Marseillaise huée : toutes les occasions sont bonnes pour accroître le discours répressif

Publié le par la Rédaction


« …  au Stade de France, cinquante mille des soixante mille spectateurs présents pour le match amical France-Tunisie … [ont] sifflé l’hymne français.»
Le Progrès de Lyon, 16 octobre 2008.


De Sarkozy à Le Pen, en passant par le PS et le PCF, en mémoire du Maréchal Pétain…


[Lorsque la source des citations n’est pas précisée, c’est que les citations proviennent de dépêches parues sur le site de L
’Équipe.]

Mardi 14 octobre 2008, au stade de France, Seine-Saint-Denis style, lhymne national français a été copieusement hué lors de la présentation des équipes de foot du match France-Tunisie (score final 3-1, avec notamment un doublé de Thierry Henry).

Ce soir-là, c'est Lââm qui chante, a cappella, dans un style très Mireille Mathieu, la Marseillaise, sous les sifflets d
une très grande partie du public.

Sur TF1, qui retransmet le match, la réaction est immédiate : «Honteux» dit Jean-Michel Larqué, fameux commentateur et ex-joueur de foot de Saint-Étienne. «Ça se passe de commentaires», ajoute-t-il.

Pourtant, le soir-même, et plus encore le lendemain, ce n
est pas les commentaires qui manqueront : les politiciens français, de tous bords, se jetteront sur laffaire comme des loups-garous affamés sur un pauvre villageois endormi. Tout le monde y va de son petit couplet pour hurler au scandale.

Il faut dire que pour tous les défenseurs de la République et de la Nation (qui ne sont pas que des noms de places, figurez-vous), la déception est grande : comme le remarquait Christian Jeanpierre, l
acolyte de Jean-Michel Larqué sur TF1, tous les efforts avaient été faits «pour que ça se passe bien, on la vu à lentrée des deux équipes, ce mélange des couleurs», avec, au lieu des deux équipes côte à côte lors de lentrée dans le stade, deux rangées avec des joueurs des deux équipes dans chacune des files. Idem lors des hymnes, les deux équipes étaient mélangées. De plus, ce nétaient pas des orchestres qui jouaient les hymnes tunisien et français, mais deux chanteuses : la Tunisienne Amina pour lhymne tunisien, et la Française dorigine tunisienne Lââm pour lhymne français.

Mais tout cela ne pouvait suffire. Et comme lors de deux fameux précedents, France-Algérie en 2001 et France-Maroc en 2007, la Marseillaise a été huée par une grande partie des spectateurs. En général, dans les stades de foot, il est de bon ton de s
en prendre aux supporters de léquipe adverse, notamment en huant les joueurs et en criant des slogans hostiles à léquipe den face… mais on ne siffle pas un hymne national par hasard. Cela ne se passe pas systématiquement. Et là, ça sest fait massivement. Alors bien sûr, des joueurs ont été sifflés, ça reste un match de foot, mais aucune violence na eu lieu entre supporters. Même lors du match France-Algérie en 2001, quand le stade avait été envahi par des supporters algériens (dont la plupart étaient Français, rappelons-le), aucune violence navait eu lieu (ou alors, de la part des services de «sécurité», mais pas de la part des supporters).

Ce qui a été sifflé, c
est bien sûr la France de Sarkozy, mais cest plus largement la France des flics et des différences de classe, de la discrimination raciale : en 2001 et en 2007, Sarko nétait pas encore président, mais les fils dimmigrés du Maghreb et dailleurs sont aujourdhui comme hier parqués dans des cités dortoirs, avec un avenir de merde et une considération toute particulière de la part des flics, des administrations, des employeurs, des agences immobilières, etc. Ce qui métonne, ce nest pas que lhymne national soit sifflé, mais bien que tout le monde semble soffusquer que tout un stade puisse huer la Marseillaise. Mais que croient nos chers politiciens ? Que tout le monde croit à leurs sornettes de la République universelle ? Liberté, égalité, fraternité ? Et mon cul, cest du poulet ?

