Vive le sabotage ! Une affaire bidon

Publié le par la Rédaction

Vive le sabotage !

Le 11 novembre 2008, 10 personnes sont arrêtées à Tarnac et aussitôt, toute la presse annonce que ce sont les auteurs des actes de sabotage qui ont causé de nombreux retards de trains le week-end précédent.
La France est rassurée et la propagande anti-terroriste du gouvernement commence : Ces jeunes vivant en communauté dans un petit village tranquille étaient en fait d’odieux anarchistes «d’ultra gauche» en lien avec le réseau terroriste européen !

Le contexte

Michelle Alliot Marie sait de quoi elle parle : le groupe était soi-disant suivi de très près par la police depuis six mois. En effet, suite aux quelques affrontements entre flics et une partie de la population couronnant la victoire de Sarkozy aux dernières élections présidentielles, le gouvernement n’en peut plus des «jeunes gauchistes». Pire encore, le dernier Sommet de Vichy concernant les politiques européennes de contrôle de l’immigration le 4 novembre a été le théâtre de nouvelles rixes entre les forces de l’ordre et «les casseurs» dénoncés à l’unisson par les organisateurs officiels. Trois policiers blessés et une trentaine d’arrestations, les choses ne pouvaient en rester là : il fallait vite trouver des boucs émissaires, le terme «casseurs» n’étant peut-être plus assez effrayant pour la France maintenant habituée à ce genre d’événements. C’est donc la faute aux «anarcho-autonomes», «anarchistes de gauche» et autres «extrémistes d’ultra gauche».

La mascarade

C’est là qu’interviennent nos anarchistes «anti-technologie» (selon un spécialiste sur France Info). Ils seraient de source sûre les auteurs des sabotages de caténaires SNCF faits avec des fers à béton. Les preuves ? Et bien sachez que ceux-ci avaient les horaires de trains chez eux, un manuel d’escalade et comble de tout : de la littérature anarchiste. Malgré le délit d’opinion à peine caché, les coupables sont trouvés. La presse s’efforce de découvrir qui sont ces mystérieux anarchistes et l’on a droit à un magnifique travail d’explication de ce qu’est l’anarchisme, l’anarcho-syndicalisme et plus rarement l’autonomie qui certes semble documenté mais fait toujours marrer le premier ou la première qui y regarde de plus près ! Les journaux de gauche essaient de relativiser les faits, Mélanchon (Parti de Gauche) ira même jusqu’à soutenir le droit à être anarchiste (il faut bien qu’une fois de temps en temps ils ne racontent pas exactement la même chose qu’à droite) mais il s’agit bien dans tous les cas de terroristes.

Lorsque le 2 décembre la Cour d’appel de Paris ordonne la remise en liberté de huit des personnes arrêtées, rien ne va plus : la police perd la face et les nombreux rassemblements et les initiatives des comités de soutien sont à leur tour réprimés.

Les «soutiens»

Le plus révoltant dans cette histoire n’est pas tant la réaction de l’État qui aura les anarchistes dans le pif jusqu’à son abolition, mais bien la réaction des syndicats présents à la SNCF. Un grand Ouf ! est poussé en cœur lorsque la police révèle que les cheminots ne sont pas dans le coup. La question n’est pas ici de juger de la pertinence des actions menées en novembre dernier mais de dire stop une bonne fois pour toute à ce déluge d’amalgames crapuleux de la part de l’État et honteux de la part des centrales syndicales. Le sabotage n’est pas du terrorisme !

L’occasion était trop belle pour l’État, et les syndicalistes ont foncé tête baissée : dire que le sabotage est du terrorisme, c’est préparer le terrain à une répression féroce des prochaines grèves dures, c’est piétiner l’héritage de la classe ouvrière et ses moyens de lutte historiques, c’est faire rentrer dans le crâne des salariés à grand coups de pompes qu’une grève ça se fait sans dégâts, en prévenant à l’avance pour pouvoir être remplacés et surtout que ça se négocie avec les spécialistes dans les bureaux. Car l’enjeu est bien là : le sabotage, c’est l’action directe à l’état pur.

Rédigé par Émile Pouget dans les années 1910, le livre Le Sabotage a été un classique de la littérature anarcho-syndicaliste, mouvement de grande ampleur au sein de la vielle CGT du début du siècle. Dans ce livre, l’auteur rassemble toutes les pratiques qui tendent à ralentir la production, résister, se faire entendre par les exploiteurs.

