Pressions policières sur les antifascistes parisiens

Publié le par la Rédaction

Les antifascistes dans la ligne de mire

Depuis le début du mois de septembre 2008, la mouvance antifasciste radicale de Paris fait l’objet de fortes pressions policières. Après les poursuites engagées contre la mouvance dite «anarcho-autonome» et contre les opposants à la politique d’immigration actuelle, alors que les services de renseignement se restructurent sur la base du contre-espionnage et tendent à assimiler toute activité politique à une forme de terrorisme, cette répression n’est pas en elle-même étonnante. Elle prend pourtant des formes et une dimension nouvelles, qui ne laissent rien présager de bon pour le futur et démontrent que l’abandon des principes de la démocratie et des libertés individuelles ou collectives atteint un nouveau stade où Europe forteresse et démocratie blindée vont de pair.

Si l’État a pour l’instant réussi à écraser les revendications économiques sous le poids de la division syndicale et l’incurie des partis dits «d’opposition», il a en revanche du mal à contrôler des formes plus autonomes et plus directes de lutte politique. Sur le terrain des luttes de l’immigration, il doit faire face à une certaine radicalisation du mouvement, menant à plusieurs altercations avec la police, à la fermeture voire à la destruction de certains centres de rétention au printemps dernier. Dans le même temps, la lutte antifasciste radicale a connu en mai dernier deux succès consécutifs, empêchant coup sur coup une manifestation néo-fasciste en plein centre de la capitale et un meeting des Identitaires que les propriétaires de la salle louée pour l’occasion renonceront finalement à accueillir.

Ça fait beaucoup, ça fait trop pour les services policiers. En montant en épingle quelques incidents isolés, l’État et ses journalistes aux ordres créent le danger «anarcho-autonome», et envoient au trou quelques personnes sous prétexte de terrorisme — prétexte aussi fumeux que les faits reprochés : transporter quelques grammes de produits pouvant servir à fabriquer des explosifs, utilisés en fait pour fabriquer des fumigènes. Eh oui, les fumigènes de la contestation doivent être achetés, c’est un produit de consommation comme un autre… Le 13 juin parait une circulaire du ministère de la «justice» demandant aux procureurs de transférer tous les faits qui pourraient impliquer ou se rapprocher des modes d’action «anarcho-autonomes» au parquet antiterroriste ; fin juin le Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) est créée, réorganisant le renseignement policier en fusionnant les Renseignements généraux (RG) et la Direction de surveillance du territoire (DST) au profit de cette dernière, donnant un tour contre-espionnage, antiterrorisme et activité de type secret défense à l’action policière en matière de politique intérieure. Les effets ne se font pas attendre…

Antifas, vos papiers !

En septembre vient le tour des antifascistes radicaux, ou plutôt de ceux et celles que la police estime être des antifascistes radicaux. Car parmi les personnes interpellées, certaines le sont sur la base de présomptions aussi solides qu’être présentes dans le répertoire téléphonique d’un autre interpellé… Au début septembre, ce sont ainsi quatre personnes qui sont interrogées, dont trois placées en garde à vue pour des durées allant de 24 à 36 heures, et deux perquisitions de domicile qui sont effectuées. Aucune mise en examen n’est prononcée, personne n’est déféré au parquet, en revanche au cours du mois de septembre et d’octobre les gardés à vue sont régulièrement convoqués au commissariat, histoire de maintenir la pression… Une enquête de moralité est lancée sur l’un d’entre eux, fonctionnaire, ainsi menacé d’être suspendu voire révoqué. Mercredi 8 octobre, une autre personne est convoquée, et placée en garde à vue dès son arrivée, pour une durée de 36 heures. Venu lui apporter des sandwichs histoire d’améliorer l’ordinaire, une de ses connaissances doit pour la peine subir un contrôle d’identité — les sandwichs, apparemment considérés comme des armes dangereuses, seront acceptés mais n’arriveront jamais jusqu’à l’engeôlée. Là encore, pas de mise en examen, pas de déferrement au parquet.

À l’heure actuelle, c’est encore le flou sur les suites de cette affaire — et ce flou semble volontairement entretenu par les services de police qui espèrent ainsi faire monter la pression sur l’antifascisme radical. Il faut dire que les faits officiellement reprochés aux interpellés sont mineurs : liés à l’interdiction du meeting des Identitaires, ils font état de tags, de bris de vitre et de messages de protestations envoyés à la salle, qui avait en conséquence porté plainte. De fait, des individus jugés pour de tels faits ne risqueraient que des peines légères, sans doute des amendes. Rien en tout cas qui pourrait suffire à expliquer le déploiement de force policier, en termes d’hommes et de moyens technologiques. Au moins une demi-douzaine d’officiers semblent suivre régulièrement cette affaire, et l’un des interpellés a même eu droit à la visite d’un commissaire divisionnaire… De même les outils techniques mis en œuvre semblent complètement disproportionnés : traçage Internet (sur des messages envoyés depuis un cybercafé), géolocalisation par les bornes de téléphone portable (ou même repérage des moments où les téléphones sont éteints, érigés en présomption de culpabilité), exploitation des répertoires téléphoniques voire, selon les flics, prélèvement d’empreintes digitales et ADN dans des cabines téléphoniques et sur les lieux des délits ! Si vraiment le but était de retrouver des gens suspects de tag et de bris de vitres, on serait face à un gaspillage tellement absurde qu’on pourrait penser que la police a décidé de ruiner l’État…

