Des prisons... à l'entraide et à la solidarité

Publié le par la Rédaction

Le niveau macro-social

Il est important de saisir la thématique pénitentiaire au niveau de l’importance et de l’espace qu’elle occupe dans la société occidentale actuelle. Elle se caractérise d
un côté par la perte d’acquis sociaux dans l’Éducation, la Santé, etc., et d’un autre par le renforcement des lois sécuritaires et par le durcissement du traitement de la criminalité. Le sociologue Loïc Wacquant, spécialiste en sociologie urbaine, a travaillé sur ce sujet et nous fournit des analyses et des «réponses» importantes.

Son apport s’inscrit essentiellement dans la compréhension d’un certain nombre de thèmes : qui va en prison, comment l
’État soccupe aujourdhui de ces questions et quelle est la responsabilité des médias dans le traitement de ces phénomènes.

En effet, Wacquant fait une étude comparative entre la politique des États-uniens et celle des Européens en matière de régression sociale et de répression par le renforcement de la justice pénale, l’omnipotence de la police et la politique carcérale.

Il parle de «la main gauche de l
État» à propos des politiques daide et de protection sociale. Bien évidemment ceci soulève chez nous anarchistes, défiance et rejet, tant le contrôle social et lassistanat inhérents à la gestion superficielle de ces problèmes, se trouvent fort éloignés d’une tentative de règlement de ces questions sur le fond — comme le RMI, les aides au logement, etc. Ces aides économiques a minima représentent une façon de gérer la misère et s’accompagnent dun état de «bien-être social» destiné aux plus démunis, afin de leur permettre seulement de survivre dans une dignité de pacotille — avec logement, santé, éducation… Ainsi l’État intervient dans toute la société afin d’anticiper les révoltes et pour réduire les crimes probables et/ou possibles.

Si nous prenons les aspects désastreux de la désindustrialisation en France et l’accélération d
un nouveau chômage de masse, la création du RMI relève avant tout de la volonté gouvernementale de favoriser a minima le consumérisme des plus démunis. Les milliers de personnes renvoyées au chômage ont ainsi de faibles moyens de subsistance, qui sont cependant suffisants pour les empêcher d’entrer dans la criminalité : petits vols, trafic divers etc.

La réalité d
aujourdhui c’est que ces politiques, qui visaient la prise en compte «collective», ne sont plus de mise. L’Éducation nationale perd des milliers d’enseignants. Luniversité vit sous la férule de la LRU qui lui impose une sélection et l’ouvre à la logique du marché capitaliste. Elle cesse ainsi d’être le lieu de l’acquisition des savoirs au service du public…

La santé se construit de plus en plus autour d’un fonctionnement à plusieurs vitesses. La France a changé son approche des problèmes au niveau social, sans toutefois avoir fait reculer le chômage. Le pays, entré de plain-pied dans l’ère néo-libérale est bien plus agréable à vivre pour les classes aisées. Le cortège de privatisations est destiné aux plus démunis et notamment aux habitants des banlieues. Là, les émeutes qui accompagnent les incursions quasi quotidiennes de la BAC traduisent la réaction de jeunes qui vivent sans aucune perspective, démunis, largués dans la course aux diplômes et encore plus dans l’accès à l’emploi. Malgré un traitement médiatique «orienté», ces conflits ne vont cesser à l’avenir de se développer, augmentant ainsi les statistiques de la criminalité. Cette nouvelle gestion de la misère mise en place par le gouvernement de M. Sarkozy rencontre et rencontrera de plus en plus d’oppositions, sans pour autant qu’il soit loisible à quiconque de parler «d’anarchie» comme le fait le Monde du 1er juillet.

Wacquant parle aussi de «la main droite de l
État», faisant référence à celle qui punit, celle qui frappe. La police, un droit pénal taillé sur mesure pour les libéraux et une logique de rédemption par la prison dès les premiers délits, voilà l’arsenal répressif d’un système qui ne se préoccupe que de la satisfaction des élites.

La «tolérance zéro», une politique du chiffre en matière d’enfermement et la mise en chantier de nouvelles prisons, représentent aujourd’hui l’alfa et l’oméga d’une «justice» considérée comme une institution parée pour punir et non pour guérir. Une justice chargée de faire payer aux pauvres le fait qu’ils soient pauvres !

