Christianisme social ? La messe est dite !

Publié le par la Rédaction


Cet été, un livre est sorti, indispensable pour suivre les contorsions idéologiques des syndicats, et principalement de la CFDT. Il s’agit de Cléricalisme moderne et mouvement ouvrier, recensant des articles de Marc Prévôtel, parus dans L’Anarchosyndicaliste. De l’ACJF au PSU, un parcours étonnant et des individus tristement célèbres, de Maire à Rocard. Quelques repères pour tenter de clarifier les idées.

Depuis 1884, qui voit la légalisation des syndicats, les choses sont claires. D’un côté ceux qui s’organisent pour une véritable rupture avec l’exploitation, de l’autre les nostalgiques de la restauration monarchico-religieuse. Les choses vont changer à partir de 1891, lorsque Léon XIII promulgue l’encyclique Rerum novarum, plus connue sous son appellation de doctrine sociale de l’Église. Tirant le constat que la sécularisation de la société française est irréversible, c’est de l’intérieur qu’il faut reconquérir le pouvoir. Les cathos français, sans doute obtus, se font d’abord tirer l’oreille. Il faudra plusieurs rappels à l’ordre du Vatican, dès 1891, puis en 1892, et enfin en 1895, pour qu’ils comprennent enfin les possibilités qui s’offrent à eux. Citons Léon : «Il est donc évident que les catholiques ont de justes motifs d’aborder la vie politique
[…], non pour approuver ce qu’il peut y avoir de blâmable présentement dans les institutions politiques, mais pour tirer de ces institutions mêmes, autant que faire se peut, le bien public sincère et vrai, en se proposant d’infuser dans toutes les veines de l’État, comme une sève et un sang réparateur, la vertu et l’influence de la religion catholique.»

Il y a eu des précurseurs. Lamennais (1782-1854), prêtre et philosophe, avait l’habitude de teinter ses prêches de quelques allusions sociales, ce qui, dans l’esprit de l’époque, était mal vu de la hiérarchie, y compris du plus haut placé. Mais le catholicisme pouvait revendiquer un discours social faisant pendant aux héritiers de la Révolution. Comme d’habitude, deux fers au feu… On condamne, mais pas trop fermement, afin de pouvoir ensuite se refaire une virginité sur le dos des anciennes brebis galeuses.

Les années 1890 marquent la naissance de plusieurs organisations catholiques tournées vers les travailleurs. Citons la plus importante, l’ACJF (Association catholique de la jeunesse française), fondée en 1886 par le comte Albert de Man, monarchiste convaincu, traumatisé par la Commune. Son objectif est d’instaurer un ordre social chrétien. C’est le catholicisme social dans toute sa splendeur, fondé sur le corporatisme. Bien sûr, pas question de lutte des classes, mais plutôt de collaboration entre les classes pour arriver à un monde juste et équitable… Le monde ouvrier va se transformer en terre de mission, pour ces bons apôtres du christianisme social.

La JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne) va naître vers 1926. L’AJCF va se restructurer pour embrasser toutes les composantes de la société : JOC, JEC chez les étudiants, JAC à la campagne, JMC chez les marins et JC chez les catholiques aisés, avec comme invariant la fidélité au saint-siège. Quant à la CFTC (Confédération française des travailleurs chrétiens), elle naissait après guerre, en 1919, peu de temps avant la Confédération internationale des syndicats chrétiens.

Durant la montée des totalitarismes, double discours. Pendant que Pie XI regarde le mussolinisme avec les yeux de Chimène et demande aux catholiques allemands de se rallier à Hitler, en France les mouvements syndicalistes catholiques vont lutter politiquement contre les ligueurs. Et des chrétiens vont se retrouver avec leurs organisations dans la Résistance, alors que d’autres seront à Vichy… Le double jeu, toujours !

À la libération, l’ACJF va faire un bout de chemin avec les Jeunesses communistes, ou les jeunes socialistes, au sein de l’Union patriotique des organisations de jeunesse. Le flirt ne va pas durer longtemps. Mais c’est l’époque où la démocratie chrétienne relève la tête en France, avec la présence du Mouvement républicain populaire.

L’histoire récente est plus connue. Les guerres de décolonisation font voler en éclats le fragile unanimisme né de la Libération. Alors que le MRP soutient des positions colonialistes, le groupe Reconstruction de la CFTC se positionne dans le camp anticolonialiste. En 1964, la CFTC scissionne et Eugène Descamps porte la CFDT, déconfessionnalisée en apparence, sur les fonts baptismaux. Elle va se rapprocher du PSU mené par Rocard. À partir de 1974, la CFDT fait de l’entrisme au PS de Mitterrand, où elle anime la minorité «chrétienne de gauche» dont Michel Rocard est le chef de file. En 1981, quatre-vingt dix ans après Rerum novarum, les catholiques ont atteint le but qu’ils s’étaient fixé : ils accédaient au pouvoir avec Mitterrand, qui s’entourait de Delors, Rocard… Et il ne s’agit pas seulement de personnes, mais d’une conception de la société, comme on peut le voir aujourd’hui avec les discours sur la laïcité positive ou les progrès du corporatisme dans le monde syndical. La lutte n’est jamais terminée contre l’ennemi clérical.

Cléricalisme moderne et mouvement ouvrier,
Marc Prévôtel, Éditions libertaires, 14 euros.

Jean Giskan - STE 75
Le Combat syndicaliste no 332, octobre 2008
Organe de presse de la Confédération nationale du Travail.

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