Grèce : La réalité a déjà dépassé les prévisions et les projets des organisations

Publié le par la Rédaction


Entretien avec Yannis Androulidakis, secrétaire de l’ESE (anarcho-syndicaliste).

Est-ce que des manifestations de protestation ont eu lieu en dehors d’Athènes ?
Les émeutes ont éclaté partout en Grèce. Même dans les petites villes, dans tous les départements du pays, il y a eu des manifestations, mais il suffit de voir les émeutes contre la police. Je cite Thessalonique, les trois grandes villes de Crète (Héraklion, La Canée, Rézymno), Yannena, Agrinio, Patras et de Komotini (deux villes où ont eu lieu des opérations conjointes entre la police et les groupes néo-nazis), Larissa (où un garçon de 14 ans fut inculpé en vertu de la loi antiterroriste), Trikala, Kerkyra, Lesbos, et ainsi de suite.

Où eurent lieu les plus grandes mobilisations ?
À Athènes, il y eu de nombreuses «Manis» appelées tous les jours par divers groupes, ou même par Internet ou par SMS. Les élèves du secondaire se rassemblent tous les jours dans toute la ville autour des postes de police. Au cœur de la ville trois universités (École polytechnique, École d’économie et École de droit) sont occupés par des militants et on peut dire que ces trois lieux forment la réelle coordination du mouvement à laquelle se réfèrent les adultes. En ce qui concerne les étudiants en milieu scolaire, on constate des formes inédites d’organisation, horizontales et de grande ampleur. Actuellement, il y a environ 800 instituts occupées en Grèce.

Peut-on parler de soulèvement populaire ou est-ce exagéré ?
Non seulement on peut parler d’un soulèvement populaire, mais il s’agit de la plus grande rébellion en Grèce depuis au moins fin 1965, probablement l’une des plus grandes révoltes dans le monde occidental depuis Mai 68 à Paris. Il convient de noter que ce n’est pas une rébellion de «militants», bien que le mouvement de la gauche, extrême gauche et en particulier les anarchistes sont très forts dans le pays. Ce n’est même pas un mouvement de marginalisés (comme à Los Angeles en 1992 et Paris en 2005), ni une révolte de la «jeunesse». Des personnes de tous âges et de différentes couches sociales sont sorties dans la rue, face à la police. Au point que le «black bloc» (très fort en Grèce), semble être une force modérée dans la rue. Il s’agit de la colère sociale accumulée depuis de nombreuses années, malgré 34 ans de République en Grèce, qui s’est exprimée dans la rue.


Quel est le rôle joué par les étudiants à l’origine de la protestation ?
Il est difficile de distinguer les différents groupes sociaux. Les lycéens de 14-16 ans sont peut-être les plus visibles. Ils sont chaque jour dans la rue, font deux ou trois manifestations et attaquent tous les jours plusieurs postes de police. Parfois, nous allons les accompagner par peur de laisser des enfants en face d’hommes armés. C’est une nouvelle politisation qui parfois ne partage pas les mêmes craintes que nous au sujet de la violence populaire. Ce que nous appelons en Grèce «l’ignorance du danger». Les étudiants, quant à eux, entendent rejoindre cette rebellion avec leurs spécificités et seront peut-être le prochain «phare» du mouvement.

Les jeunes sont au cœur de la contestation ? Quel est le poids des diverses composantes de la lutte (anarchistes, communistes, etc.) ?
Toute personne qui affirme que ce mouvement est «dirigé» est un menteur. Même si elle a été allumée par des anarchistes à Athènes, cette rébellion a été suivie spontanément par toutes les identités politiques. Les idées et les collectifs anticapitalistes ont été renforcés ces jours-ci. Nous pourrions distinguer les trois universités occupées d’Athènes, en disant que la Polytechnique est dans les mains des anarchistes «puristes» (ce qui ne signifie plus grand chose maintenant), l’École d’économie est un lieu où l’anarchisme-lutte des classes est très présent (les comités de travailleurs y ont été très présents pour aller dans les lieux de travail et discuter avec les travailleurs) et la Faculté de droit réunit la plus grande partie de l’extrême gauche. Reste à ajouter que pour ce qui est de la gauche parlementaire, le Parti communiste (stalinien toujours) dénonce la rebellion des «provocateurs», tandis que la partie «Synaspismos» (Gauche européenne), participe à la manifestation, sans être partie prenante d’aucune structure dans le mouvement.

