L'histoire de la contestation des années 1970 en question : quand la parole censurée devient une censure de l'histoire

Publié le par la Rédaction


«Mes mots, s’ils respirent, ce nest pas de ramper mais de dire. Et ce que je dis ne plaît pas à ceux qui voudraient quon se taise. Car dans mon cas judiciaire, il faudrait que jaccepte le livret de la victime expiatoire à la bonne raison de ne plus rien faire, de ne plus se rebeller ou alors avec des mots sourds et aveugles, étrangement orphelins de leur musique.»
Jann-Marc Rouillan, Lettre à Jules.

Jean-Marc Rouillan est un militant communiste révolutionnaire depuis plus de trente ans. Jean-Marc Rouillan est un prisonnier politique depuis vingt et un ans. Jean-Marc Rouillan est devenu un écrivain depuis la parution de Je hais les matins, en 2001 [
Chez Denoël]. Il est aujourdhui lauteur de neuf ouvrages dans lesquels il décrit la condition carcérale ainsi que son expérience individuelle et collective de la lutte armée. Après avoir bénéficié de la semi-liberté pendant dix mois, Jean-Marc Rouillan est retourné à plein temps en prison, suite aux propos quil a tenus dans LExpress.

Contrairement à ce qu
on a parfois pu lire ou entendre au cours de lemballement médiatique qui a suivi, Jean-Marc Rouillan ne continuait pas de prôner la lutte armée, mais remettait dans une perspective historique un point de doctrine marxiste, qui fait partie des références dun bon nombre de militants et de sympathisants se réclamant de cette idéologie : «Le processus de lutte armée tel quil est né dans laprès-68, dans ce formidable élan démancipation, nexiste plus. Mais en tant que communiste, je reste convaincu que la lutte armée à un moment du processus révolutionnaire est nécessaire.» Et plus loin, répondant à la question du journaliste sur ses éventuels regrets, il commentait son interdiction de parler des faits pour lesquels il a été condamné en janvier 1989 et pour lesquels, rappelons-le, il a purgé sa peine de sûreté : «Je nai pas le droit de mexprimer là-dessus… Mais le fait que je ne mexprime pas est une réponse. Car il est évident que si je crachais sur tout ce quon avait fait, je pourrais mexprimer. Mais par cette obligation de silence, on empêche aussi notre expérience de tirer son vrai bilan critique.»

Pourquoi ces deux réponses, qui ne faisaient pourtant que reprendre ce que Jean-Marc Rouillan n
a jamais cessé de dire, dérangent-elles autant ? Sans doute parce quelles sortent de la bouche dun homme condamné à la perpétuité pour des «actes de terrorisme», qui na pas renié son engagement — malgré vingt et une années d’incarcération dont sept et demie à lisolement total et cinq grèves de la faim. Et quaujourdhui, cet homme, qui ne sest pas repenti, souhaite continuer de militer en intégrant un parti légaliste.

Comme on a pu le constater, le débat qui a suivi la parution de ces propos dans L
Express sest orienté sur la question de la repentance et sur la crédibilité dun nouveau parti, celui dOlivier Besancenot, lequel allait intégrer dans ses rangs un «ancien terroriste». Nulle part, il na été question de débattre du choix, discutable, quont fait certaines personnes qui se sont radicalisées dans la lutte et qui ont pris les armes au cours des années 1970-80. Et pour cause : pour débattre de la légitimité ou non dune telle option, il aurait fallu se replonger dans lhistoire de ces dernières décennies et remettre Action directe (AD) dans la perspective des autres organisations armées qui sont nées, en France, après Mai 68. Or, comme le constatait la chercheuse italienne Luisa Passerini, la connexion entre lélan contestataire de Mai et ces organisations est un des problèmes les plus difficiles à aborder de notre histoire récente [Lire Luisa Passerini, Autoritratto di gruppo, Florence, Giunti, 1988]. Et bâillonner certains des acteurs directs de cette histoire en les empêchant de tirer, à laide des armes de la critique, un bilan de leurs actions passées ne nous aidera certainement pas à comprendre comment lorganisation Action directe a pu, à un moment donné, décider, au nom de la révolution, dexécuter un général de larmement et le patron de la régie Renault. Il ne sagit pas ici de faire lapologie dAD, mais de dépasser les considérations «pseudo-psychologiques», qui ne prennent pas en compte la dimension collective de lélan contestataire de laprès 68 et, surtout, de montrer quil existe certains tabous dans cette histoire de la violence politique en France.

