Carcere duro

Publié le par la Rédaction

Summum jus, summa injuria
(Comble de justice, comble d’injustice)


LA SOCIÉTÉ, — Dès qu’une fois on m’aura choqué tant soit peu, je ne pardonnerai jamais et garderai tout doucement une haine irréconciliable. Je ferai le vengeur de mes seuls intérêts, et, sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d’impiété, et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets, qui, sans connaissance de cause, crieront en public contre eux, qui les accableront d’injures, et les damneront hautement de leur autorité privée. C’est ainsi qu’il faut profiter des faiblesses des hommes.

Dans le carnaval permanent de l
inversion concrète du monde, au milieu de ses festivités mécaniques et des tragi-comédies officielles qui en composent la trame mesquine, une nouvelle mascarade sest représentée, pleine de bruit et de fureur comme à laccoutumée, et sest déployée dans toute lampleur que sa préparation médiatico-policière prévoyait. Les arrestations qui ont eu lieu le 11 novembre 2008, suite aux actes de sabotages visant les réseaux ferroviaires de la SNCF, sont les suites dune campagne mystificatrice autour de la «résurgence» dune mouvance tantôt présentée comme issue de lultra-gauche, tantôt de lautonomie, quand on ne pousse pas la démission intellectuelle jusquà les qualifier plus simplement de «nihilistes clandestins» ou dincompréhensibles «illuminés». Cette offensive confusionniste, menée sur le terrain du mensonge journalistique, trouve, dans le champ concret de la répression juridico-policière, son aboutissement ordonné. Lobjectif de cette redoutable batterie, admirablement conjuguée sur le piteux théâtre de la domination pratique et mentale des individus, consiste à terroriser une «mouvance» informelle dont on ne comprend pas les revendications généralement liées contre tous les aspects de la vie sociale aliénée, et à qui, selon les recettes habituelles, lon veut plaquer fallacieusement des meneurs. Elle, qui ne sen reconnaît aucun, et qui nest en rien une avant-garde séparée ou ténébreuse, semble dire, à linstar des Groupes autonomes dEspagne : «[Notre] position nest pas élitiste ; ce que nous faisons, nimporte qui peut le faire, et si quelques-uns dentre eux, poussés par les contraintes sociales, décident de commencer leur propre lutte, alors nous les rencontrerons et leur communiquerons nos expériences, nous leur expliquerons nos échecs et nos succès, et nous ne leur refuserons aucun de nos moyens.»



I

LÉtat, étant parvenu à la négation de son propre domaine juridique par la promulgation sans cesse renouvelée des lois scélérates modernes qui fondent sa néo-légalité, a donc saisi dans des conditions ubuesques nimporte lesquels de ses ennemis, pour dinvraisemblables motifs, et la fait nimporte comment. Nous affirmons que les présentes arrestations nont pour raison que des prétextes truqués et sinscrivent bien plutôt dans une condamnation rétroactive des actes subversifs qui secouèrent les institutions mortes dun monde apeuré. Cette accusation sexprime à lencontre de groupes qui deviennent magiquement lemblème unique des tendances radicales jugées à travers eux. Par ce mouvement, lhistoire, refusant les paralysies imposées dans la domination moderne du présent perpétuel, est devenue la grande criminelle de notre époque dont elle est bannie ; et, simultanément, lon restreint à une entité maigre, spectaculairement circonscrite, bien quamplifiée de temps à autre selon les intérêts du moment, la subversion en actes qui tend à se généraliser dans toute la société mondiale. La réduction dune réalité complexe à une entité formelle restreinte est une phase centrale dans loffensive spectaculaire ; elle poursuit dans les consciences et le langage qui les façonnent une guerre quelle ne comprend pas, ou imparfaitement. Lappellation de «mouvance anarcho-autonome de lultra-gauche» dont lordre des vocables importe peu puisque cette locution nest elle-même quun désordre sémantique, est une contradiction dans les termes, comme elle est une tautologie cousue en hâte dans les manufactures renversées des mass media à lusage des sots, venue appuyer plus lourdement encore le grossier exposé de tous les creux analystes du néant. La notion jamais revendiquée dultra-gauche, et dont lapplication toujours extérieure ne fait que rendre plus patent son usage étatique, est sans valeur du point de vue de la critique sociale réelle. On ne conteste rien dune société en employant sa syntaxe frelatée et son vocabulaire anachronique. Son langage est la plaine ruinée de ses propres mensonges. Parmi les mots captifs à lintérieur des dictionnaires dominants, il en est à libérer, dautres à détruire purement et simplement. Lultra-gauche est de ceux-là. Cette incapacité à connaître réellement ses ennemis est la grande faiblesse des pouvoirs désappointés que lon attaque de toutes parts. Ils ignorent le cancer qui les ronge, ou nen connaissent les symptômes que par les déformations de leurs conseillers et les impossibles thérapies de leurs faux médecins — ce qui revient au même. Ils sont plongés dans une nuit artificielle où toutes les vaches théoriques sont grises. Un de ces bovidés, Christophe Bourseiller, a récemment infligé le spectacle de ses ruminations serviles dans les pitreries télévisuelles où cette canaille se complaît. Le malheur des uns faisant les promotions hiérarchiques des autres, ce médiocre brocanteur du marché aux puces des idéologies ultragauchistes na guère hésité à revendre dans une kermesse plus prestigieuse les lamentables thèses amiantées dont son ouvrage est plein. Cette Histoire générale de lultra-gauche vient sanctionner à point ce vocable insensé, mêlant les courants néo-léninistes qui constituent les rêveries de cette infirme chimère, aux tendances anarchistes, conseillistes ou situationnistes qui sen différencient radicalement. Ce genre de fripouille vient rappeler ce principe connu : «On peut affirmer avec certitude quaucune réelle contestation ne saurait être portée par des individus qui, en lexhibant, sont devenus quelque peu plus élevés socialement quils ne lauraient été en sen abstenant.»

