À la niche, les glapisseurs de dieu !

Publié le par la Rédaction


«Ce monde, uniformément constitué, n’a été créé par aucun dieu, ni par aucun homme. Mais il a toujours existé, il existe et existera toujours, feu éternellement vivant, s’allumant avec mesure et s’éteignant avec mesure.»
HÉRACLITE (trad. Yves Battistini, 33).

Alors que sur le front du rationalisme fermé l’ennemi semble avoir décidément perdu toute espèce de courage, une recrudescence dactivité se manifeste sur le front complémentaire de la religion. Il y a dix-huit ans, lun dentre nous [André Breton, Second Manifeste du Surréalisme] regrettait que Rimbaud fût coupable… de ne pas avoir rendu tout à fait impossibles certaines interprétations déshonorantes de sa pensée, genre Claudel.  Si la lettre dun tel reproche semble devoir être aujourdhui maintenue, cest quelle témoigne surtout de notre volonté constante de ne pas céder aux chiens les valeurs dont, malgré des réserves, dans cet ordre, sévères où nos exigences de pureté ne tolèrent pas la moindre compromission, nous entendons toujours nous réclamer. Donnons acte en passant à M. Jacques Gengoux, auteur de La Symbolique de Rimbaud [Nous apprenons en dernière heure que M. Jacques Gengoux, candidat jésuite, a abandonne le séminaire et ne prononcera pas ses vœux], de ce quil ne nous dispute pas comme lignoble trafiquant de lard la pensée rimbaldienne. Cependant nous nous mettrions exactement dans le cas de Rimbaud si nous ne faisions avorter les tentatives de détournement, cette fois de notre propre pensée, encore au profit de la même cause infâme.

Mentionnons quelques-unes de ces tentatives, du reste connues : en juillet 1947, dans la revue Témoignage, un bénédictin, Dom Claude Jean-Nesmy, déclare : «Le programme d
André Breton témoigne daspirations qui sont tout à fait parallèles aux nôtres.» En août, M. Claude Mauriac écrit dans La Nef, à propos de Fata Morgana : «Un chrétien naurait pas parlé autrement.» En septembre, M. Jean de Cayeux proclame dans Foi et Vie quil entend souscrire, dans la mesure où elles pourraient saccorder avec les vues du mouvement œcuménique, à plusieurs propositions énoncées dans un article dun autre dentre nous [Henri Pastoureau, «Pour une offensive de grand style contre la civilisation chrétienne» dans Le Surréalisme en 1947. Éd. Maeght]. Depuis il y a eu dans les Cahiers dHermès (II) la pénétrante étude de M. Michel Carrouges : «Surréalisme et Occultisme» qui na pris tout son sens, entendons son sens apologétique, que depuis la parution récente de louvrage du même auteur : La Mystique du Surhomme. Il y a eu dans La Table ronde (4 et 5) les élucubrations de M. Claude Mauriac qui ne se connaît peut-être pas chrétien mais se trémousse à l’idée dintituler un essai futur : Saint André Breton — la belle farce !

Il ne saurait s
agir de discuter. Dautant moins que dans ces écrits la pensée surréaliste nest pas toujours à proprement parler falsifiée. On ne peut guère accuser Carrouges, par exemple, tout au moins dans son article sinon dans son livre, de falsifier la pensée surréaliste. Mais toutes ces démarches procèdent, à des titres divers, dune tentative descroquerie généralisée dont linstigatrice est aujourdhui comme toujours, la racaille des Églises. Les Églises, dailleurs, depuis quelles ont perdu les secrets quelles ont pu momentanément usurper — encore que dans le domaine religieux les véritables dépositaires de secrets fussent généralement des hérétiques (avec lesquels la pensée surréaliste accepte de se reconnaître certains points de contact) ne maintiennent plus leur ascendant sur le monde des idées quà laide descroqueries de ce genre. Carrouges reconnaît les prétentions surréalistes à lathéisme. Il reconnaît cet athéisme capable dun mysticisme prométhéen, cest-à-dire dune aspiration au salut dans le monde même de lhomme — au sens feuerbachien de ce dernier terme. À cette mystique humaniste, il oppose lélévation judéo-chrétienne vers la Jérusalem céleste. Lopposition est recevable. Notre camarade Calas, entre autres, avait inversement opposé déjà, dans Foyers dincendie, la fin quassignent à lhomme Hegel, Marx, les surréalistes à celle que lui assignent les Pères de lÉglise. Lescroquerie est donc ailleurs. Elle est dans lutilisation de toute protestation dathéisme en général, et de la protestation surréaliste en particulier, dans un but apologétique. Pareille utilisation tend à devenir la base du nouveau système apologétique des diverses Églises. Nul na plus cyniquement formulé cette prétention exorbitante que M. Pierre Klossowski dans son perfide ouvrage sur Sade. Selon Klossowski, Sade nest pas athée. Lathéisme nexiste pas mais seulement une révolte de la créature, manifestation extrême de son ressentiment eu égard à la condition tant charnelle que spirituelle qui lui est infligée par le créateur. Le dieu de Sade, cest, daprès Klossowski, le dieu de Saint-Fond, cest-à-dire un dieu du mal comme celui de Carpocrate, mais qui, comme toute émanation de lempire des ténèbres, en sopposant au dieu de lumière, le pose à titre de complément nécessaire, restituant à lhomme, même à Sade — même au surréaliste, pourrait dire Carrouges — la parole du bien, capable de lui faire tout discerner, même le mal. On aura reconnu le tour hégélien de largumentation. Est-il utile de souligner quelle nen a que le tour ? Quand Hegel parlait de dieu, les chrétiens ne trouvaient pas que le syllabe rendait un son très authentique. Mais le dieu dAristote nétait pas non plus celui de lÉcriture et pourtant la logique aristotélicienne nen a pas moins, à lépoque de saint Thomas, fait rebondir le christianisme pour un nouveau millénaire. Il semble, depuis Kierkegaard, quon attende le même service de la dialectique hégélienne. Il est, en tout cas, admis, dores et déjà, par les Églises, que nier dieu cest encore laffirmer et que, cette proposition initiale une fois acceptée, le combattre cest encore le soutenir, le détester cest encore le désirer.

