Monsieur Tout Blanc, Prévert et Sarko

Publié le par la Rédaction


Dans les régimes à tendance totalitaire, l’ordre moral vient toujours à la rescousse de l’ordre public. À cet effet, la religion joue fréquemment un rôle primordial. Surtout lorsqu’il convient de calmer les esprits et de convaincre les récalcitrants de la nécessité de la soumission aux autorités.
Monsieur Tout Blanc, comme disait Léo Ferré, sera à Paris le 13 septembre et reçu à l’Élysée comme un monarque ou plutôt comme un chef d’État et un symbole religieux fort. Attention : si les Parisiens se hasardent à manifester contre la présence de Benoît XVI dans la capitale, les policiers les traiteront certainement comme ils l’ont fait, il y a quelques mois, lors du passage de la flamme olympique.

Le pape du sida

Nombreux sont les athées, les libres penseurs et plus généralement les anticagots qui n’ont pas oublié le discours prononcé à la Basilique Saint-Jean-du-Latran de Rome, en décembre 2007, lorsque Nicolas assénait : «Jamais l’instituteur ne pourra remplacer le prêtre ou le pasteur !» En quelques mots, le président d’une République qui avait été laïque, nous tranformait en obligés de la chrétienté.

Tout en se gardant bien de tresser des lauriers aux imams. Il y a quand même des limites…

Le bon peuple, ravi, fera peut-être une ovation à l’assassin par destination des populations du tiers-monde au travers de l’interdit majeur du préservatif. Le sida serait-il un juste châtiment de Dieu ? De braves cons se presseront sur l’Esplanade des Invalides pour acclamer celui qui dénonce la contraception conçue par le Diable pour inciter nos compagnes à «fauter» sans remords. La «pipolisation» admet de ces grands écarts permettant de célébrer un jour le pape et le lendemain Madonna. Il est vrai que le gogo n’a pas la narine fragile. Un avertissement, pourtant : si les empereurs romains promettaient du pain et des jeux, le roi Nicolas ne promet que certains jeux.

En un temps où il paraît naturel de voir se multiplier les processions hors des lieux réservés au culte — le 150e anniversaire des visions de Bernadette Soubirous à Lourdes en est un bon exemple — les princes qui nous gouvernent aimeraient bien que les dévotions à la Vierge Marie puissent se multiplier. Sans trop nous attarder sur ce sujet, conseillons pourtant la lecture du Lourdes de Zola où il est possible de découvrir les curieuses pratiques du Bureau des constatations des miracles. En ce mois de septembre 2008, le miracle ce n’est plus la multiplication des pains mais la baisse du pouvoir d’achat.

«Laïcité positive», mon œil !

Pour ne pas nous laisser étourdir par la visite du Souverain-pontife, comme disent les croyants, attachons-nous à redécouvrir l’œuvre de Jacques Prévert. Lequel n’a jamais cessé de tirer à boulets rouges sur les hommes en noir. L’auteur de Paroles avait bien compris que l’ennemi ne se trouvait pas seulement au sein des institutions policières et militaires. Il considérait que devaient être mis dans le même sac à punaises ceux qui bénissent les crimes commis au nom de l’ordre. Dans ce sens, il est indispensable de relire Les Grands Cimetières sous la lune, de Georges Bernanos. Cette lecture permet de bien connaître les choix de l’Église de Rome à l’heure où son enseignement est en péril. Plutôt Franco que le «frente popular».

De la même façon, nous sommes édifiés sur cette «laïcité positive» décrite par Nicolas Sarkozy. Cette approche habile n’étant rien d’autre que la négation de la séparation de l’Église et de l’État qui régit le pays depuis 1905. Nous savons ce qu’il en est désormais et particulièrement depuis que l’hôte de l’Élysée ne cesse de gloser sur «les racines chrétiennes de la France». Une certitude désormais : dans notre Ve République, l’ordre et la religion sont redevenus inséparables, dans le plus mauvais sens du terme. Friedrich Nietzsche l’avait bien compris lorsqu’il interpellait ses semblables outrageusement pieux : «Vous dites que vous croyez à la nécessité de la religion ? Soyez sincères ! Vous croyez à la nécessité de la police !»