Moins d
un an et demi après le France-Algérie qui avait vu le stade de France huer la Marseillaise, Rudy Salles, député UDF des Alpes-Maritimes, a fait adopter le 23 janvier 2003 à l’Assemblée un amendement instituant un nouveau délit d’«outrage au drapeau tricolore et à l’hymne national». Celui-ci est punissable de 7500 euros d’amende et de six mois de prison «lorsqu’il est commis en réunion». Un article paru dans Le Monde du 26 janvier 2003 signale que «les parlementaires de gauche présents dans l’Hémicycle ont voté pour cet amendement». Dans le même article, Bruno Beschizza, secrétaire général du syndicat de police Synergie-officiers déclarait à lépoque : «S’il y a une émotion particulière, on peut demander aux services d’investigation de retrouver les auteurs après coup, souligne-t-il. Mais on ne va pas envoyer une compagnie de CRS pour faire arrêter les gens de siffler La Marseillaise dans un stade, ça serait l’émeute.»

Concernant les suites de France-Tunisie, on est à mi-chemin du projet post-pétainiste de réprimer activement l
outrage à lhymne national : selon un article paru sur le site du Figaro le 15 octobre (Marseillaise sifflée : une enquête est ouverte), «les vidéos de surveillance du Stade de France vont être visionnées par les enquêteurs. Roselyne Bachelot demande à ce quun match soit arrêté si la Marseillaise est sifflée.» Dans le même article, on apprend qu«en cas de huées, “le match sera immédiatement arrêté et les membres du gouvernement quitteront lenceinte sportive”, a désormais prévenu la ministre des Sports Roselyne Bachelot à lissue dune réunion à l’Élysée à laquelle Jean-Pierre Escalettes, le président de la Fédération française de football (FFF) et Bernard Laporte, secrétaire d’État français aux Sports ont été convoqués».

Sarko, notre Président à talonnettes, parle de «scandaleux incidents» et appelle ses principaux ministres à s
exprimer sur le sujet…

Bernard Laporte a suggéré sur RMC que l
équipe de France ne joue plus contre les équipes du Maghreb au Stade de France. «Arrêtons dêtre hypocrites, ne faisons plus ce genre de matches, tout simplement», a dit le secrétaire d’État. «On va pas donner sans arrêt le bâton pour se faire battre. Ça, on na plus envie de le revivre, plus de matches contre lAlgérie, contre le Maroc, contre la Tunisie au Stade de France», a poursuivi le secrétaire d’État. «Norganisons plus ce genre de match» a-t-il repris, «comme ça, ce public sera privé de son équipe (…) On ne peut pas tolérer que nos joueurs français soient sifflés en permanence durant le match, que notre Marseillaise soit sifflée.» Pour celles et ceux qui se posent la question, non, Bernard Laporte na pas sa carte au Front National.

Sur France-Info le 15 octobre, Brice Hortefeux, ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire, parle au sujet de la Marseillaise sifflée au stade de France d
«un acte stupide commis par des imbéciles». Comme il le dit lui-même, il est «chargé dorganiser les flux migratoires, de favoriser lintégration». En insultant ceux qui ne se reconnaissent pas dans sa vieille République, je ne vois pas bien ce quil entend par «favoriser lintégration»… ou peut-être que dans «intégration» il y a surtout «faire du chiffre en expulsant les sans-papiers et en enfermant les déviants». France-Info donne aussi la parole à quelques spectateurs du match, bien choisis, dont une Maghrébine bien intégrée qui qualifie ceux et celles qui ont hué la Marseillaise d«imbéciles». Cest Hortefeux qui doit se pisser dessus en entendant ça, tiens.

Encore sur le site du Figaro le 15 octobre (Bernard Laporte «aurait dû partir» du Stade de France), plusieurs personnalités sont citées, toutes défendent la République offensée :

«Il est désolant de voir que des Français aient pu siffler des Français», s
indigne Frédéric Lefebvre, un des porte-parole du parti présidentiel, dans un communiqué. «En sifflant les Bleus, cest aussi des jeunes Français dorigine tunisienne ou algérienne qui sont sifflés. Quand on est adopté par un pays on respecte son hymne national», poursuit le député.

«Les sifflets sont inacceptables», écrit quant à lui Razzy Hammadi, secrétaire national du Parti Socialiste. «En effet, même si la France a eu pendant des années une politique coloniale en Tunisie, même si les Français d
origine tunisienne, et plus largement les Maghrébins ou les Français dorigine maghrébine (…), sont trop souvent victimes de discrimination et de harcèlement policier (…) il nen demeure pas moins que la République, en dépit de ses promesses non tenues, nest pas à humilier en sifflant son hymne» écrit lancien président du MJS. En gros, les supporters qui ont hué la Marseillaise avaient pas mal de bonnes raisons de le faire, mais voyez-vous, ça ne se fait pas. Subir oppression et discriminations, ok, cest pas super, mais bon, si vous nêtes pas contents vous navez quà attendre les prochaines élections. En démocratie, la révolte nest jamais légitime, sachez-le. La mascarade suit son cours.