Comment tu évalue la suite de la récente grève générale ?
La seule centrale du pays, la GSEE [C
onfédération générale des travailleurs de Grèce], est historiquement coupable pour son absence dans ce mouvement. Cette absence de la plus grande rébellion de ces 50 dernières années indique la débâcle et l’échec du syndicalisme et de l’État bureaucratique. La grève du 10 décembre a été proclamée avant l’assassinat du camarade Alexandros, pour réclamer des mesures contre la crise. Ensuite, la GSEE a dû décider (après une demande du Premier ministre) d’annuler la manifestation et de ne pas participer au meeting ! Ce comportement va à l’encontre des intérêts populaires et ouvriers, c’est un pas en avant sur la voie de la collaboration de classe, contre la lutte des classes. Nous dénonçons cette politique de trahison de la GSEE et réitérons le besoin urgent d’une nouvelle confédération syndicale en Grèce. Je voudrais ajouter que, malgré la GSEE, des dizaines de milliers de personnes ont marché à Athènes et ailleurs, grâce aux liens entre collectifs ouvriers, entre syndicats de certaines professions. La participation à la grève a également été très grande, étant donné qu’une grande partie du processus de production avait déjà été réduite dans le pays.

Quel est le rôle joué par les médias grecs ? Au niveau international, les médias parlent de «hooliganisme».

Les médias ont une fonction de «voile noir». De nombreuses publications ont menti sur le «vandalisme» qui n’a jamais existé (bibliothèque nationale «brûlée», académie détruite, pourquoi pas demain la «démolition» du Parthénon) ou la propagation «des rumeurs qu’il y ait un passager tué par une pierre». Le lendemain, ils disent «Hum, oui, ce n’est jamais arrivé… Il arrive que… vous voyez… dans le désarroi de la nuit dernière… nous avons eu de telles informations.» La réalité est (personnellement je peux vous assurer étant journaliste professionnel), que ces «informations» viennent de la police tous les jours sans que les médias se livrent à la moindre vérification. D’autres fois, les médias parlent d’une «arrivée secrète d’anarchistes de France, d’Espagne et d’Italie déjà en route pour aider les anarchistes grecs (sic)». Mais qu’attendre d’autre de médias officiels dont les propriétaires sont les tenants de cette politique économique capitaliste qui a motivé cette rébellion ? Ajouter que les attaques de la police au cours de ces journées (tir en l’air, la torture, etc.) ne sont pas évoquées.


Est-ce un comportement habituel de la police grecque ? (Il est dit en Espagne qu’elle est très permissive.)
Permissive ? Le commissaire du Conseil de l’Europe T. Hamarberg (je suppose que ce n’est pas un anarchiste…) a dénoncé la violence excessive et permanente de la police grecque, dans la mesure où elle jouit de l’impunité devant les tribunaux. Enfin, il a été proposé le désarmement de la police grecque pour des raisons de sécurité. Depuis l’assassinat du camarade Alexandros (6 décembre au soir), il y a eu 400 tirs «en aveugle» qui ont fait chaque jour des dizaines de manifestants blessés par la police. Je ne peux pas imaginer ce qu’ils auraient fait si elle n’était pas «permissive»…

Que peut-on penser de l’assassinat de ce jeune homme de 15 ans ? Est-ce le début d’une augmentation de la répression ?
Le compagnon Alexandros n’est pas la première victime de violence policière en Grèce. Depuis la transition politique (1974), nous avons environ 100 tués par la police. Des militants, des immigrants, des Tziganes, des jeunes, des handicapés, y compris un enfant ! Il y a trois ans, la police a pris d’assaut le quartier Exarheia qui a une longue histoire militante. Mais nous ne devons pas oublier que la répression étatique est de plus en plus liée à répression économique, à la pauvreté, aux licenciements. Dans une Europe qui exige 70 heures de travail par semaine pour les travailleurs, la répression est le seul «argument» des employeurs et des États. Par conséquent, nous sommes dans une période de grande répression dans le monde entier.


