Christ ou caténaire ? Du sacrilège religieux au sacrilège laïque

Publié le par la Rédaction


Pourquoi les sabotages des lignes TGV avaient-ils une telle importance ? Pourquoi fallait-il un tel déploiement de force ? De telles mesures d’exception ?
Parce que cette affaire redonne vie à une figure criminelle que l’on croyait oubliée : le sacrilège. Pour les coauteurs d’Affaires, scandales et grandes causes [Élisabeth Claverie est directrice de recherche au CNRS. Luc Boltanski est directeur d’études à l’EHESS. Ils ont publié en 2007 (avec Nicolas Offenstadt et Stéphane Van Damme) un ouvrage collectif consacré à l’histoire de la forme affaire : Affaires, scandales et grandes causes (Paris, Stock).], on retrouve à Tarnac les ingrédients d’un scandale judiciaire historique, celui du chevalier de la Barre, qui avait mobilisé Voltaire.




Dans la nuit du 8 au 9 août 1765 des coups de couteau sont portés sur le crucifix du pont d’Abbeville. Le 10 au matin, averti par une rumeur, le procureur du roi se rend sur les lieux et dresse procès verbal. Une enquête est lancée, elle ne donne rien, personne n’a rien vu. Néanmoins les soupçons, toujours guidés par la rumeur, se portent sur un groupe de jeunes gens et particulièrement sur l’un d’entre eux, considéré comme leur chef, François-Jean Lefebvre Chevalier de La Barre, issu d’une bonne famille de la région et neveu de l’abbesse de Willancourt. Des délateurs se présentent affirmant qu’on l’a entendu chanter des chansons libertines et s’être vanté d’être passé devant une procession du Saint Sacrement sans se découvrir. Cinq jeunes gens sont interrogés. Trois parviennent à s’enfuir, mais deux sont arrêtés, Le Chevalier de la Barre et le sieur Moisnel, âgé de 15 ans. Les autorités de la ville font grand bruit autour de l’affaire et organisent, en grande pompe, une cérémonie dite de «l’amende honorable» avec évêque, corps constitués, tocsin, cierges, messe solennelle et procession suivie par une foule dévote. Une perquisition menée au domicile de La Barre amène à la découverte de livres interdits dont le Dictionnaire philosophique de Voltaire. L’affaire remonte jusqu’à la Cour et jusqu’au roi lui-même, bien décidé à faire un exemple, d’autant plus frappant que le principal prévenu est issu de la bonne société et qu’il est défendu par des philosophes des Lumières et par l’opinion éclairée, ce qui donne à l’affaire, locale à l’origine, une dimension nationale. Accusé de sacrilège, le Chevalier est condamné à mort malgré l’absence de preuve. Il est torturé, a le poing et la langue coupés, est décapité, puis est brûlé avec l’exemplaire du Dictionnaire philosophique attaché à son corps. Il a 19 ans.




Cette affaire serait sans doute demeurée dans les archives judiciaires si Voltaire ne lui avait donné un grand retentissement en prenant publiquement fait et cause pour La Barre et ses coaccusés. Il rédige la Relation sur la mort du chevalier de La Barre et le Cri d’un sang innocent, pour lesquels il sera condamné, sans que la sentence puisse être exécutée du fait de sa présence en Suisse. C’est à cette occasion que Voltaire met en place de nouvelles stratégies de défense qui prennent appui sur l’opinion publique et sur les pouvoirs de la raison éclairée contre le pouvoir de la raison d’État. Ces moyens de défense de la liberté seront promis à une longue postérité, notamment, à la fin du XIXe siècle, lors de l’affaire Dreyfus. Ils ont constitué l’un des instruments principaux de la formation de ce que l’on appelle, depuis le grand livre de Jurgen Habermas, l’espace public et, avec lui, de la démocratie.




Et pourtant, deux siècles et demi plus tard, dans notre démocratie française, des événements similaires par leur forme, sinon — au moins peut-on l’espérer — par leurs conséquences, se renouvellent. Le Pouvoir d’État, qui ne se réclame plus du droit divin, est privé de la ressource du sacrilège religieux, qui ne fait plus peur à personne. Mais cela ne l’empêche pas de mettre en scène sa puissance et de chercher à susciter une indignation unanime, en invoquant ce que l’on pourrait appeler un sacrilège laïque : la dégradation, temporaire et sans conséquence sur le plan humain, de machines qui — comme chacun sait —, font «l’honneur de la France» et qui sont investies par là d’une haute valeur symbolique : les TGV. Suivent d’autres éléments, dont la similitude avec ceux de l’affaire du chevalier de La Barre sont frappantes. Des jeunes gens, dont le principal forfait est leur volonté de vivre autrement et qui, circonstance aggravante, sont des intellectuels ayant renoncé à leurs privilèges pour partager, dans un village, la condition précaire qui est aujourd’hui celle de millions de personnes, sont hâtivement incriminés et embastillés sans preuves, mais à grand bruit. Comme dans l’affaire du chevalier de La Barre, tout ce qui tient lieu de preuve se résume à la possession d’un livre considéré comme subversif. Non plus, cette fois, le Dictionnaire philosophique, pieusement commenté de nos jours dans les écoles de la République, mais L’insurrection qui vient. Il faut noter pourtant une différence. Tandis que le chevalier et ses compagnons sont accusés d’actes qu’ils sont supposés avoir commis, nos amis de Tarnac sont accusés d’actes qu’ils pourraient commettre, mais dans un avenir indéfini. L’univers totalitaire anticipé par Steven Spielberg dans Minority report, se met ainsi en place, à nos portes, sous nos yeux. Il fait pâlir d’envie les instruments, qui paraissent aujourd’hui bien rudimentaires, dont pouvait user le pouvoir absolutiste de l’Ancien Régime.




Le chevalier de La Barre est devenu une icône de la libre pensée. Des associations, des commémorations, des livres innombrables célèbrent sa mémoire. Son martyr annonce avec éclat l’explosion de la Révolution qui vient, celle de 1789. Les pouvoirs qui se réclament aujourd’hui de cette révolution seraient avisés de renoncer à la stratégie à courte vue consistant à chercher à éloigner l’Insurrection qui vient en faisant de nouveaux martyrs. Même ceux qui ne connaissent d’autres raisons que la raison d’État, doivent savoir aussi, parfois, faire marche arrière. Ne serait-ce que pour échapper au ridicule.


Élisabeth Claverie & Luc Boltanski
Médiapart, 13 décembre 2008.

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