Action directe, une génération spontanée ? Retour sur les expériences de lutte armée après 1968

Quand on se penche sur le contexte des années 1970, en France, on constate que la réactivation de l’idéologie révolutionnaire après Mai 68 et, notamment, l’opposition à la guerre menée par les États-Unis au Vietnam, ont conduit à la formation de plusieurs groupes d’extrême gauche dont l’objectif était de ramener la classe ouvrière à sa mission historique en lui offrant un autre projet politique que celui des réformistes. C’est ainsi que se sont créées des organisations, aux tendances idéologiques souvent antagonistes, comme la JCR (Jeunesse communiste révolutionnaire, trotskiste) au printemps 1966, l’UJC-ml (Union des jeunesses Communistes marxistes-Léninistes) en 1966, la GP (Gauche prolétarienne) en février 1969, ou VLR (Vive la Révolution) en septembre 1969. La GP, groupe d’obédience maoïste qui comptait environ 3500 membres en 1971 [
Ces chiffres sont avancés par Isabelle Sommier, La Violence politique et son deuil. L’après 68 en France et en Italie, PUR, 1998, p. 238], est l’un des groupes les plus emblématiques. Qualifié de groupe «Mao-spontex» pour sa croyance en la spontanéité des masses, les «gépistes» entendaient dépasser les organisations ouvrières pour créer un «authentique» parti communiste ouvrier à partir de la lutte des peuples. Officiellement interdite en 1970, par les lois Marcellin (du nom du ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin), la GP s’autodissout en 1973 après avoir formé une organisation parallèle armée, la NRP (Nouvelle résistance populaire), qui se distingue par des actions comme l’enlèvement d’un responsable de chez Renault. La NRP sera dissoute dès janvier 1974 par ses dirigeants, qui renoncent à la lutte armée. Tandis que d’anciens militants de la GP vont fonder, en avril 1973, le quotidien Libération, sous l’égide de Jean-Paul Sartre, certains rallieront, en 1977, les NAPAP (Noyaux armés pour l’autonomie prolétarienne) qui ont revendiqué des attentats et des sabotages ainsi que l’exécution, le 24 mars 1977, de Jean-Antoine Tramoni, le vigile de Renault, responsable, en février 1972, de la mort du syndicaliste et militant de la GP, Pierre Overnay. D’anciens «gépistes» vont également participer, en 1977, à la coordination CARLOS (Coordination autonome des révoltés en lutte ouverte contre la société), composée d’autonomes, d’anarchistes et de communistes révolutionnaires, engagés dans la lutte anticapitaliste et antinucléaire [Lire Retour sur les années de braise, Collectif éphémère, CRAS, mars 2005, p. 15].

Par ailleurs, alors que, en Espagne, des mouvements de grèves voient le jour à la fin des années 1960, des militants ouvriers, des étudiants s’organisent dans la contestation. Des étudiants catalans en exil à Toulouse établissent des contacts avec des militants français, ce qui conduit à la formation, en 1971, du MIL (Mouvement ibérique de libération). Cette organisation rassemble une vingtaine de membres français et espagnols, qui font le choix des armes et de la clandestinité. Conçu comme un groupe de soutien aux mouvements ouvriers en grève en Espagne, le MIL a pratiqué des «expropriations» (des braquages) de 1971 à 1973, essentiellement sur le territoire espagnol, ainsi que des vols d’imprimerie à Toulouse. L’objectif du MIL était aussi d’élaborer une «bibliothèque socialiste», une maison d’édition chargée de diffuser leurs idées et leurs références théoriques d’obédience anarchiste, marxiste, conseilliste, voire situationniste. Le groupe s’autodissout en août 1973. En septembre 1973, plusieurs membres de l’ex-MIL sont arrêtés et font l’objet d’une sévère répression de la part des autorités franquistes. Salvador Puig Antich est condamné à mort en janvier 1974. Une campagne de soutien s’active en Europe. Dès janvier 1974, une coordination de plusieurs personnes — dont des militants de l’ex-MIL, des anarchistes français et espagnols — s’organise sous le sigle de GAI (Groupes autonomes d’intervention) qui deviendra rapidement les GARI (Groupes d’action révolutionnaire internationalistes). Leur action vise à soutenir leurs camarades emprisonnés en Espagne et à demander leur libération. Le 2 mars 1974, Salvador Puig Antich est garrotté. Les GARI vont alors se radicaliser en pratiquant des sabotages sur les voies ferrées et des braquages, puis en kidnappant, à Paris, Baltasar Suarez, le directeur de la Banco Bilbao (mai 1974) ou en déposant des explosifs visant des bâtiments officiels de l’État franquiste, comme le Consulat d’Espagne (juillet 1974). Ils bloquent également le Tour de France en juillet 1974, lors de son passage dans les Pyrénées, et mettent le feu à des bus de pèlerins en partance pour Lourdes. Les GARI se sont autodissout fin août 1974 [
Pour une chronologie plus précise, on pourra se référer à l’article de La Lanterne noire, no 2 (décembre 1974-janvier 1975)].