Le sabotage, c’est travailler «comme à coups de sabots», dit-il. Comme l’action directe, il n’est donc pas nécessairement violent. Cela peut être le «go canny» anglais (vas-y mollo !) ou l’expression «à mauvais salaire, mauvais travail !» La grève du zèle ou l’art d’appliquer les règles jusqu’à l’improductivité, le boycott, la mise hors service des machines sont autant d’outils que s’est donnés la classe ouvrière pour résister et agir sans délégation, de façon directe. Le sabotage, c’est le moyen que se donnent les travailleurs de ne pas se soumettre ni aux patrons, ni aux directions syndicales qui ne pourront jamais adopter de telles méthodes tant qu’elles iront parader devant les ministres et passeront des accords qui trahissent les intérêts des travailleurs.

Le sabotage c’est se réapproprier son outil de travail, c’est révéler l’importance de tout employé, car quand il cesse de se soumettre, rien ne va plus ! Le sabotage c’est un siècle de pratiques syndicales, de piquets de grèves et d’émancipation par l’action, c’est la prise en charge de l’avenir des travailleurs par eux mêmes. Alors si cela c’est terroriste, nous en sommes !

La Sociale no 28, décembre 2008
Feuille mensuelle du GDALE, Groupe d’anarchistes de Lille & environs.



Une affaire bidon

Vers une dictature molle

Après un tel déferlement d’images, de sons et d’encre sur l’affaire des «anarcho-autonomes» du plateau de Millevaches (Tarnac), il n’est, sans doute, pas très utile de revenir sur le détail de celle-ci. Par contre, il est plus intéressant, à mon avis, de faire connaître les réactions et le positionnement d’un certain nombre de membres du comité de soutien aux inculpés du 11 novembre (de Tarnac).

Lynchage par présomption de culpabilité

Le 11 novembre dernier, pendant que beaucoup d’entre nous se trouvaient au rassemblement pacifiste de Gentioux (Creuse), les hommes de main de la SDAT (sous-direction antiterroriste) épaulés par d’autres mercenaires de l’État investissaient le petit village de Tarnac (Corrèze) à quelques kilomètres de là ainsi que d’autres endroits en France. Chose étonnante, ces dangereux individus avaient amené dans leurs «valises» une cohorte de journalistes de Paris et d’ailleurs ! Par contre, personne n’avait, semble-t-il, daigné avertir le maire de cette bourgade corrézienne. Tout était en place pour que le lynchage médiatique puisse commencer : les déclarations tonitruantes aux télévisions et radios d’une s(m)inistre fière d’elle apprenaient aux braves gens qu’une «cellule invisible» terroriste des plus dangereuses venait d’être démantelée grâce à l’extrême compétence de quelques limiers à sa botte. Les journaux emboîtèrent le pas, rivalisant entre eux, pour présenter la couverture la plus en phase avec la thèse gouvernementale. Qui ne se souvient du magnifique titre de Libération : «L’ultragauche déraille» [Depuis, grâce au travail incessant des membres des différents comités de soutien, à l’investissement important de nombreuses personnes ainsi qu’au vide abyssal du dossier, le vent a tourné. Alors, telles des girouettes bien huilées, la plupart des médias ont retourné leurs caméras, leurs micros et leurs couvertures. Le même Libération a pu titrer en première page avec force de conviction un «Nous ne sommes pas des terroristes» de Benjamin, un des neuf inculpés.] Depuis quelques semaines, les journalistes ne sont pas franchement les bienvenus sur le plateau de Millevaches, mais qui pourrait s’en étonner ?

La culpabilité énoncée ne laissait plus beaucoup de place à la présomption d’innocence, qui, pourtant, fait encore office de loi jusqu’à preuve du contraire. Que certains souhaitent la mise en place d’une présomption de culpabilité, cela ne fait guère de doute en ces temps de régression généralisée tous azimuts ; mais que ces gens, si prompts d’habitude à défendre toutes les lois, commencent par respecter celle-ci !

Petite circulaire et grands chefs d’inculpation

Dans le cadre du soutien que nous apportons aux inculpés du 11 novembre, nous ne devons absolument pas nous placer sur le plan de la culpabilité. Ce n’est pas notre problème, et ce ne doit être le problème de personne si ce n’est de ceux qui sont en charge de l’enquête. Pour le moment, il doit en être de même d’un quelconque jugement des actes incriminés.