Face à une situation préoccupante, il ne faut jamais négliger la dérision active de Jacques Prévert. Faute de pouvoir nous opposer de façon efficace aux gesticulations de Monsieur Tout Blanc, car la police de la République lui fera une garde d’honneur, consolons-nous avec quelques nasardes.

«C’est absurde», mais ça marche !

Si seulement les railleries pouvaient représenter autant de peaux de banane — en fait de véritables croche-pieds —, notre moral s’en trouverait fortifié. Tout le talent anticlérical de Jacques Prévert se manifeste dans ces Souvenirs de famille ou l’Ange garde-chiourme où Jésus apparaît dans sa majesté triomphante :
«… Il chassait les marchands du Temple. Pas de scandale, disait-il, pas de scandale, ceux qui frapperont par l’épée périront par l’épée… pourtant les bourreaux professionnels crevaient de vieillesse dans leur lit, personne ne touchait un rond, tout le monde recevait des gifles mais il défendait de les rendre à César…»
Toute la dramaturgie du christianisme est démontée dans ce texte qui nous permet de regarder d’un œil différent ceux qui portent la parole divine. Ainsi Tertullien, l’un des pères de cette Église, allait même jusqu’à proclamer : «Je crois parce que c’est absurde !» C’est ainsi que l’histoire des Évangiles n’aurait été qu’un recueil de racontars si, heureusement, Judas n’avait pas vendu Jésus pour trente deniers.

Faute de quoi le fils de Dieu n’aurait jamais été accroché sur la croix en lieu et place de Barabbas, le bon larron. Et Prévert s’en donne à cœur joie :
«… Ça n’allait déjà plus tout seul quand un jour le voilà qui trahit Judas, un de ses aides. Une drôle d’histoire : il prétendit que Judas devait le montrer du doigt à des gens qui le connaissaient fort bien lui-même depuis longtemps et sachant que Judas devait le trahir, il ne le prévint pas…»
Diable ! Quelle histoire. Pour un peu, nous aurions raté l’épisode de la Crucifixion puis, nécessairement, celui de la Résurrection, ainsi que tout cet ordre chrétien qui allait s’instaurer pour dominer le monde. À quoi peut bien tenir la réussite d’une secte… Fort heureusement, Prévert nous renvoie à l’histoire mythique, source de toutes les superstitutions. Jésus sera donc logiquement crucifié.
«… Bref, le peuple se met à hurler Barabbas, Barabbas, mort aux vaches, à bas la calotte, et, crucifié entre deux souteneurs dont un indicateur, il rend le dernier soupir. Les femmes se vautrent sur le sol en hurlant leur douleur, un coq chante, et le tonnerre fait son bruit habituel.»
Que voilà une histoire réaliste, que même les petits enfants peuvent comprendre aisément sans que l’on se donne la peine de la répéter plusieurs fois. Ce que Jacques Prévert a bien compris qui tire sa conclusion en grand pédagogue anticlérical :
«… Confortablement installé sur son nuage amiral, Dieu le Père, de la Maison Dieu Père, Saint Esprit et compagnie, pousse un immense soupir de satisfaction… Et Dieu Père s’écrie : Que je sois loué, que ma sainte raison sociale soit bénie, mon fils bien aimé a la croix, ma maison est lancée !»

Un Diable nommé Sarkozy

Décidément, on ne lit pas assez Prévert, même si de nombreux lycées et collèges portent son nom. Qui, mis à part quelques bons bougres, pourraient encore citer ces Saintes Écritures qui n’ont rien perdu de leur pouvoir anticlérical ravageur.
«Dieu est aussi un prêteur sur gages Un vieil usurier Il se cache dans une bicoque Tout en haut du Mont-de-Piété Et prête à la petite semaine Au mois au siècle et à l’éternité Et ceux qui redescendent avec un peu d’argent En bas dans la vallée le Diable les attend Il leur fauche leur fric Il leur fout une volée…»
Pourquoi faut-il que les mauvais esprits mettent un nom sur le Diable du moment : un certain Sarkozy, qui feint d’être confit en dévotion et nous promet le paradis, non pas sur terre mais au plus haut des cieux. En ce sens, la visite à Paris de Monsieur Tout Blanc est loin de nous annoncer la félicité promise par l’Église et pas d’avantage cette «bonne pluie de roses» destinée aux pauvres d’esprit.

Maurice Rajsfus
Le Monde libertaire, 11 septembre 2008.

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