En cette année de commémoration des quarante ans de Mai 68, si la GP a très souvent été citée, on ne peut pas en dire autant du MIL ou des GARI. Et quand le nom d’Action directe a surgi, ce ne fut pas toujours pour rappeler une filiation entre cette organisation et les discours et les pratiques de l’époque, mais parfois pour vanter notre «exception française» : la culture des urnes contre celle de la rue [
Nous faisons ici allusion aux propos tenus par Jean-François Sirinelli dans l’émission «La rumeur du monde», radiodiffusée sur France Culture, le 10 mai 2008]. S’il est vrai que la France n’a pas connu d’épisodes de violence d’une ampleur équivalente à ceux de l’Allemagne ou de l’Italie, cette vision de l’histoire nous paraît toutefois révélatrice d’une forme de refoulement ou d’une volonté de délégitimation d’organisations ayant entrepris, dans les années 1970-80, une stratégie de guérilla contre la violence étatique. Certains anciens militants eux-mêmes semblent des fois faire preuve d’amnésie à l’égard de leur passé et de leurs velléités, à l’époque, de prendre les armes. C’est ce que démontre très bien la politologue Isabelle Sommier dans son travail de recherche sur la forclusion de la violence politique en France et en Italie [Isabelle Sommier, La Violence politique et son deuil, op. cit.]. Elle constate une prise de distance de la part d’un grand nombre de ces militants vis-à-vis de ceux qui ont suivi jusqu’au bout leur combat. Et comme elle le fait remarquer, «les rares ouvrages écrits a posteriori par les acteurs directs surprennent par leur côté souvent anecdotique, voire apologétique, d’un Mai 68 qui semble n’avoir été qu’une gigantesque fête à la limite de la farce. De violence, il est peu question, sauf sous un jour ludique (les barricades) ou pour évoquer la répression. Les années suivantes sont, quant à elles, frappées par un black-out quasi-total : en France, elles ont surtout donné lieu à des diatribes acerbes de la part d’ex-militants [Ibidem, p. 25]». Pour donner une idée du refoulement concernant le recours à la violence d’une partie de l’extrême gauche ou de la filiation entre Mai 68 et les expériences de lutte armée, il suffit de se plonger dans l’historiographie de la lutte armée, en France, dans les années 1970. Celle-ci n’est pas pléthorique : le sujet est parfois évoqué dans quelques biographies d’anciens militants ou dans certains travaux de politologues, de sociologues ou de journalistes, mais il n’a jamais fait l’objet d’une véritable synthèse historique. Comme le souligne Luisa Passerini, qui a entrepris une recherche sur «la génération de 68», «au manque d’enquêtes s’ajoutent une aversion diffuse à en parler, le poids des préjugés et des rancœurs, un sentiment de tabou. [Luisa Passerini, Autoritratto di gruppo, op. cit., p. 188]»