Pour Maxime Gremetz, membre du PCF, «il faut que tout le monde apprenne la Marseillaise, et dire ce qu
elle signifie. Jaurais été là-bas, je serais parti, je ne peux pas laisser siffler la Marseillaise comme cela.» National-bolchévique, ça peut ressembler à ça.

Dans une brève parue sur le site de «So Foot», on apprend que Jean-Marie Le Pen (FN) y est également allé de son grognement : «Une fois de plus, notre hymne national a été sifflé au Stade de France par des foules originaires du Maghreb.»

Sur RTL, François Fillon, Premier ministre, a déclaré «C
est insultant pour la France, cest insultant pour les joueurs de léquipe de France et ça nest pas tolérable». Il a ajouté «Je pense quil faudrait interrompre les matches quand les hymnes nationaux, quels quils soient, sont sifflés. Cest un manque de considération, de respect pour toute une nation.»

Julien Dray, le porte-parole du Parti Socialiste, s
est dit daccord avec François Fillon pour «interrompre les matches» dans de tels cas. «Ce qui me choque (…) cest quil ne se passe rien : lencadrement, léquipe de France, les autorités de la Fédération ne prennent pas la mesure de ce qui vient de se passer», a-t-il dit sur i-Télé.

Jean-Pierre Escalettes, président de la FFF, s
est pourtant dit «choqué, ulcéré, écœuré par les sifflets qui ont couvert notre hymne national et accompagné les actions de nos joueurs».

Mohamed Raouf Najar, l
ambassadeur de Tunisie en France a condamné mercredi les sifflets du stade de France, des agissements «irresponsables et gratuits».

Quant à la chanteuse Lââm, elle a avoué avoir «eu un peu les boules» d
avoir été sifflée. «Pour un match amical cest bête, a regretté la chanteuse. Jétais fière dêtre là. Après il y a toujours trois abrutis, enfin là ils étaient un peu plus, pour siffler la Marseillaise…» Un peu plus, oui. Vachement plus, même.

Parmi les joueurs, pas grand monde ne semble spécialement choqué, à part peut-être le lyonnais Jérémy Toulalan, qui semble regretter que l
on sen prenne à lhymne : «Les sifflets, ok. Mais ce qui est dommage, cest surtout pour les hymnes. Que la Marseillaise soit sifflée, cest un peu embêtant, je pense.»

Abrutis, stupide, imbéciles, honteux, scandaleux, irresponsables, les termes pour définir les sifflets envers la Marseillaise ainsi que ceux et celles qui les ont «commis» sont assez clairs. Surtout ne pas chercher à comprendre pourquoi l
hymne national a pu être sifflé. Par dessus tout, ne jamais remettre en question la République, la Nation, l’État, ça pourrait être dangereux. Semer le doute sur ces piliers de la société, cest ouvrir des brèches potentiellement révolutionnaires. Vu le mécontentement social généralisé, faudrait pas trop déconner non plus…

Pour pallier à d
éventuelles menaces de déstabilisation, après le match, il était donc bienvenu de noyer les médias dun moralisme bien-pensant aux relents vichystes assez flagrants. Mais cest pas tout : le parquet de Bobigny a ouvert une enquête préliminaire pour «outrages à lhymne national». Lenquête a été confiée à la Brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP), dépendant de la préfecture de police de Paris. Parce que la République sait se défendre. Hé ouais.

Selon Michèle Alliot-Marie, ministre de l
Intérieur, «il y aura des poursuites judiciaires pour ceux qui ont sifflé la Marseillaise» et ça débouchera notamment sur des interdictions de stade.

Au final, les supporters sont très sympas tant qu
’ils ne visent pas des représentations du pouvoir. Gueuler des slogans homophobes ou racistes, ça va, mais la République, la Nation… pas touche !

Sur France-Info le 15 octobre, Claude Bartolone, du PS, affirme que les supporters de foot ne méritent pas qu
on leur joue des hymnes nationaux, et souhaite donc quon cesse de jouer les hymnes avant les matches.

À l
inverse, je dirais que les hymnes nationaux ne méritent pas dêtre joués sans quon les siffle copieusement, quon cesse donc de les jouer !

Notre patrie est le monde entier,
brisons toutes les frontières !


Sifflons la Marseillaise
et tous les hymnes à la gloire de telle ou telle nation !

Publié dans La police travaille

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