Les inculpés de Tarnac : un renversement de l'ordre de droit

Publié le par la Rédaction


Un juge des libertés et de la détention (JLD) a signé une ordonnance de remise en liberté de Julien Coupat à la suite d’une demande déposée par son avocate, Me Irène Terrel, à l’issue d’un interrogatoire de Julien Coupat devant le juge d’instruction chargé de l’enquête le 12 décembre.
Julien Coupat n’a cependant pas été remis en liberté, le procureur du parquet de Paris ayant utilisé la procédure inhabituelle dite de «référé-détention» pour suspendre la remise en liberté sous contrôle judiciaire de Julien Coupat contre la décision du JLD. Cet appel doit être examiné mardi par la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris.

L’absence d’éléments matériels permettant de poursuivre les inculpés n’est pas niée, mais la nécessaire prévalence des faits est renversée au profit de la primauté de l’image construite par le pouvoir. La position de la ministre Mme Alliot-Marie est particulièrement intéressante : «Ils ont adopté la méthode de la clandestinité, assure la ministre. Ils n’utilisent jamais de téléphones portables et résident dans des endroits où il est très difficile à la police de mener des inquisitions sans se faire repérer. Ils se sont arrangés pour avoir, dans le village de Tarnac, des relations amicales avec les gens qui pouvaient les prévenir de la présence d’étrangers.» Mais la ministre en convient : «Il n’y a pas de trace d’attentats contre des personnes.»

Ces déclarations résument bien l’affaire. Ce qui fait de ces jeunes gens des terroristes, c’est leur mode de vie, le fait qu’ils tentent d’échapper à la machine économique et qu’ils n’adoptent pas un comportement de soumission «proactive» aux procédures de contrôle. Ne pas avoir de téléphone portable devient un indice établissant des intentions terroristes. Rétablir le lien social est également un comportement incriminé, puisque cette pratique permet de poser un cran d’arrêt au déploiement de la toute puissance de l’État.

Dans ces déclarations la référence aux faits, en l’absence de tout indice matériel probant, ne peut être intégrée rationnellement et engendre la phase du délire, une reconstruction du réel avec l’image du terrorisme comme support.



Imprimé par nos soins
no 25, décembre 2008
Journal d’information et de débat du plateau de Millevaches


Ce processus est é
galement visible dans les rapports de police, dans lesquels s’opère, au niveau du langage, toute une reconstruction fantasmatique de la réalité.

Ainsi, comme indice matériel prouvant la culpabilité des inculpés, la police parle «de documents précisant les heures de passage des trains, commune par commune, avec horaire de départ et d’arrivée dans les gares». Un horaire de la SNCF devient ainsi un document particulièrement inquiétant, dont la possession implique nécessairement la participation à des dégradations contre la compagnie de chemins de fer.

La mise en scène de l’arrestation et de l’inculpation des «autonomes de Tarnac» est un phénomène qui révèle non seulement un bouleversement de l’ordre juridique, mais aussi une mutation plus profonde, celle de l’ordre symbolique de la société.

Le pouvoir a la possibilité de créer un nouveau réel, une virtualité qui ne supprime pas, mais qui supplante les faits. La faiblesse du mouvement social, la faillite de la fonction symbolique explique l’absence de frein à la toute puissance de l’État qui se montre en tant qu’image englobante, en tant que figure maternelle. À un ordre social névrotique qui se révèle contradictoire, se substitue une structure psychotique, un ordre qui supprime tout conflit, toute possibilité de confrontation avec le réel.

Jean-Claude Paye, sociologue
Le Journal du Pays basque, 20 décembre 2008.


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