À côté de cela, la mythologie terroriste, enrichie de quelques nouvelles divinités toujours plus profanes, continue son efficace campagne de colonisation. Pour imposer l
infaillibilité de son panthéon, elle na eu besoin que dune poignée de grandes messes au tout début de son émergence, et est devenue, en lespace de quelques années, une simple menace abstraite planant au-dessus de la société comme un redoutable oiseau de proie. La gestion étatique du terrorisme moderne étendue pour la première fois à léchelle mondiale aboutit à ladministration totalitaire de ce quil recouvre abstraitement. Maintenant que le terrorisme a définitivement triomphé pour lui-même sans quil soit nécessaire dalimenter encore son existence concrète, il ne fait que désigner et compromettre toute pratique ou pensée contraires à lhégémonie sociale universelle qui fonde visiblement notre monde depuis leffondrement de la Russie dite soviétique. Ses actes inauguraux ont officiellement consacré avec suffisance son règne dans le domaine spectaculaire et supra-policier. Le monopole spectaculaire du terrorisme moderne intégré condamne tous les opposants au monopole socio-économique dont il est le condottiere suréquipé. Bientôt, une grève sauvage sera qualifiée de «terroriste» ; des réflexions hostiles à dinfimes banalités touchant la décomposition de ce monde seront perçues comme mettant en danger la stabilité de la société, et tues. «Cest un art de qui limposture est toujours respectée ; et quoiquon la découvre, on nose rien dire contre elle ; cest un vice privilégié, qui, de sa main, ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos dune impunité souveraine.» La pseudo-menace terroriste est le tonnerre assourdissant né de sa foudre machinée, son effrayant écho entretenu en bruit de fond suspicieux, le nouveau gardien dun sommeil assailli.

Mais que parlons-nous de tout cela ? Qui donc avalera ces couleuvres immangeables ? A-t-on vu s
agiter lhydre des massacres aveugles qui sont systématiquement le fait de lÉtat, «du plus froid des monstres froids» ? Était-ce quelque chose de semblable au quotidien désastre des temps modernes irradiés ? quelque chose de plus terrible que le déraillement meurtrier dune société en faillite ? — Non, il ne sagissait que de simples sabotages, dun accès tout démocratique, dirigés contre un ordre social vacillant. La terreur nest pas dans ces actes, mais dans nos têtes prosternées.


II

Au final, on peut lire dans Le Figaro, qualifié en son temps de ridicule, ce qui est réellement reproché aux personnes arrêtées : «A priori, aucun d
entre eux ne travaillait. “Cela ne correspondait pas à leur philosophie.”» Il apparaît avec clarté que là résidait leur véritable crime, dont ils ne sont dailleurs pas les seuls à se rendre coupables.