Du MIL à AD : le parcours de Jean-Marc Rouillan

En mars 2005, un collectif éphémère publiait, aux éditions du CRAS [
CRAS : Centre de recherche sur l’alternative sociale a été fondé en 1979. Il archive tous types de documents sur les expériences alternatives et les courants de pensée opposés à l’ordre social (anarchistes, libertaires, autonomes, communistes anti-autoritaires). Le CRAS se veut indépendant de toute institution et de tout groupe constitué. BP 51026, 31010 Toulouse, cedex 6], une brochure, Retour sur les années de braise, les groupes autonomes et l’organisation Action directe, qui faisait état de l’absence d’étude objective sur AD. «Actuellement, constatait ce collectif, sur Action directe, nous n’avons connaissance que de la situation pénale, des conditions de détention et de l’état de santé des membres incarcérés.» En 2008, nous n’en savons guère plus. Il existe toutefois le texte émanant d’Action directe, paru dans Cahier Front no 6, que les auteurs de la brochure du CRAS reproduisent et datent de la fin des années 1990. On peut lire la version des prisonniers d’AD sur la genèse du groupe auquel ils ont appartenu. On y apprend notamment que «l’année 1977 est marquée par l’émergence du mouvement autonome européen et par sa liaison avec les offensives de la guérilla en Allemagne et en Italie. En France, des militants révolutionnaires issus de nombreuses et diverses expériences françaises et étrangères, depuis 1968, initient un processus de convergence. Et ils établissent une coordination politico-militaire, interne au mouvement autonome.» Ainsi «se retrouvent d’anciens membres de groupes armés […] du MIL et GARI […], des NAPAP […]. Durant près de deux ans, cette coordination mènera de nombreuses actions de sabotages et de préparation à la lutte armée.» Si le collectif éphémère du CRAS préfère employer le terme de «réseau» plutôt que de coordination, et évalue la durée de ce dernier à un an plutôt qu’à deux, il n’en reste pas moins, comme il le souligne, qu’«il y avait plusieurs ex-MIL et ex-GARI». Selon le CRAS, ce n’est pas, à proprement parler, cette coordination qui décide de créer AD, mais certains groupes et individus qui la constituent. Le collectif éphémère avance ensuite l’éventualité de la participation de membres des BI (Brigades Internationales) [BI : organisation communiste de tendance marxiste-léniniste, créée en 1973 après le coup d’État au Chili. La plupart de ses membres proviennent de la GP. De 1974 à 1977, les BI vont se concentrer sur la situation internationale et sur la solidarité en blessant et en exécutant des diplomates étrangers présents en France] à la création d’AD. Mais comme le déclare le CRAS, «c’est à eux d’en parler».

Toujours est-il que, contrairement à ce qu’on a parfois pu lire dans la presse ou entendre sur les ondes, AD ne paraît pas avoir surgi, tel un météore, dans le «climat pacifié» de la France du début des années 1980. À ce jour, nous n’avons pas suffisamment d’informations pour discuter plus précisément de la filiation d’Action directe avec tel ou tel groupe en particulier. Ce que nous voulons simplement tenter de dire ici, c’est que cette organisation s’enracine dans les expériences armées amorcées dans les années 1970. En ce sens, le point de vue des réalisateurs Pierre Carles et Georges Minangoy, dans leur film Ni vieux, ni traîtres (2004), est intéressant. Ce documentaire tente de revenir sur l’engagement, dans le MIL ou les GARI, de certains membres d’Action directe, en particulier Jean-Marc Rouillan. Certains pourront critiquer le manque de didactisme du film, son aspect trop anecdotique. D’autres pourront contester la filiation entre AD et les MIL-GARI. Nous ne souhaitons pas ici entrer dans ces polémiques, mais simplement souligner l’intérêt de l’entreprise de Pierre Carles et de Georges Minangoy : dans ce climat d’amnésie, ce documentaire aura au moins permis à quelques militants, ayant pour la plupart fait de la prison, de revenir sur cette période de leur vie.

Les livres de Jean-Marc Rouillan peuvent également nous donner des pistes sur la genèse d’AD, ou plus précisément, sur son propre parcours dans la lutte armée après Mai 68. Si ses textes sont davantage des tentatives de restitution du climat insurrectionnel de «ces années de braise» qu’un retour critique sur cette période de sa vie, ils demeurent néanmoins un matériel utile à l’historien. Le parti pris «littéraire» d’un ouvrage comme De Mémoire 1 [
Agone, 2007] nous est précieux pour comprendre, de l’intérieur, comment un jeune homme révolté est passé du gauchisme à la lutte armée au cours de l’automne 1971, à Toulouse. Après avoir fait partie un temps des CAL (Comités d’action lycéens) en 1968, Jean-Marc Rouillan s’est engagé au sein du GAL (Groupe autonome libertaire), avec ses copains du pavillon de la rue d’Aquitaine. Ce qui semblait l’intéresser avant tout, c’étaient ces moments-clé de l’histoire politique et sociale que sont les insurrections et les révolutions. Ainsi, le premier groupe constitué avec ses copains de lycée s’appelle-t-il Vive la Commune-GAL, en référence à la Commune de Paris. Il ne s’agissait pas d’une organisation bien structurée, produisant des textes, mais plus d’une manière de vivre contre l’ordre social. Dans De Mémoire 1, on découvre donc que Rouillan a grandi et acquis une conscience politique dans le bouillonnement intellectuel et contestataire de cette époque mais aussi, ce qui n’est pas négligeable dans son parcours, dans une ville du sud-ouest comportant une importante communauté d’exilés espagnols. C’est dans son quartier des Minimes et du Raisin qu’il a rencontré les guérilleros anarchistes et les compagnons de lutte de Durruti, qui l’ont décidé à prendre les armes.

