Suite à la manif lycéenne : scène d'abattage au tribunal de Dijon...

Publié le par la Rédaction


Deux des inculpés de la manif lycéenne de mercredi 15 octobre à Dijon ont été condamnés à quatre mois ferme, le troisième a pris quatre mois dont deux avec sursis et sans mandat de dépôt. Un récit de la machine à punir.

Rappel des faits

Mercredi 15 octobre, une centaine de lycéen-ne-s manifeste contre les réformes Darcos et le fichage policier dans les rues de Dijon. Trois personnes sont arrêtées après une altercation avec un automobiliste.

Le rendez-vous est place Darcy. Les manifestant-e-s affichant deux banderoles «Ils paraissent grands car nous sommes à genoux, levons-nous !» et «Contre Darcos et le fichage, lycéen-ne-s en lutte !», descendent en musique la rue de la Lib, passent par la place de la Rep et finissent place du Trente tout en bloquant la circulation sur leur passage, avec des sit-ins et des poubelles pour marquer le message et la contestation.

L’ambiance se tend lorsqu’une voiture fonce sur les lycéen-ne-s ; puis le conducteur d’une autre voiture s’enrage face aux manifestant-e-s regroupé-e-s sur la place du Trente… Il décoche plusieurs coups de poings à une fille ayant le tort d’essayer de lui expliquer les revendications du mouvement.

Après, tout va très vite : face aux coups, un rétro et une vitre de la bagnole du gars volent en éclat. Les flics (une vingtaine de CRS et de BACeux), prenant instantanément parti pour l’automobiliste fou furieux, interviennent en hurlant et menaçant tout le monde. Ils arrêtent une personne, poursuivent ensuite Flashball au poing les manifestant-e-s et procèdent à deux autres arrestations. Ils matraquent de toutes parts, notamment les personnes qui essaient de s’interposer contre les arrestations, et finissent par contrôler les papiers d’une quinzaine de personnes. La manif est dispersée alors que les lycéen-ne-s s’apprêtaient à démarrer une assemblée pour décider des actions à venir.

La machine à punir en action

Au début, on se dit que ça craint que les gens se soient fait arrêter, mais qu’ils ne devraient pas se retrouver enfermés trop longtemps pour une classique esclandre en manif avec un automobiliste psychopathe. Ce que l’on peut être naïf parfois ! Au bout de la deuxième nuit en garde à vue, on commence à comprendre que ça va être sérieux et qu’«ils» ont décidé de les allumer. On les imagine sagement assis en train de recoller les pièces : «Alors, à qui on met la vitre pétée, et le rétro ? Tiens, lui ce serait bien qu’on lui rajoute une violence à agent. T’as pas de marques ? C’est pas grave, le médecin est conciliant et personne ira vérifier.»

Après 40 heures de garde à vue, une deuxième visite au tribunal lors des comparutions immédiates (tous les jours à 13 heures 30, allez-y c’est édifiant !) nous permet d’apprendre que les trois inculpés vont y passer.

Quelques personnes venues en soutien sont présentes dans la salle, quelques policiers aussi. Le juge introduit cash : «Dans le dossier qui nous préoccupe, nous avons affaire à des faits puisqu’ils s’agit de témoignages de policiers, il n’est pas question d’impressions.» Il ouvre ensuite les débats par un majestueux : «Alors, vous pouvez être contents de vous les gars !»

Et puis de toute façon, même si le moindre doute subsistait sur qui a commis quel «délit», le juge précise ensuite le plus simplement du monde : «En réunion toutes les personnes qui sont là sont coupables, si il y a un rétroviseur cassé, tout le monde est coupable.» Une manifestation pour lui, c’est «un groupe qui travaille dans le même sens, a une même volonté, les faits sont partageables entre tous. D’un point de vue juridique, toute cette foule est responsable des dégradations et des violences.» C’est vrai remarquez que ça facilite le travail de la justice et permet des économies en temps de crise : partant de ce principe, il n’y a plus besoin que les flics se creusent leurs méninges fatiguées à inventer des constats compliqués. Il suffit de prouver au juge que la personne était présente à la manif.