L’urgence est ailleurs. Plus tard, nous aurons largement le temps de discuter de tout cela. Ce qui est fondamental dans le soutien auquel nous participons, c’est de dénoncer avec force l’inadéquation totale qui existe entre ce qui est reproché aux inculpés et les chefs d’inculpation prononcés contre eux. Parler d’«association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste» relève de la manipulation politique la plus honteuse. Et la s(m)inistre de continuer, il n’y a encore pas si longtemps, d’affirmer que «ce n’est pas la police qui a qualifié ou qui qualifie en quoi que ce soit les gens de terroristes». Mais voyons, c’est sûrement une justice libre et indépendante telle que la représente le procureur nommé par l’autre s(m)inistre plus sarkoziste que Sarkozy lui-même ! Tout cela serait risible si, derrière cette infamie, il n’y avait pas le risque pour les inculpés d’être privé de liberté pendant de bien trop nombreuses années.

Cette tragi-comédie a été grandement facilitée par une petite circulaire de la Direction des affaires criminelles et des grâces (ministère de la Justice) du 13 juin 2008. [Elle concerne la «multiplication d’actions violentes commises sur différents points du territoire national susceptibles d’être attribuées à la mouvance anarcho-autonome». Elle demande aux parquets d’«apporter une attention particulière à tous faits (des inscriptions — tags — jusqu’aux manifestations de soutien à des étrangers en situation irrégulière) pouvant relever de cette mouvance afin d’en informer dans les plus brefs délais la section antiterroriste du parquet du tribunal de grande instance de Paris pour apprécier de manière concertée l’opportunité d’un dessaisissement à son profit». Les juridictions d’exception ont de beaux jours devant elles.] À l’époque, le Syndicat de la magistrature avait essayé d’alerter le public des dérives quasi inévitables qu’entraînerait la mise en application des recommandations de ce texte. Dans un communiqué intitulé «La Direction des affaires criminelles voit des terroristes partout», le syndicat pointait déjà le risque que cette circulaire pouvait faire courir, celui «de permettre une extension quasi illimitée d’une législation d’exception» et «de renforcer la répression à l’encontre des différents acteurs du mouvement social». À la fin, il «invitait les magistrats à faire preuve du plus grand discernement dans la mise en œuvre de cette scandaleuse dépêche». Il semblerait que le procureur (aux ordres) en charge de l’affaire de Tarnac soit, peut-être, un peu sourd et aveugle !

Il a fallu peu de temps pour que cette circulaire montre son pouvoir liberticide vis-à-vis des libertés individuelles et autres.

La couardise des politiques

Nous ne pouvons qu’exiger avec force : la libération immédiate des derniers emprisonnés (Julien et Yldune) ainsi que le retrait des chefs d’inculpation «terroriste» et «association de malfaiteurs» pour les neuf inculpés.

Mais, bien sûr, il ne faut pas oublier d’exiger la non-application de cette infâme circulaire du 13 juin 2008, tout en visant aussi la fin des juridictions d’exception.

Ces quelques exigences devraient être soutenues par toute personne sensée et ayant un minimum de conscience politique (citoyenne, c’est plus politiquement correct !), attachée aux libertés dont nous disposons encore. C’est une évidence. Cependant, celle-ci n’a pas l’air d’être partagée par les «personnels» du monde politique et syndical (à quelques exceptions près). Nous avons pu observer de leur part un silence quasi complet et un refus de prendre position. Cela illustre assez bien leur couardise mêlée à une déliquescence avancée d’un semblant de pensée politique.

Localement, nous avons eu un bel exemple de cet état de fait. La commission chargée de l’attribution de subventions au Conseil régional limousin (dont dépend Tarnac) n’a rien trouvé de mieux que de suspendre l’aide à la création d’entreprise pour le magasin général de Tarnac dont un des gérants se trouve être inculpé dans cette affaire, la décision étant prise à l’unanimité. Mais, depuis, le vent médiatique ayant tourné et un grand nombre d’habitants du Limousin ayant été scandalisés, la subvention sera finalement attribuée. Dans le même ordre des choses, les communiqués de partis politiques commencent à arriver (LCR…).Tout cela est lamentable, peu surprenant, mais quand même atterrant.

Tous concernés

Nous sommes un certain nombre à considérer que cette affaire nous concerne, et de très près : soutenir les inculpés du 11 novembre aujourd’hui revient à anticiper le soutien dont, nous-mêmes, pourrons sans doute avoir besoin demain.

Pour conclure, nous pouvons faire nôtre cette citation toute d’actualité : «Celui qui est prêt à sacrifier un peu de liberté contre un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre et finira par perdre les deux.»
[Benjamin Franklin] Maintenant, que chacun prenne ses responsabilités et puisse mériter la liberté dont il dispose encore !

Francis Laveix depuis le plateau de Millevaches,
un membre du comité «visible» de Tarnac
Le Monde libertaire hors série no 36, 25 décembre 2008 - 4 février 2009.


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