Sur la (non) réforme des lycées

Publié le par la Rédaction

Une réforme qui risque de ne plus en être une

La réforme des lycées fait grand bruit depuis le début de cette année scolaire : abandon des sciences expérimentales dans le tronc des enseignements communs en seconde, diminution des heures en histoire-géo, peur de la destruction du baccalauréat, sentiment de l’introduction d’un enseignement à la carte… Elle a donné surtout l’impression d’être faite dans la précipitation et de n’être qu’un nouvel écran de fumée visant à justifier des suppressions de poste. Le SGEN-CFDT veut accompagner et se montre favorable, le SNES claque la porte des négociations… Autrement dit, ce projet de réforme initial divise. Aujourd’hui, suite aux négociations, il semble que le gouvernement fasse franchement marche arrière, cela conduisant plusieurs associations (Cahiers pédagogiques, Ligue de l’enseignement, FCPE, Éducation et Devenir) à rédiger un appel commun exprimant, entre autres, leur crainte cette fois-ci d’une absence de changement.

La crainte de l’école à la carte

Craindre que le lycée devienne un supermarché des savoirs dans lequel l’adolescent ferait ses emplettes à sa guise a été une attitude courante parmi des professeurs syndiqués ou non. Pour notre part, nous ne pouvons que regretter que l’idée d’une plus grande implication de l’élève dans son parcours soit systématiquement une source d’angoisse. Le mythe selon lequel une école qui apporte un même contenu à tous serait une école de l’égalité des chances est tenace. Servir la même soupe à tous, c’est avant tout ne pas tenir compte de la diversité des appétits. Ces différentes inclinaisons à apprendre sont elles-mêmes fortement conditionnées sur le plan social. En un certain sens, donner le même cours de grec à un jeune indépendamment de son rapport à la culture héritée de son milieu familial, ce n’est pas mettre chacun dans une même situation de réussite. Il ne s’agit sûrement pas de prôner des classes de lycées constituées sur la base de critères sociaux ou de critères de niveau, mais bien au contraire de revendiquer un enseignement qui multiplie les approches au sein d’une classe volontairement construite sur la base de la mixité sociale et culturelle.

Pour un enseignement par projet, pour la prise en compte du choix de l’élève

À la CNT Éducation, nous nous revendiquons d’expériences passées visant à l’émancipation de l’élève (éducation libertaire pendant la révolution espagnole de 36, lycées autogérés, Summerhill, école Bonaventure…). Sans faire de ces expériences des modèles à reproduire stricto sensu, nous pensons que l’obligation scolaire n’est pas la meilleure solution pour générer la motivation, que l’uniformité des contenus et des méthodes ne permet pas la prise en compte de chacun, que l’implication des élèves dans le choix de ce qu’ils apprennent ne peut être que bénéfique. En ce sens, nous nous opposons à la réforme des lycées telle qu’elle était initialement prévue sur plusieurs aspects : mise en danger des sciences économiques sociales ainsi que des sciences expérimentales, réduction du nombre d’heures de cours menant à de nouvelles suppressions de postes, baisse des heures en histoire-géo… Mais ce n’est pas l’enseignement modulaire qui en soi amène notre désapprobation même si on ne peut que regretter la tendance à la précipitation du gouvernement (réécriture des programmes en quatrième vitesse, absence de réflexion sur l’articulation des modules…)

Quelles conditions pour un enseignement qui intègre le choix de l’élève ?

Pour autant, cet enseignement modulaire ne peut être approuvé sans que certaines réflexions soient menées. L’absence d’une véritable éducation au choix risque d’amener des décisions d’orientation irréfléchies chez les élèves. On risque de les amener d’un collège très autoritaire et monolithique vers un lycée où on leur demanderait plus encore qu’avant leur point de vue. Cela risque de favoriser une fois de plus ceux qui ont une bonne maîtrise des codes scolaires, ceux-ci pouvant être par exemple, les enfants de profs ou bien souvent les enfants des classes moyennes et supérieures.

Il
est nécessaire également qu’à côté des modules enseignés, des garde-fous soient mis en place pour que tous les lycéens soient capables de parler un langage commun sur un certain nombre de sujets : notions fondamentales en histoire-géo, sens de l’esprit critique, connaissance de la méthode scientifique…

Enfin, la possibilité de faire des choix durant la formation initiale doit s’accompagner d’un accès de droit à une formation tout au long de la vie.

Contre les réformettes, pour une autre éducation

Une des ambitions gouvernementales affichée à travers cette réforme était de combattre la hiérarchisation des filières (prédominance de la filière S). Un lycée basé sur un enseignement par modules à côté d’un tronc commun pourra-t-il y remédier ?

Aujourd’hui, les élèves et leurs familles sont plongés dans une société où est valorisée la guerre économique de tous contre tous. Parallèlement, l’éducation nationale prétend faire la synthèse entre deux aspects bien distincts de l’éducation : favoriser l’émancipation individuelle de chacun et permettre l’insertion professionnelle. De cela résulte une pression sociale qui elle-même induit une pression familiale à la hiérarchisation des filières. Il est ainsi prévisible que la hiérarchisation des filières fasse place à la hiérarchisation des modules. Les familles les mieux au courant sauront définir des stratégies plus ou moins conscientes permettant de mettre tous leurs rejetons dans le même panier (valorisation des langues étrangères exotiques ou des langues mortes, valorisation des enseignements jugés peu tournés vers l’utilitarisme et remettant à plus tard la question du métier…). La hiérarchisation des savoirs à l’école (entre savoirs manuels et savoirs intellectuels par exemple) est à la fois une cause et une conséquence de la hiérarchisation des individus dans la société.

C’est pourquoi nous mettons en avant le slogan «pour une révolution pédagogique et sociale», car nous pensons qu’une éducation émancipatrice ne pourra se développer que parallèlement à la promotion d’une société qui remplace les valeurs de hiérarchie et de compétition économique par les valeurs d’entraide, de libre association, et de mutualisation des savoirs.
La Craie noire no 11, novembre 2008
Bulletin du syndicat CNT Éducation de Côte d’Or.


Publié dans Éducation

Commenter cet article