Si la suite des «Mémoires» de Jean-Marc Rouillan n’est pas encore publiée, on sait néanmoins que ses premiers combats ont lieu dans l’Espagne franquiste, au sein du MIL et que cette expérience décisive revient, par flash, dans la plupart de ses ouvrages déjà parus. Dès Je hais les matins, Jean-Marc Rouillan évoque le MIL ; au fil d’un texte comme «Le voyage extraordinaire des enfants de l’Extérieur» [
Dans Lettre à Jules, Agone, 2004] surgissent des instantanés de sa vie clandestine ; certains de ses romans portent la trace écrite de son engagement dans le MIL : Le Roman du Gluck [Paris, L’esprit frappeur, 2003], Paul des Épinettes [Montreuil, L’insomniaque-Agnès Vienot, 2002] ou bien encore La Part des loups [Marseille, Agone, 2005] dont certains passages pourraient être lus comme une métaphore de son engagement en Espagne, au début des années 1970.

L’exécution de son compagnon de lutte, Salvador Puig Antich, est, semble-t-il, un événement clé dans le processus de radicalisation de Jean-Marc Rouillan, engagé à ce moment-là dans les GARI et connu, dans la clandestinité, sous le pseudonyme de «Sebas». Arrêté en décembre 1974 pour port d’armes, à Paris, il est incarcéré à la prison de la Santé et libéré en mai 1977 par une amnistie de Valéry Giscard d’Estaing, sans avoir été jugé. Sa participation à Action directe s’inscrit dans un processus de radicalisation extrême avec l’exécution du général Audran, le 25 janvier 1985 et celle de Georges Besse, le 17 novembre 1986. Quoi qu’on puisse penser de ces méthodes, rappelons que le nom du commando d’AD, qui a exécuté le patron de la régie Renault de l’époque, porte aussi la trace d’un événement qui a fortement marqué l’ensemble de l’extrême gauche dans les années 1970 : la mort de Pierre Overnay.

Ne pas se renier

Pour conclure, nous reviendrons sur les propos tenus par Jean-Marc Rouillan dans un entretien téléphonique accordé à la télévision catalane en février 2002, puis diffusé dans le documentaire Ni vieux, ni traîtres. Il nous a semblé que ces mots-là résumaient à eux seuls notre propos : «Je ne sortirai que si j’accepte de payer, et le paiement de cette rançon, c’est une déclaration, un texte politique qui condamne mon action dans l’organisation armée, mais bien au-delà, dans toutes les organisations auxquelles j’ai participé, comme le MIL, les GARI, jusqu’aux manifestations de l’après 68. Dans leur délire réactionnaire à vouloir tout édulcorer, l’histoire de la contestation armée dans ce pays n’est pas définitivement écrite, et cela tant que nous ne l’aurons pas co-signée de notre repentance. Cette repentance, c’est la rançon. La rançon du chantage. Tant qu’il me restera un soupçon de lucidité, je refuserai le chantage et je ne me renierai pas.»

Nous qui voulons comprendre, nous demandons la libération sans conditions de Jean-Marc Rouillan et de ses camarades encore emprisonnés. Nous souhaitons aussi qu’ils puissent s’exprimer librement, car leur témoignage est essentiel pour l’écriture de ce pan d’histoire refoulée.

Delphine Galonnier,
Toulouse, novembre 2008
Marginales, 4 décembre 2008
Revue de littérature et de critique sociale.

Delphine Galonnier est l’auteure d’un mémoire de Master 1 d’histoire immédiate, soutenu en septembre 2008 à l’Université de Toulouse Le Mirail, «Toulouse en noir et rouge : de la guérilla urbaine de 1971 à 1975. Fragments de l’aventure toulousaine du MIL et des GARI à travers les écrits de Jean-Marc Rouillan».

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