Rappelons toutefois que même si Sarkozy, au moment des manifs du CPE, a rêvé de remettre en œuvre une loi anti-casseur qui permette de juger tout manifestant comme coupable de n’importe quel délit commis sur une manif, il n’est encore pas parvenu officiellement à ses fins. Le fait que le juge considère que les prévenus pouvaient de toute façon être tenus comme responsables de tout ce qui s’était produit sans que l’on puisse prouver que ce soit bien eux les auteurs, relève donc encore ici d’une prise de parti répressive terriblement zélée, même d’un point de vue sinistrement légal.

En l’occurence, les chefs d’inculpation sont lourds : coups, dégradations de biens en réunion, rébellion et violences sur agents… Le fait que les prévenus aient juste pu tenter d’empêcher des personnes de se faire écraser par des chauffards, que des manifestant-e-s aient réagi face à un type qui leur mettait des coups, n’est plus pensable au tribunal. Quand on a assisté à la manif en question, on voit pourtant bien à quel point le procès-verbal policier et sa soi-disant objectivité correspondent surtout à un exercice parfois maladroit de reconstitution des faits a posteriori afin de faire coller des personnes arrêtées (parfois au pifomètre, parfois parce qu’on les a dans le collimateur comme G qui a le malheur d’être un militant un peu trop visible dans cette petite ville), avec des délits commis, voire de créer des délits s’il faut charger la charrette. Il y a notamment le classique rébellion et violence sur agents qui te tombe dessus quasi-automatiquement dès que tu te fais attaquer et matraquer par un flic. Quel qu’ait été ton degré de résistance réel, ça mange pas de pain !

Le juge passe d’abord en revue les «CV» des trois prévenus en insistant sur les condamnations passées de deux d’entre eux. Il nous présente ensuite le type qui était sorti de sa voiture pour tabasser une lycéenne, puis avait tenté d’en écraser quelques autres parce qu’il ne pouvait supporter d’être bloqué quelques minutes dans sa circulation quotidienne comme «La Victime : Monsieur — nous en conviendrons tous — est la victime dans cette affaire !» Cela ne se discute pas et c’est vrai que quand on voit le type, ça donne pas envie d’être victime.

Après coup, le juge fait quand même semblant de demander leur avis aux trois prévenus. Il s’agit bien ici d’une question rhétorique plus que d’une quelconque recherche d’explication alternative, puisqu’il les interrompt par des remarques cinglantes dès qu’ils commencent à s’exprimer. Que les prévenus tentent alternativement de s’excuser et de reconnaître pour partie les faits en espérant la clémence ou de nier quoi que ce soit, il coupe court : «Allez on se dépêche, on a d’autres affaires à traiter», ou expose sa science : «Vous savez une vitre c’est le principe d’Archimède, il faut lui mettre une pression pour qu’elle casse, ça n’arrive pas tout seul.» Puis il assène que «les trois personnes qui sont là sont coupables» avant même qu’une quelconque défense ait été esquissée.

On contemple abasourdi et tenu au silence «respectueux», l’horreur dans toute sa splendeur du juge sûr de lui qui utilise sa maîtrise du langage comme pur outil de soumission. Au tribunal, l’incapacité de celles et ceux qui lui font face à répondre sur le même mode de langage devient une gageure de leur culpabilité. Le juge s’y délecte de leur maladresse, exulte quand il réussi à les faire trébucher sur un mot pas clair ou une phrase mal construite. C’est dans ces moments-là qu’on palpe de la manière peut-être la plus tangible ce que signifie l’idée de justice de classe et la façon dont le discours se transforme en instrument de domination sociale.

C’est alors au tour du proc’ qui explique qu’«il s’agit d’actes d’une sauvagerie sans nom puisque commis en réunion, et que nous avons donc affaire à des sauvages». La plus grande fermeté est évidemment de rigueur et il souligne le fait qu’il pourrait demander l’application de la peine-plancher de deux ans ferme vu que deux inculpés sont en récidive légale, voire même de cinq ans étant donné le caractère collectif des faits commis en réunion. Il fera ensuite preuve de toute sa clémence en ne demandant «que» six mois ferme pour les deux inculpés ayant déjà un casier, et six mois dont trois avec sursis pour le troisième inculpé. Cela commence à faire lourd du rétro pété. Il n’oublie pas de remercier lui aussi les policiers pour leurs constats.

