Bagarre de femmes

Publié le par la Rédaction

Journée ordinaire d’une sans-papiers

Les femmes sans papiers sont sans doute la main-d’œuvre la plus malléable sur le marché du travail. Le 9e collectif a voulu rompre le silence. Arrogance gouvernementale et brutalité policière étaient au rendez-vous.

Jeudi 19 juin, le 9e collectif occupe l’Agence nationale des services à la personne
(ANSP), dans le XVe, à Paris. Ce collectif mobilise ces temps-ci sur la question des femmes sans papiers. Nombreuses à travailler à domicile (ménage, garde d’enfants, soins aux personnes âgées et handicapées), souvent sous-payées, elles subissent l’arbitraire du travail au noir. Le 29 mai, elles étaient une centaine à s’engouffrer dans le métro avec enfants et poussettes pour une destination tenue secrète. Mais une fuite allait tout faire capoter : la police était sur place, l’agence bouclée. Le 4 juin, elles occupaient le secrétariat d’État à la Solidarité et, bien qu’étant sorties calmement d’un entretien avec la ministre, étaient chassées brutalement vers le métro par les CRS. Le 12, Brice Hortefeux lançait le «Plan de mobilisation des primoarrivants pour l’aide à la personne». Cet accord signé avec Laurent Hénart, président de l’ANSP (et avec Laurent Wauquiez, secrétaire d’État chargé de l’Emploi), ignore la situation des milliers de «déjà arrivées» travaillant depuis des années dans ce secteur. Ce matin, Hortefeux donnait une conférence de presse sur l’action «à la fois juste et équilibrée» de son ministère. Et s’il refuse toujours de recevoir les femmes du 9e collectif, il leur répond dans ce texte : «Je suis avant tout le ministre des immigrés légaux»

17 heures : les femmes occupant l’ANSP demandent aux responsables de l’agence d’intercéder pour un rendez-vous avec Hortefeux, sans succès. Elles ne sont que vingt-cinq aujourd’hui, serrées au 4e étage. 19 h 30 : un flic en complet gris arrive en lançant : «Bon allez, ça suffit, il y en a marre de vos conneries, vous dégagez ou j’embarque tout le monde !» À quelqu’un qui demande s’il va utiliser la force contre des femmes et des enfants, il répond élégamment  : «J’en ai rien à foutre […]. Moi je suis commissaire de police, je m’occupe pas d’immigration, je m’occupe pas de travail, je m’occupe pas de social… Il faut bien qu’il y en ait un qui fasse le sale boulot ! Allez ! On y va gentiment !»

Mais le 9e ne part pas gentiment. Alors les CRS poussent les occupants vers les escaliers. Certaines femmes assises sont relevées sans ménagement. Les chants scandent la lente descente des quatre étages : «Femmes sans papiers,f emmes exploitées ! Honte à ce pouvoir, qui fait la chasse aux sans-papiers !» C’est la confusion, les enfants pleurent, des femmes craquent. L’une d’elles explose : «Nos enfants sont nés ici ! Y en a marre ! France raciste ! Pourquoi vous nous chassez ? C’est dur ! C’est une honte ! On dirait qu’on a tué quelqu’un ! Tout ça pour un bout de papier !»

Sous la pression, une femme tombe, inanimée. Cris, tension, puis elle est emportée par deux CRS. Au rez-de-chaussée, la poussée s’accentue. Des gens hurlent : «Il y a des enfants !» Un CRS : «Je m’en fous.» Sous la pression des corps bousculés, une vitrine explose sur une femme et son bébé, heureusement protégé par la capote de la poussette. Les pompiers emmènent la femme blessée. L’expulsion se poursuit jusqu’au métro.

Sur le quai, une femme s’énerve : «Pas de conneries, il a dit ! Comme si on jouait ! Moi je ne dis plus : régularisation, je dis : abolition ! On a changé de stade, là c’est l’esclavage ! Arracher des régularisations, c’est devenu un miracle, ici ! Et pareil dans toute l’Europe !» 20 h 30 : à l’hôpital Pompidou, où Zineb [
Les prénoms ont été changés] a été hospitalisée, Quaïs commente : «Vous avez vu, ils sont entrés comme des éléphants. Ils ont cassé tout, ils ont poussé les femmes… C’est notre quotidien, toujours des trucs graves, c’est ça la vie qu’on mène.»

Zineb attend sur un chariot, elle a mal à la tête et ne peut pas parler. À ses côtés, Leïla raconte son histoire : Algérienne, déboutée du droit d’asile comme son mari, elle travaille chez des particuliers depuis son arrivée ici, en 2003. «Ma patronne me déclare, elle a voulu me faire un contrat de travail, mais comme je n’ai pas de papiers… Elle m’a dit : “On vous aime, vous restez avec nous.Elle m’a fait une promesse d’embauche. On paie le loyer, on paie les impôts, on a la carte Orange… Y en a marre.» 1 heure : les soins sont terminés, Zineb sort avec cinq jours d’arrêt de travail. Sa journée de femme sans papiers s’achève.

CQFD no 58, juillet 2008
Mensuel de critique sociale.

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