Le syndicat que tu représente demande la démission du gouvernement grec ?
Tout d’abord, il faut dire que le syndicat SEA Athènes ne dispose pas de structures d’initiatives en dehors de ce qui se passe sur le terrain. Nous avons suspendu toute la «vie organique» de l’organisation. Nous ne sommes pas un parti qui va s’organiser séparément de la révolte. Nous sommes un morceau de la révolte, notre vie est l’activisme dans les professions et les collectifs. Nos revendications sont celles des assemblées. Quant à votre question, ESE ne croit pas en général qu’un changement de gouvernement peut changer notre vie. Nous avons besoin d’un changement de système économique. L’assemblée de l’École d’économie occupée a demandé le désarmement de la police et la suppression des forces spéciales. Après tout, si le gouvernement tombe, ce sera parce que la révolte aura montré que les gens ont la possibilité de pouvoir gagner.

Comment le mouvement anarchiste agit-il dans les divers lieux et dans les luttes et les protestations ?
Les anarchistes étaient les premiers qui ont déclenché la révolte, la nuit du meurtre d’Alexandre. Ils ont participé à toutes les actions dans la rue et appuyé la colère et la violence des gens envers les banques, les multinationales et la police et non pas contre de petits magasins ou des voitures. Nous ne devons pas oublier que la police secrète a fait des efforts pour transformer les troubles en une «violence aveugle». Mais ils n’ont pas été couronnés de succès. D’autre part, il y a des anarchistes actifs dans toutes les professions. Personnellement, je fais partie d’un noyau qui pousse les travailleurs à s’engager ouvertement dans les occupations comme c’est le cas, visible, dans l’occupation de l’École d’économie.


Comment la Grèce est-elle affectée par la crise économique ?
Avant même la crise, la situation en Grèce a été très difficile même si, à partir de 1996, les politiciens parlaient de «puissance grecque», se référant au centre des affaires dans les Balkans, aux Jeux olympiques. Le salaire minimum ne dépasse pas 650 euros, alors qu’il y a une grande insécurité, en particulier parmi les jeunes. La plupart des gens et les familles ont des dettes importantes en raison de l’effondrement des banques dans l’économie grecque. Après le Crack, les patrons ont commencé «à réduire les coûts», ce qui a accru l’incertitude, mais aussi la colère de la population.

Pensez-vous que ces faits sont aussi liés à la crise capitaliste ?
Comme je l’ai dit, oui. La crise a accru l’angoisse et la colère de la population. Elle renforce également le sentiment que nous ne pouvons pas compter sur les maîtres de ce monde et que notre émancipation doit venir de nous-mêmes.

Qu’est-ce que vous attendez de ces manifestations ?
Les mobilisations donnent toujours des résultats inattendus. La réalité a déjà dépassé les prévisions et les projets des organisations et de militants. Mais d’autre part, le mouvement ne parvient pas, à ce jour, à des revendications spécifiques. Personnellement, ce que j’espère c’est qu’il sortira de cela un nouveau mouvement avec des structures de travailleurs, syndicales, sociales et populaires plus organisées et plus axées sur la lutte. Mais, compte tenu de ce qui se passe en Grèce, j’espère aussi que la réalité continuera à dépasser nos attentes. Nous avons vécu ici et nous pouvons le faire de nouveau. Ne pas oublier qu’il y a une intelligence qui est au-delà de l’intelligence de tous les génies. C’est l’intelligence collective du monde, c’est l’intelligence des personnes qui sortent dans la rue pour restaurer la vie.

OCL, 16 décembre 2008
Traduit de l’espagnol.

Publié dans Grèce générale

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