Mais l’essentiel est évidemment ailleurs : les flics profitent d’une plainte mineure pour essayer non pas de résoudre «l’affaire», mais au contraire pour monter une affaire, obtenir un maximum de renseignements sur les individus susceptibles d’être proches ou sympathisants de l’antifascisme radical, et mettre la pression sur cette mouvance qui reste l’une des dernières poches d’activité politique autonome. La répression n’a d’ailleurs en elle-même rien de vraiment étonnant : en France comme ailleurs en Europe, la lutte antifasciste autonome a depuis plusieurs décennies fait l’objet de nombreuses poursuites, et il est évident qu’avec la montée en force d’un individu qui n’a pour tout projet politique que la loi du plus fort, de la matraque et de l’argent, la persistance d’une telle démarche politique ne peut qu’apparaître comme un défi.

Politique autonome contre État policier

En revanche, ce qui est nouveau et étonnant, ce sont les procédures utilisées. L’usage massif des technologies, déjà, dont cette affaire démontre que, loin d’être réservé au terrorisme ou au grand banditisme, il constitue une menace réelle pour la liberté de tout un chacun, une épée de Damoclès toujours prête à s’abattre sur qui met (ou pourrait mettre) un pied hors des clous. Et, surtout, aucune instruction judiciaire n’est ouverte : il s’agit là d’une pure affaire policière, aux ordres directs du parquet, sans aucun des contrepoids que les luttes ont au cours du temps arraché à l’arbitraire gouvernemental. Aucun juge pour tempérer les excès de zèle policiers, aucun accès au dossier pour les avocats, donc aucune possibilité de préparer la défense. On peut noter que l’emploi de ce type de procédure est d’ailleurs en permanente augmentation, quel que soit le degré de gravité des affaires.

Et c’est bien là que réside la nouveauté, qui distingue par exemple cette affaire des poursuites contre les dits «anarcho-autonomes» : pour ceux-ci, est ouverte une instruction judiciaire, certes abusivement confiée à l’anti-terrorisme, mais qui garantit au moins quelques droits à la défense. Pour les antifascistes radicaux, pas d’instruction, donc pas de droits, pas de possibilité d’organiser la défense — qui constitue pourtant officiellement un «droit de l’homme» que l’État dit reconnaître ; on est dans la pure opération policière de pression et d’intimidation (menée par un service très récemment créé pour lutter contre les violences urbaines et les bandes organisées), hors de tout contrôle judiciaire — et pour rien, ou presque rien, donc qui peut tomber sur n’importe qui, ou presque.

Une pièce de plus dans la tendance lourde à réduire l’ordre public à la logique policière, justement synthétisée par la très calme organisation internationale de défense des droits de l’homme Human Rights Watch, comme «la justice court-circuitée» au nom de l’antiterrorisme. On mesure ici l’impact de la réorganisation des services de renseignements autour de la logique du contre-espionnage et de l’assimilation du militantisme à une activité terroriste et/ou mettant en cause la sécurité publique. La logique qui semble s’installer, c’est celle de zones d’exception, hors du droit, ou l’action de la police se rapproche de celle de l’armée : l’arbitraire de la force guerrière pure. Contrairement à ce qu’affirme «l’État de droit», il n’y a plus de distinction entre l’ordre intérieur et l’ordre extérieur, plus de frontières entre l’adversaire politique et l’ennemi vital : tout opposant est un ennemi à écraser par tous les moyens, la politique, toute politique, (re)devient clairement l’ennemi de la police. Réciproquement, n’est politique que l’ennemi de la police ; être avec ou contre la police, telle est la frontière ultime du champ politique — et notre camp est et reste celui des ennemis, des radicaux et des autonomes pour qui la haine du bleu marine n’a d’égale que celle du brassard orange. Nous savons depuis longtemps que, malgré les apparences plus ou moins libérales qu’elle se donne, la police est toujours et par essence notre ennemi ; qu’elle se détache de la «justice» si elle le juge bon : plus la police sera isolée, plus elle sera vulnérable, plus notre ennemi sera l’ennemi de tous.

Alf - No Pasaran no 71, novembre-décembre 2008.

Publié dans La police travaille

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