En même temps, la sur-médiatisation des faits divers et de la «criminalité» tend à créer une société de la peur. Cette politique de l’information accompagne la nouvelle gestion étatique des inégalités sociales ! Les médias cautionnent cet état de peur et le justifient en donnant à chaque «une» le sensationnalisme attendu. Meurtres, délits, alimentent l
audimat à dessein.

La politique sécuritaire mise en place tend à faire croire que les flics, les ministres et tout l’appareil répressif travaillent de concert à résoudre les problèmes en nous assénant la tarte à la crème du «risque zéro». Pour ce faire, les enfants vont être fliqués dès l’école primaire et le flicage ne cessera désormais plus de la naissance à la fin de la vie. L’augmentation des moyens sécuritaires sert ainsi à vendre le modèle de «la réussite» comme la mesure et/ou la norme, étendue à tout le monde occidental.

Wacquant complète sa démonstration en indiquant que cette politique de réduction de «la main gauche de l
État» avec dans le même temps le durcissement de «sa main droite» a été mise en pratique aux États-Unis dans les années 80. Les USA qui, aujourdhui, peuvent se targuer de posséder la plus grande population carcérale dans le monde. C’est là la marque d’un échec.

En effet les personnes incarcérées sont dans leur grande majorité issues de la population masculine «noire». Les emprisonnés viennent du bas de l
échelle sociale, les aides sont destinées en priorité aux femmes et aux enfants des couches sociales les plus défavorisées, ce qui expliquerait en partie que ce sont les hommes qui peuplent majoritairement les prisons.

Les USA possèdent une technologie «sécuritaire» de pointe. Ils investissent énormément dans la recherche et dans l’appareil policier. Ce paquet «répressif» représente un budget très important mais on peut constater que les prisons sont toujours remplies au-delà de l’acceptable. À côté de cela, la ségrégation sociale à l’intérieur des quartiers les plus défavorisés et la délinquance n
ont pas été réduites.

Et pourtant le modèle états-unien s
exporte bien vers le vieux continent. Ici aussi, la législation à tendance à se durcir notamment en ce qui concerne la responsabilité pénale pour les mineurs. Les personnes plus âgées ayant commis un délit d’une extrême gravité se voient maintenant imposer une «double peine» avec la loi sur la rétention de sûreté. Même si des Magistrats ont dénoncé cet état de fait, la loi a été adoptée.

Le niveau micro-social

Les prisons sont des institutions totalitaires qui coupent les individus du monde extérieur, qui leur imposent, par le biais d’un fonctionnement interne, un mode de vie précis et qui violent l’intimité des individus enfermés dedans (sont des institutions totalitaires aussi les armées, les asiles, les couvents, etc), avec le but particulier de punir et redresser l
individu incarcéré, pour la réinsertion (qui arrive rarement).

En réalité ce sont des lieux de non-vie, où sont réunis tous les handicaps sociaux loin du regard de la population. Les enfermés sont en fait le sujet d
intérêt de très peu de gens en dehors de ceux qui subissent des peines ou ceux qui les gardent — les personnels pénitentiaires.

Je pourrais développer certains aspects inhérents à l’enfermement comme les menaces, les rixes, les formations de bandes, les trafics divers…

Il est possible, malgré tout, de rencontrer l
entraide et la solidarité mais alors il s’agit de la seule volonté individuelle (et non institutionnelle) des intervenant-e-s : visiteuses de prison en milieu carcéral, internes en asile psychiatrique (une autre institution totalitaire)…

Je suppose que là où il y a des humains dignes de ce nom, il y a solidarité et entraide. Et si ces valeurs survivent dans des lieux de non-vie, c’est bien parce que les hommes tendent naturellement à tisser des relations et des liens répondant aux nécessités de la vie en société et à l’interdépendance sociale, éléments de base de la société que souhaitent les anarchistes.

Nina
Infos & analyses libertaires no 73, septembre-octobre 2008
Bimestriel de la
Coordination des groupes anarchistes.

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