Proscrits de toutes les nations

Publié le par la Rédaction


«L’anarchie est un crime contre l’humanité ; et toute l’humanité devrait faire coalition contre les anarchistes. On devrait considérer tous leurs crimes comme un délit contre le droit des personnes, tout comme les actes de piraterie et cette forme de séquestration que nous appelons la traite d’esclaves ; parce qu’elle est bien plus infâme que tout autre crime. C’est ainsi que toutes les puissances civilisées devraient la déclarer dans les traités. Ces traités octroieraient au gouvernement fédéral les pouvoirs nécessaires pour faire face à cet acte criminel.»
Theodore Roosevelt, Discours de l’État de l’Union, 3 décembre 1901, peu de temps après la mort du président McKinley suite aux tirs de l’anarchiste Leon Czolgosz.

À une époque où le mot terrorisme a tendance à étendre de plus en plus son champ sémantique et à expliquer de moins en moins de choses, la piraterie conserve sa spécificité. Contrairement à ce qui arrive avec le terrorisme, les gouvernement et la presse dépolitisent la piraterie : les pirates ne seraient que des voleurs bien que, en effet, particulièrement dangereux et dérangeants. Et cependant, comme le montre le discours de Theodore Roosevelt, tous les deux ont joué et jouent toujours le même rôle, du point de vue de l’État : celui d’un ennemi qu’il faut combattre par des voies autres que celles d’une législation pénale ordinaire, réservée à d’autres groupes sociaux. Voilà ce que nous rappelle le professeur d’Histoire des idées de l’Université d’Aarhus, Mikkel Thorup, qui prépare un livre sur le discours étatique face à la piraterie et au terrorisme.

Pirates, anarchistes et terroristes. Ces derniers temps nous avons entendu parler de tous ceux-ci. Au sujet des pirates somaliens on nous raconte comment ils attaquent les yachts de luxe de nos privilégiés, les chalutiers qui remplissent les étals de nos poissonneries, les pétroliers qui transportent — et qui déversent souvent — ce liquide noir dont sont faits nos rêves motorisés, les cargos qui transportent les armes des pyromanes et qui servent ensuite à jouer les pompiers humanitaires. C’est la circulation permise, fonctionnelle pour le système capitaliste, que l’on met en péril ici.

Rien à voir, pour le moment, avec l’impact et les dimensions que prit la piraterie des années 1716-1726. Or l’anxiété produite par les escarmouches des africains est le symptôme d’une globalisation en crise. Ce ne sont pas les intérêts spécifiques des impérialistes habituels qui se trouvent touchés ; des capitalistes russes, indiens, arabes, français et espagnols réclament que l’ordre revienne sur ces eaux «sans loi». Le pirate est l’ennemi de tous, selon les propos de Thorup. Cet auteur cite une question rhétorique formulée par Emerich Vattel (1714-1767) qui me rappelle beaucoup d’éditoriaux actuels : «Qui peut donc mettre en doute que le roi d’Espagne et les puissances de l’Italie eurent tout à fait raison de détruire, jusqu’à leurs fondations, les villes maritimes de l’Afrique, qui étaient des terriers de pirates qui troublaient sans arrêt leur commerce et qui amenaient la désolation dans leurs territoires ?»

L’absence d’État expliquerait, d’après l’opinion dominante, l’accroissement des actes de piraterie dans les eaux de l’Océan Indien et du Golfe d’Aden. On parle peu, en revanche, du rapport entre l’accroissement de cette piraterie et d’une guerre dont les vérités dérangent. Comme le fait que certains groupes pirates aient des liens avec des personnalités du gouvernement de transition soutenu par l’Éthiopie — qui vient d’annoncer le retrait imminent de ses troupes — ainsi que par les États-Unis, face aux islamistes somaliens. Toute guerre exige un financement. En Somalie les sources de devises sont rares et certains créanciers ont des difficultés économiques.

Quant à la France, on y a ressuscité l’épouvantail anarchiste. On y a inventé un nouveau vocable : «anarcho-autonomes», avec lequel on prétend évoquer tout ce qui pourrait paraître contestataire ou rebelle. La propagande policière a fait son effet, même chez ceux qui devraient avoir le plus d’affinités avec les inculpés. Et voilà un article publié dans Siné-Hebdo où nous trouvons un Michel Onfray bien décevant, qui essaie de mimer Pasolini lorsque ce dernier critiqua une révolte d’étudiants («Quand ils eurent une altercation hier, à Valle Giulia, avec les policiers / je sympathisai avec les policiers / Parce que les policiers sont fils de pauvres»). Alors que le discours antiterroriste montre son vrai visage, Onfray semble trouver plus digne de dénoncer la gêne qu’entraîne, pour les usagers du train, le blocage temporel de quelques tronçons de réseau (tout criticable qu’il puisse être par ailleurs). Les inculpés de Tarnac, on les accuse de bloquer le trafic, en l’occurrence celui de travailleurs. Un rapport entre ordre, terrorisme et circulation qui revient de façon récurrente.

Pour finir, nous voyons les terribles attaques de Bombay/Mumbai. Je ne vais pas spéculer ici sur les auteurs de celles-ci. Je préfère aujourd’hui parler du discours et des politiques qui se construisent à cette occasion. Pourquoi nous parle-t-on maintenant du 11 septembre indien alors qu’on a négligé les attentats du 11 juillet 2006 et tous les autres qui ont frappé l’Inde ? Peut-être à cause des embrouilles confuses entre l’Inde et le Pakistan et la lutte souterraine entre services secrets que les deux pays entretiennent depuis longtemps. Ou parce que, dans le cas présent ils ont pris pour cible les étrangers qui résidaient dans les somptueux hôtels de la capitale économique du pays. Cette circonstance suffit pour assimiler ces attentats à la nébuleuse terrorisme international, un processus d’abstraction qui présente comme évidente l’analyse des causes et des mobiles, qui évite de se prononcer sur des choses de mauvais goût comme les conflits de classe et de statut, et qui rend aisée la production d’un ennemi fantasmagorique.

Il s’agit d’une adaptation de la vieille théorie de la guerre civile et du contrat social de Thomas Hobbes. Lorsque Theodore Roosevelt réclame plus de pouvoirs pour le gouvernement fédéral, à l’instar de nos gouvernements, il invoque en fait la nécessité d’un pouvoir souverain face à la violence des proscrits. Actuellement on demande la même chose, mais à l’échelle globale. C’est l’autre visage de la «refondation» florissante.

Quilombo, 30 novembre 2008.

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