Il est alors permis à la défense de s’exprimer. Au lieu d’avancer quoi que ce soit de pertinent et de précis pour défendre leurs clients, les avocats commis d’office devisent vainement sur le fait que leurs clients «ne sont pas des anarchistes au sens de vouloir répandre le chaos, mais au contraire dans le sens noble de personnes qui veulent vivre selon les lois de la nature, en harmonie avec le monde…» D’une part ça fait mal d’entendre de telles inepties, d’autre part le juge, à qui ce discours est censé être adressé s’en balance évidemment total. Au bout de deux minutes, il fait comprendre aux avocats qu’il n’a pas que ça à faire et qu’il va falloir abréger. L’un deux avance quand même timidement que le bon père de famille avait essayé de passer très rapidement sur les manifestant-e-s au risque de les renverser… sans échos.

Après un court délibéré, on nous intime l’ordre de nous relever puis de nous asseoir, «sauf les prévenus» qui doivent accueillir avec déférence leur punition. Le couperet tombe : «quatre mois ferme» avec mandat de dépôt pour les deux prévenus ayant déjà un casier judiciaire, et quatre mois ferme dont deux avec sursis pour le troisième en récompense pour son casier judiciaire vierge et sa situation sociale «intégrée». Ce sera le seul qui sortira. On s’y attendait, mais on est quand même sous le choc. Des portes claquent, ça hurle un peu dehors, puisqu’on ne peut pas à l’intérieur.

La «victime» sort du tribunal à l’annonce du résultat et s’extasie, ravie : «Aujourd’hui je suis heureux, vraiment très heureux» … d’avoir envoyé des gens en taule et gagné 2000 euros pour sa caisse. S, lui, sort un peu moins vite, avec son sac plastique où sont entassées les affaires confisquées en garde à vue, bouleversé et expliquant qu’il ne peut accepter d’être libéré alors que les deux autres partent en prison.

Pour parachaver le tout, le Bien Public, journal local et source d’information «objective» des Dijonnais-e-s, livre un compte-rendu du procès le lendemain et raconte la manif sans y avoir été en reprenant la version policière sans aucune distance. Alors que le journaliste du BP note par ailleurs que des manifestant-e-s et ami-e-s des prévenus étaient dans la salle, il ne lui serait évidemment pas venu à l’idée de leur demander une autre version ou des infos complémentaires. Celle des policiers lui suffisait amplement.

La scène de cet après-midi vient rappeler cruellement combien il est important de refuser les comparutions immédiates et de se donner la possibilité de se battre un peu mieux armé face à cette justice de merde. Les procès préparés ne valent pas forcément toujours beaucoup mieux mais ça laisse au moins une chance. La comparution immédiate n’équivaut à rien d’autre qu’à plaider coupable, tête basse, et à se faire manger. C’est accepter de se faire juger avec la tête de «criminel» et le cerveau décomposé qui caractérise la sortie de garde à vue, d’être défendu le plus souvent par des commis d’office incompétents et pas motivés pour un sou que l’on a croisés un quart d’heure dans une cellule. Cela ne laisse aucune possibilité de préparer collectivement une défense et de chercher les pièces justificatives et témoignages pour l’appuyer. C’est un concentré de ce que la justice peut concevoir de plus lapidaire pour éviter d’avoir à se prendre la tête avec des gens qui résistent et contre-argumentent.

Dès l’annonce des résultats du procès, le collectif lycéen à décidé d’organiser un rassemblement sonore de soutien aux incarcérés jeudi 23 devant la prison de Dijon. La caisse de solidarité dijonnaise entend aussi organiser des actions de soutien. Il est primordial de montrer rapidement toute notre solidarité à celles et ceux qui tombent sous les coups de la justice et de s’organiser pour être plus fort-e-s ensemble en manif face à la répression policière. Comme le rappelait la banderole de la manif lycéenne : «Ils paraissent grand parce que nous sommes à genoux. Levons-nous !» Alors on va continuer avec encore un peu plus de rage face aux tenants de l’ordre et l’envie de leur renvoyer à la face.

Brassicanigra, 18 octobre 2008.

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