Et voilà comment l
exégèse chrétienne a trouvé le moyen, tout en continuant à sexercer sur ce quelle appelle lÉcriture Sainte, de sappliquer, pour en tirer les mêmes conclusions, aux textes dirigés contre lÉcriture Sainte. De telles démarches dialectiques, qui voudraient faire concourir, aussi bien que Sade et Rimbaud, sans parler de Lautréamont, les surréalistes à lexaltation mystique dun dieu prétendu, ne sont pas, comme on pourrait le croire, des initiatives provenant de chrétiens «davant-garde». Elles émanent dune tendance très générale à admettre aussi bien lantithèse que la thèse, non en vue de quelque synthèse mais dun très conscient double-jeu, tendance observable en particulier dans les sphères éminentes de lÉglise catholique. On connaît la position apparemment contradictoire, mais en fait complémentaire, adoptée par le clergé sous loccupation. Dans larticle mentionné plus haut, M. de Cayeux fait état dune lettre pastorale où le cardinal Suhard, interprétant dans un sens très large, semble-t-il, la bulle de boue de Léon XIII Eterni Patris, précise que le thomisme peut être apprécié contradictoirement par les fidèles selon quils veulent se placer sur le terrain du dogme ou sur celui de la philosophie. À loccasion du dernier Noël, la même bourrique écarlate lançait un appel où il était dit que la charité était un mal quand elle voulait dispenser de la justice et quil ny avait dautre solution humaine à linfortune de lhomme quun nouvel ordre humain. Ne pas croire que la conception traditionnelle de la charité chrétienne est rejetée pour autant car il est loisible aux fidèles de se placer, là encore, dun double point de vue apparemment contradictoire mais toujours complémentaire selon quils cherchent une solution dans ce monde ou en dieu. Ne doivent-ils pas dailleurs appeler lune et lautre sils veulent à la fois se conformer au dogme et se prémunir contre la solution révolutionnaire ?

Les exemples pourraient être multipliés. Ils prouvent que les chrétiens d
aujourdhui disposent darguments pris dans des poubelles théologiques assez hétéroclites pour parer aux circonstances les plus diverses. Dans ces conditions, toute discussion est, faute de la moindre constance dans le langage par eux employé, cest-à-dire en raison de leur duplicité fondamentale, impossible. Elle la dailleurs toujours été. Aussi bien, en dépit de ce que lidée de dieu, considérée en tant que telle, ne parviendrait à nous arracher que des baillements dennui, mais parce que les circonstances où elle intervient sont toujours de nature à déchaîner notre colère, que les exégètes ne soient pas surpris de nous voir recourir encore aux «grossièretés» de lanticléricalisme primaire dont le Merde à dieu qui fut inscrit sur les édifices cultuels de Charleville reste lexemple typique. Que les politiques dentre eux renoncent par tactique à lanathème ne suffit pas pour que nous renoncions à ce quils nomment des blasphèmes, apostrophes qui sont évidemment dépourvues à nos yeux de tout objectif sur le plan divin mais qui continuent à exprimer notre aversion irréductible à légard de tout être agenouillé.

Adolphe Acker, Sarane Alexandrian, Maurice Baskine, Jean-Louis Bedouin, Hans Bellmer, Jean Bergstrasser, Roger Bergstrasser, Maurice Blanchard, Joe Bousquet, Francis Bouvet, Victor Brauner, André Breton, Jean Brun, Pierre Cuvillier, Pierre Demarne, Charles Duits, Jean Ferry, André Frederique, Guy Gillequin, Arthur Harfaux, Jindrich Heisler, Georges Henein, Maurice Henry, Jacques Herold, Véva Herold, Marcel Jean, Alain Jouffroy, Nadine Krainik, Jerzy Kujawski, Pierre Lé, Stan Lélio, Pierre Mabille, Jehan Mayoux, Francis Meunier, Nora Mitrani, Henri Parisot, Henri Pastoureau, Benjamin Péret, Gaston Puel, Louis Quesnel, Jean-Dominique Rey, Claude Richard, Jean Schuster, Iaroslav Serpan, Seigle, Hansrudy Stauffacher, Claude Tarnaud, Toyen, Clovis Trouille, Robert Valençay, Jean Vidal, Patrick Waldberg.
Paris, le 14 juin 1948.

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