétention. Peut-être pourrait-on encore se retrouver de fait, mais ça serait alors sur une seule base pratique : nous n’avons pas besoin d’analyser les motifs et les perspectives qui poussent quelqu’un à se révolter pour nous reconnaître au moins en partie dans des gestes d’attaque qui s’en prennent directement aux responsables de cette misère. Il en va de même pour la plupart des luttes intermédiaires : l’intérêt de participer à un conflit dans une usine qui part sur des revendications salariales et ne déborde pas l’encadrement syndical ni ne développe le moindre germe d’action directe est très limité. Limité parce qu’il n’y a simplement pas de base sur laquelle se retrouver. Quand par contre ces mêmes ouvriers passent au sabotage (même s’ils le considèrent simplement comme un outil pour faire pression sur le patronat) ou mettent à la porte leurs délégués (même si c’est simplement parce qu’ils se sentent trahis), de nouvelles possibilités communes s’ouvrent…

Donc, au lieu d’en rester à des slogans de plus en plus vagues de «solidarité avec les immigrés en lutte» (mais quelle lutte ?), nous pourrions développer une projectualité contre les centres de rétention avec les méthodes et les idées qui nous sont propres et qui est subversive dans le sens où elle remet en question les fondements de ce monde (l’exploitation et la domination). Cette projectualité serait alors autonome, et elle serait renforcée par et renforcerait à leur tour tous les gestes de révolte qui se démarquent vivement de la résignation généralisé. Encore une fois, s’il n’existe pas de recettes, il importe aujourd’hui de sortir des impasses d’un activisme plus ou moins humaniste qui voudrait mettre en sourdine toute autonomie radicale au profit d’une agitation qui ne ferait que suivre les échéances du pouvoir ou les logiques des seuls acteurs supposés légitimes des luttes, alors que c’est la liberté de tous qui est par exemple en jeu avec les rafles. Tout comme il importe aussi de proposer des perspectives qui, au-delà des objectifs partiels développés dans ces luttes intermédiaires, soient capables d’élargir la question en proposant un horizon qui remette enfin en question l’ensemble de ce monde et de ses horreurs, c’est-à-dire capables de poser à chaque fois la question de la domination et de l’exploitation. Les attaques diffuses seraient au cœur de cette projectualité, offrant non seulement l’avantage de dépasser l’impuissance ressentie face aux murs et aux barbelés des camps ou face à un dispositif policier qui sait s’adapter en matière de rafles et compter sur la passivité et la peur des passants, mais aussi et surtout l’intérêt de pouvoir à la fois développer notre propre temporalité, rendre vulnérables aux yeux de tous les dispositifs de la machine à expulser qui se trouvent à tous les coins de rue, et offrir des possibilités d’action réelles à tout un chacun, quel que soit le nombre.

Des internationalistes enthousiastes
À corps perdu no 1, décembre 2008
Revue anarchiste internationale.

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