"Ils ont étranglé Hakim" à Grasse

Publié le par la Rédaction


Le jeune homme est mort en mai dernier, suite à une interpellation musclée de la police dans le centre-ville de Grasse. Une autopsie vient confirmer la thèse de la bavure.

«Jusqu’ici, nous n’étions pas sûrs des causes de la mort, maintenant si», assure un proche. Le mystère autour du décès suspect, le 9 mai, à Grasse (Alpes-Maritimes), d’Abdelhakim Ajimi lors d’une interpellation policière musclée s’éclaircit peu à peu. Rendu la semaine dernière, le rapport d’autopsie définitif est venu renforcer la thèse de la bavure, défendue par les proches du défunt. Selon le comité de soutien, qui doit en révéler aujourd’hui le contenu lors d’une conférence de presse, les conclusions sont accablantes. «La mort est due à une [absence] “prolongée’’ d’oxygène, explique Walid Klai, un des membres de ce comité. En clair, les policiers ont bel et bien étranglé Hakim. » Ce qui corrobore le récit des nombreux témoins qui ont assisté au drame.

Cet après-midi de printemps, Abdelhakim Ajimi, vingt-deux ans, cuisinier au chômage, vient retirer de l’argent au guichet du Crédit agricole, dans le centre-ville de Grasse. L’employé refuse, constatant que le jeune homme a dépassé son autorisation de découvert. Abdelhakim perd alors son calme, hurle sur le guichetier. Le directeur de la banque s’interpose, reçoit une gifle. «Hakim était en colère de n’avoir pu percevoir ses indemnités de chômage depuis deux mois, il a eu un comportement agressif», reconnaît sans peine le comité de soutien.

Prévenus, cinq policiers de la brigade anticriminalité (BAC) l’interpellent non loin de son domicile. L’affaire s’engage mal. Abdelhakim, malgré son petit gabarit, se débat, refuse les menottes, mord l’un des fonctionnaires. Un autre, pris dans l’empoignade, aura l’épaule démise. Finalement, les policiers parviennent à lui passer les bracelets aux poignets. Abdelhakim est plaqué au sol, sur le ventre. Un fonctionnaire le maintient avec son genou, appuyé sur la colonne vertébrale, un autre pratique une «clé d’étranglement». Et c’est là que tout dérape.

En ce jour d’exposition de la rose, le centre-ville de Grasse est encombré par les passants. Des dizaines de personnes assistent à l’opération. Toutes affirment que les policiers ont maintenu Abdelhakim dans cette position pendant, au moins, une quinzaine de minutes. «L’enquête de l’inspection générale de la police nationale confirme cette durée», assure aujourd’hui Walid Klai. Or tout semble indiquer que le forcené a rapidement montré des signes inquiétants d’étouffement. «Il était tout bleu, n’arrivait plus à parler et demandait à respirer», explique Hassen, un des témoins. Un autre, Ludovic, affirme qu’un des policiers en a profité pour lui asséner deux coups de poing dans le ventre. L’autopsie constatera effectivement des «chocs contondants au niveau du torse».

Finalement, Abdelhakim, inerte, sera relevé par deux policiers. «Ils l’ont pris sous les aisselles et balancé sur la banquette arrière de leur Scenic, s’agace Walid Klai. Il avait la tête en bas, derrière le siège passagers, et les pieds en l’air, contre la vitre. Même un animal, on ne le traite pas comme ça !» À aucun moment, l’un des agents ne s’est inquiété de la situation. Pas un des pompiers, venus soigner l’épaule déboîtée d’un des policiers, n’est sollicité… Abdelhakim sera déclaré mort à 16 heures 30, au commissariat. Selon la version policière, il a fait un arrêt cardiaque. L’autopsie, elle, souligne bien que la cause du décès est «mécanique» et non pas «physique».

Cinq mois après les faits, la famille, soutenue par le MRAP et la Fédération des Tunisiens citoyens des deux rives (FTCR), pays d’origine d’Abdelhakim, tente de relancer la mobilisation alors que la procédure judiciaire semble étrangement lente. Lancé au mois de juin, un appel pour connaître la vérité a recueilli les signatures de nombreuses personnalités. «Ce drame est révélateur du peu d’empressement de la justice lorsque des affaires mettent en cause des policiers, estime Mouloud Aounit, président du MRAP. Nous, nous ne voulons pas que ce type de bavure soit classé sans suite et renforce, au final, le sentiment d’impunité qui favorise les violences policières.» À l’heure d’aujourd’hui, les fonctionnaires mis en cause n’ont reçu aucune sanction. «Ils continuent de patrouiller dans le même quartier, s’énerve Walid Klai. On ne comprend pas…»

Laurent Mouloud - L’Humanité, 8 octobre 2008.

Dernière minute

Aujourd’hui, le père de la victime a qualifié les faits de «meurtre» et exigé que les policiers en cause soient suspendus de leur fonction ou éloignés. «Ils sont toujours en service, comme s’ils n’avaient rien fait, même pas suspendus, même pas envoyés dans une autre ville, ça nous fait très mal», a déclaré Boubaker Ajimi, au cours d’une conférence de presse à Paris organisée par le MRAP et par la Fédération des Tunisiens citoyens des deux rives (FTCR), qui ont lancé une pétition «justice et vérité pour Hakim Ajimi».

Le président du MRAP, Mouloud Aounit, a dénoncé «les conclusions hâtives» du préfet des Alpes-Maritimes qui a annoncé, à la vue des premiers éléments, qu’il «n’y avait pas de bavure, et a mis en avant des arguments qui n’avaient rien à voir avec l’affaire». S’il n’y a pas de décision judiciaire dans les 15 jours, «un rassemblement sera organisé devant le palais de justice de Grasse», a-t-il dit, alors que l’information judiciaire est toujours en cours, n’ayant donné lieu à ce jour à aucune mise en examen.

Mercredi, le procureur adjoint de la République de Grasse (Alpes-Maritimes), Jean-Louis Moreau, a indiqué qu’au vu des résultats des analyses anatomo-pathologiques, «on a l’impression qu’il y a peut-être eu de la part des gardiens de la paix une mauvaise prise en compte des règles qu’ils appliquent normalement pour maîtriser les gens quand ils se rebellent». «La durée de la maîtrise a peut-être aussi été trop longue», a-t-il ajouté. «Ceci correspondrait à une imprudence, je parle au conditionnel. C’est aux juges de décider d’une éventuelle mise en examen des policiers en cause pour homicide involontaire», a-t-il poursuivi.

Cette déclaration a été qualifiée d’«irresponsable» par Mouloud Aounit, qui va demander à être reçu par la ministre de la Justice, Rachida Dati.

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