Le krach des moulins à vent

Publié le par la Rédaction


L’ouragan financier navre les barons de l’information : ils avaient placé leurs euros en Bourse. Et ceux qui, dix ans plus tôt, célébraient «la dure et juste loi des marchés financiers» (Le Monde, 17.9.98) pestent à présent contre le capitalisme «immoral».

«Depuis plus d’une décennie, les talibans du divin marché financier ont rejeté tous les avertissements, méprisé tous les contradicteurs et récusé toute tentative de régulation. Résultat : le divin marché a accouché d’un monstre comparable à la créature de Frankenstein, que personne ne parvient plus à maîtriser.» À la lecture de ces lignes signées Laurent Joffrin (Libération, 24.9.08), on se demande si leur auteur ne souffre pas du syndrome de Gilles de La Tourette, ce mal étrange qui pousse ses victimes à couvrir d’insanités leur entourage. En assimilant la finance à un procréateur de monstres, Joffrin injurie son papa spirituel, le banquier Édouard de Rothschild, qui l’a embauché avec amour en 2006, mais aussi Libération, dont il se vantait naguère d’avoir fait l’un des «instruments de la victoire du capitalisme dans la gauche [
Dans Les années Libé, film de Michel Kaptur, France 2, 2 juin 1993]». Hier encore, il réservait ses «avertissements» non pas au marché, mais à la «raideur anti-marché» des syndicats d’enseignants, accusés de vivre «dans la phobie du capitalisme et dans la détestation des valeurs de l’entreprise privée [La Gauche bécassine, Laurent Joffrin, Paris, Robert Laffond, 2007]».

C’est l’un des effets les plus cocasses de la «crise financière mondiale»  : les dindons du Parti de la presse et de l’argent (PPA), qui exaltaient la liberté du capital, s’insurgent à présent contre son manque de règles. Ainsi du Monde, qui dénonce les fonds spéculatifs dont la crise a rogné le rendement : «Les hedge funds sont le trou noir de la finance mondiale» (22.9.08). Le Plan B a immédiatement actionné sa base de données délicieuses (BDD) [
Certaines des perles qui suivent ont été dérobées dans la vitrine de notre bijouterie universitaire Acrimed. Des centaines de fourmis sardones envahissent actuellement les bibliothèques pour relever les palinodies du PPA dans tous les journaux et magazine d’«information».]. Un an plus tôt, le même journal s’interrogeait dans son supplément «Argent» : «Faut-il avoir peur des hedge funds ?» Bien sûr que non, concluait alors Le Monde, puisque ces fonds — estimés à 1 760 milliards d’euros, soit une hausse de 700% en dix ans — «sont indispensables au bon fonctionnement des marchés» (28.10.07).

La débâcle immobilière qui expulse des centaines de milliers d’Américains de leurs logements n’altère pas l’allant de la presse française. Comme en témoignent les archives du Monde sur cette période, les dindons ont continué de glousser joyeusement tant que leurs plumes restaient au sec. «Wall Stret bat un record, la crise semble déjà oubliée», titre ainsi Le Monde du 3 octobre 2007, avant d’annoncer  : «Malgré la crise financière, les marchés émergents nagent dans l’euphorie» (14.10.07). Ils ne sont pas les seuls  : «Les investisseurs ayant misé ces dernières années sur les fonds spécialisés dans le luxe ne l’ont pas regretté, tant le secteur affiche une santé éclatante» (9.12.07).

Le dindon qui pleure sa farce

Huit mois après le déclenchement de la crise des «subprimes», le quotidien vespéral s’inquiète de ce que «la récession américaine pourrait être l’une des plus graves depuis 1945». Mais il se rassure aussitôt puisque «les patrons du CAC 40 ne ressentent pas la crise» (21.3.08). Éric Le Boucher non plus, qui brame en tête de sa rubrique économique  : «Non aux scénarios catastrophes !» (23.3.08). À cette date, le coût de la crise s’élève à 945 milliards de dollars, selon une estimation du FMI que Le Monde, soucieux de «restaurer la confiance», évacue dans un articulet (8.4.08). En revanche, la proclamation par des experts surpayés de l’OCDE, au moment où la banque d’affaires Lehman Brothers entame sa descente vers la liquidation, que «le pire de la crise est sans doute passé» (4.6.08) bénéficie d’un gros article.

Car les économistes sont aussi nuls que les journaux qu’ils abreuvent. «Il n’y aura pas de krach en 2008», assurait en janvier un expert de la Deutsche Bank, David Naud (Le Monde, 2.1.08). «Le pire est passé. C’est fini», tranchait quatre mois plus tard Patrick Artus, l’un des économistes chouchous du PPA (Challenges, 3.4.08). «Wall Street bien armée pour rebondir», titre au même moment La Tribune (3.4.08), tandis que La Vie financière pronostique un «redémarrage sur les chapeaux de roue» (4.4.08). Lorsque la dégringolade des banques américaines ne peut plus être ignorée, les calamars de l’économie ripostent en vaporisant un nuage d’encre  : «La crise est l’une des conséquences des attentats du 11 Septembre», suppute Denis Kessler, PDG de Scor (Le Monde, 28.8.08), tandis qu’un économiste du Monde invite à «lire la crise actuelle à l’aune des cycles économiques», aussi naturels que les saisons.

Fin septembre, tandis que George Bush promettait 700 milliards de dollars à ses argentiers dans le besoin, les chaînes de radio et de télévision françaises — sans parler du Figaro et de L’Express — s’arrachaient George Soros, un richissime spéculateur américain qu’elles vénèrent pour son «franc-parler» et sa «clairvoyance». «Vous aviez tout prévu !» lui lance, admiratif, l’animateur «culturel» de France 3, Frédéric Taddei (18.9.08). Quatre mois plus tôt, l’homme qui avait tout prévu déclarait en effet : «La crainte que le système financier ne s’écroule n’a plus lieu d’être depuis le sauvetage de Bear Stearns et la capacité de se défendre qu’a démontrée Lehman Brothers» (Les Échos, 10.4.08).

Le Plan B no 15, octobre-novembre 2008.

Publié dans Agitation

Commenter cet article