Brice, un fichier pour ficher les "ficheurs"

Publié le par la Rédaction


Il ne faudrait pas qu’Edvige, Eloi, Ardoise, Cristina et les autres nous fassent perdre tout à fait le goût du fichier. On sait qu’en matière d’immigration, avec un souci croissant d’exhaustivité, l’État français s’emploie à ficher les étrangers et leurs familles, y compris leurs enfants, et les personnes qui les accueillent lorsqu’ils sont assignés à résidence. On sait en outre qu’Edvige, en incluant quiconque joue «un rôle institutionnel, économique, social ou religieux significatif», devait — du moins avant la levée de boucliers contre ce décret — compléter efficacement ce dispositif, à l’heure où se multiplient les pressions et poursuites contre celles et ceux qui résistent à la chasse aux étrangers.

Il reste pourtant, dans la généralisation du fichage, un point aveugle. Qui gardera les gardiens, s’inquiétait Juvénal ? De même aujourd’hui, on peut s’interroger : qui fichera les «ficheurs» ? Sans doute l’action de notre Président et de ses ministres est-elle bien connue, mais on peut regretter que la vigilance nationale ne s’étende pas aux consuls, aux préfets et aux procureurs, et à tous les responsables, par exemple dans les directions des ministères et les services préfectoraux, bref, à l’ensemble des acteurs de la politique d’immigration. Il convient donc aujourd’hui de créer un nouveau fichier, nommé Brice, pour recenser les Bureaucrates Responsables de l’Immigration Clandestine et des Expulsions — soit les exécutants de la politique contre «l’immigration subie» confiée par le président de la République à son ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale. À l’heure où la culture du résultat suppose une évaluation des performances de chacun, ce serait un gage de transparence méritocratique — y compris dans l’usage des fonds publics, puisque la rémunération peut être fonction des objectifs atteints.

Il est vrai qu’à ce jour les pouvoirs publics n’ont pas fait l’annonce d’un tel fichier ; mais il ne faut pas tout attendre de l’Etat. Une initiative citoyenne s’impose. L’identité nationale n’incombe pas seulement aux pouvoirs publics ; elle est aussi du ressort de la société civile.

Toutefois, il importe d’éviter d’emblée un malentendu : Brice n’a pas vocation à devenir un fichier de police ; aussi n’est-il pas question d’y faire état d’informations privées (sexualité, santé, religion, fréquentations, etc.). Seule sera prise en compte l’action publique. C’est que, à la différence d’Edvige ou de ses frères et sœurs, Brice sera un outil d’information publique — accessible au public, mais aussi nourri par les informations du public. Bien entendu, il ne s’agit aucunement de délation. En effet, à la différence des sans-papiers, les agents de l’État, et surtout ses grands commis, n’ont pas vocation à la clandestinité. Au contraire, si certains s’enorgueillissent de mettre en œuvre la politique d’immigration sans états d’âme, c’est qu’elle est revendiquée avec fierté par nos responsables. C’est elle qui donne tout son sens au discours officiel sur l’identité nationale.

En réalité, la vocation du fichier Brice est de nature historique. Pourquoi condamner à l’anonymat les exécutants d’une politique d’immigration choisie par les représentants du peuple ? Il serait injuste que seuls les noms de nos dirigeants restent dans la mémoire de nos concitoyens, et au-delà, de tous ceux et de toutes celles qui s’efforceront de comprendre ce moment historique. Il est juste que, au-delà des primes décernées à certains, la contribution de chacun soit reconnue symboliquement dès à présent, à la hauteur de sa responsabilité, petite ou grande — mais aussi positive ou négative : les réfractaires auront leur place dans ce fichier, non moins que les zélés ou les indifférents. N’en laissons pas un seul disparaître dans l’oubli : à chacun selon son mérite. Que ces actions quotidiennes de nos administrations, sans lesquelles la politique actuelle n’aurait guère de réalité, prennent place dans le fichier Brice avant d’entrer dans nos mémoires. Tous doivent le savoir dès à présent, pour mesurer la portée historique de leurs pratiques, et ainsi se préparer au jugement de l’histoire. Certes, les historiens le feront demain, comme ils le font aujourd’hui pour le passé récent. Mais pourquoi attendre ? C’est maintenant que s’écrit l’histoire du temps présent.

Éric Fassin, sociologue
Libération, 18 décembre 2008.

Publié dans Fichages et flicages

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pierre 19/12/2008 14:49

PARIS - Rassemblement samedi 20 décembre 2008 13H00 à la Fontaine des Innocents (Les Halles), organisé par les Etudiants et les Travailleurs Grecs à Paris.Il est temps que cette ville morte se réveille !!! Faites tourner !!!http://emeutes.wordpress.com/