Les émeutes dans les banlieues françaises et les manifestations radicales apparues au sein du mouvement anti-CPE, comme pendants dune même critique, viennent confirmer ce principe : le degré dimportance réelle dun phénomène subversif dans la pratique est directement proportionnel au niveau des falsifications approfondies par lesquelles ce phénomène se trouve être traité, comme un reflet négatif de ce quil est. Dans le monde du faux sans réplique, cest souvent par le taux daccumulation derreurs intéressées ou domissions concertées autour de ces manifestations que lon établira la force réelle de ces dernières. Lorganisation présente du mensonge institutionnalisé saffirme comme un anti-alchimiste souverain dont le salaire est calculé sur la base de lor ainsi appauvri et changé en ce plomb vil qui constitue son palais. Il ne peut traiter que de manière erronée des réalités auxquelles il est en butte, les rattachant aux mêmes étourderies méthodiques dans lesquelles leurs significations se perdent. Tant les agissements subversifs réels que les phénomènes mensongers à qui le système vient donner la caution de leur publicité programmée, fusionnent dans cette galerie des glaces inversées où le siècle se regarde sans se voir. Renforcée particulièrement aux instants de crise où ses collaborations effectives apparaissent dans toute leur nudité, la Sainte-Alliance permanente des syndicats, des partis et des multiples organes pseudo-critiques formée avec lordre social dominant, éclaire suffisamment en négatif les véritables antagonismes et loffensivité effective atteinte par ceux-ci. En nombre croissant, ces attitudes incontrôlables, car constituées radicalement en dehors des nombreuses avant-gardes de la résignation séparée, et dirigées contre elles, sont illusoirement représentées dans cette sphère abstraite qui gouverne matériellement les fausses consciences de tous ses électeurs administrés.

En dépit de cette puissance incontestée, et quelques heures après ces tapages médiatiques, les mêmes qui avaient fait de nouveau un si grand étalage de leur inculture politique comme une plus-value utile à ceux quils servent consciencieusement, devaient sonner la retraite dune attaque si hardie, et admettre que, au fond, rien de tangible ne pouvait lier ces actions de sabotage aux personnes incriminées dans lhystérie généralisée de la désignation dun ennemi commun. Il paraît donc évident que lunique but de ce misérable vacarme était daboutir à ce qui se préparait soigneusement depuis plusieurs années : la création dun ennemi original, facticement étiqueté, — et laccomplissement de sa publicité, qui nest que lexpression mutilée dun réel déchirement au sein de la société moderne, — et sa neutralisation illusoire.


III

Un crétin écrivait dans Libération : «On voit mal quelle cause aura avancé après ces actions contre cet instrument de transport pour des millions de Français, et outil de travail pour des milliers de cheminots.» Quelques lignes plus loin, il citait Émile Pouget, qu
il présente comme le théoricien du sabotage et quil na vraisemblablement pas su lire puisquon y trouve le clair démenti de son indignation canaille : «Mais alors il arrive quon les accuse de vandalisme et quon blâme et flétrit leur irrespect de la machine. Ces critiques seraient fondées sil y avait de la part des ouvriers volonté systématique de détérioration, sans préoccupation de but. Or, ce nest pas le cas ! Si les travailleurs sattaquent aux machines cest, non par plaisir ou dilettantisme, mais parce quune impérieuse nécessité les y oblige.» Le malheureux éditorialiste poursuit : «Cétait au début du siècle dernier et le mouvement ouvrier sest depuis longtemps détourné de ces actions directes.» Ce quil désigne par «mouvement ouvrier» nest que la sphère de ses dirigeants extériorisés, cest-à-dire ses ennemis et les usurpateurs de son pouvoir. De plus, il nest guère étonnant que quelquun qui écrit dans un quotidien aussi décomposé ignore tout des luttes réelles du prolétariat révolutionnaire qui a toujours considéré comme naturellement siennes ces pratiques radicales, de la destruction des machines à la grève sauvage. «Que les auteurs des sabotages naient pas anticipé lexploitation de leurs actions par Nicolas Sarkozy montre tout autant leur myopie politique», conclut-il fièrement, sans penser que lexploitation négative de ces actes saccomplit surtout dans son pauvre brouillon au service des pouvoirs attaqués. Cest une bien sale époque que celle où les fous guident les aveugles.

Bruxelles, le 17 novembre 2008
Indymédia Grenoble, 15 décembre 2008.

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