Temps de chien

Publié le par la Rédaction


Inutile de se voiler la face avec le chiffon des contradictions internes du capital qui le mèneront inévitablement à sa propre perte, ou d’enfouir sa tête dans le sable chaud des illusions démocratiques : on vit des temps de chien.

Depuis plusieurs mois, l’État nous enlève l’un après l’autre plusieurs camarades. On aurait cependant tort de ne pas voir que ces arrestations ne sont qu’un exemple parmi tant d’autres de l’accroissement des moyens de contrôle et de répression dont il dispose : de la construction incessante de prisons en tout genre au fichage génétique, des peines plancher à l’allongement de la durée de rétention, du témoin anonyme aux caméras de surveillance, des rafles à la fusion des services de renseignement, des flashballs et autres tasers à l’interconnexion de tous les fichiers sociaux…

Dans un contexte mondial qui ne garantit plus de stabilité durable, où la concurrence économique est toujours aussi acharnée tandis que se multiplient les guerres asymétriques, c’est un indice du prix que le capital peut se permettre de faire payer à tous afin de maintenir son taux de profit. Cet énième tour de vis dans la gestion de l’exploitation donne ainsi à l’Europe comme un avant goût du vent qui souffle ailleurs sur la planète.

Face à des conditions de survie et d’exploitation toujours plus insupportables, l’État rééquilibre donc une nouvelle fois sa panoplie en renforçant le bâton de la coercition sans pour autant renoncer à agiter la carotte d’une redistribution visant à acheter la paix sociale. On est en somme rappelés à l’ordre, clairement sommés de participer à notre propre servitude ou de nous soumettre en tous points. L’étau se resserre partout : toujours plus difficile de faire l’artiste rebelle sans se légaliser, de faire le proprio qui autoconstruit en espérant couper à ces mêmes lois qui garantissent pourtant son bien, de cultiver son lopin bio en pensant échapper aux lois de la nature qui y déversent les engrais du voisin ou les fuites radioactives de la centrale du coin. Ce qui relevait de plans répandus de débrouilles qui jouaient sur les interstices du système afin de travailler le moins possible s’amenuise à son tour. Là encore, la seule alternative possible se réduit toujours plus aux impératifs bruts de la domination : l’exploitation maximale ou les illégalismes. L’autre monde possible tant vanté par les alternos est en réalité celui que la domination est en train de remodeler.

Quant à l’idéologie de l’alternative participative, elle se montre à présent sans ambiguïté pour ce qu’elle est : sous le sceau de la collaboration avec les flics, cet autre nom du citoyen. Et de la même manière, toute contestation doit dialoguer avec l’État ou disparaître. Concrètement, cela peut aussi bien s’incarner dans ces faucheurs volontaires qui, sous le vernis d’un refus mis en actes, travaillent en symbiose avec les gendarmes et les médias dans les champs avant de revendiquer plus d’État dans les tribunaux. Ou dans ces porte-parole d’un réseau contre les rafles créé au nom de la défense de la sacro-sainte famille, qui pondent régulièrement des communiqués caressant les policiers dans le sens de la matraque [Le 18 octobre 2007, face à une menace de rafle, RESF appelait les Parisiens «à encourager [les interventions policières] quand elles font leur travail de lutte contre la criminalité, de secours à la population ou d’organisation de la circulation». Les rédacteurs de ce texte infâme non seulement n’ont pas été démentis par un second communiqué de même source, mais sont bien sûr restés à leur place de cheffaillons. De même, le 9 juillet 2008, face à une autre menace de rafle de grande ampleur, RESF appelle les Montreuillois à s’y opposer, terminant son communiqué par un «tant mieux pour les sans papiers mais tant mieux aussi pour les policiers à qui un sale boulot aura été épargné».].

La bonne nouvelle est que même les aveugles, ceux qui s’accrochent désespérément à l’État pour le supplier en vain de modérer les effets dévastateurs de la restructuration en cours, doivent prendre acte que la donne a changé. L’exemple de l’adoption de la réforme des retraites dans le secteur public au printemps 2003, malgré des manifestants s’accumulant par millions dans les rues sept semaines de suite, et de son ultime conclusion l’hiver dernier lors d’une grève des transports perdue d’avance dans les têtes, est significatif. Face à l’inconnu, si le réflexe reste encore pour beaucoup de s’accrocher au monde d’avant, ce n’est plus que par impuissance ou par résignation. Car lutter signifie en effet toujours plus clairement renforcer directement le capital (vouloir plus d’État ou plus de démocratie), soit tenter de passer à des situations insurrectionnelles. La disparition du «vieux mouvement ouvrier» maqué par les partis autoritaires est donc aussi paradoxalement ce qui élargit les possibilités de renversement de ce monde.

Une moins bonne nouvelle est par contre que non seulement l’ennemi est en train de prendre une bonne longueur d’avance en matière de technologies de contrôle du territoire, mais aussi et surtout en terme de rapport de force dans les conditions d’exploitation, rendant toujours plus probable le scénario de la guerre civile comme mode de gestion du capital, face à une guerre sociale dans laquelle les dominés peinent à reconnaître leurs vrais ennemis, à défaut de se reconnaître entre eux. On peut ainsi chausser ses lunettes de militant radical hexagonal et ne voir que les formes émeutières qu’ont pris certains conflits récents (CPE, entre deux tours de la Présidentielle, marins-pêcheurs ou viticulteurs, mouvement lycéens) sans toutefois briser plus avant les séparations, ou tenter d’analyser l’ensemble du mouvement réel. Il nous semble alors qu’on ne peut négliger au niveau global ni le renforcement des vieilles manifestations interclassistes comme la religion ou le nationalisme (les groupes fascistes, comme les sectes religieuses, profitent amplement de la misère), ni la destruction des dernières possibilités de collectivité ou d’autonomie —sans leurre sur leurs limites traditionnelles— par la pénétration des rapports du capital et un empoisonnement généralisé de la planète (pensons à l’extension des OGM et du nucléaire, en plus des industries classiques et de leurs déchets).

À ce stade, la question n’est pas d’être plus ou moins optimiste sur les possibilités et les conditions de dépassement des antagonismes parcellaires vers l’insurrection généralisée, mais de s’interroger sur la contribution que nous pouvons y apporter, nous. À moins d’être attaché à une vision autoritaire (des masses à radicaliser vers la conquête du pouvoir) ou complotiste (l’intervention de spécialistes organisés en vue de porter des coups spectaculaires qui se veulent décisifs, oubliant que la domination est un rapport social et non pas militaire) de l’insurrection, soit une fois faite la critique du mouvementisme (il n’y a que les grands nombres qui comptent) comme de l’avant-gardisme (les grands nombres sont une main d’œuvre spectatrice de son propre destin), on peut réfléchir au développement des moyens adoptés à nos fins.

Si on part de l’hypothèse que ce qui manque ce ne sont certes pas les conflits sociaux, inévitables dans un système où quelques uns vivent aux dépends de tous les autres, mais bien un contenu susceptible de dépasser à la fois la guerre de tous contre tous et le recours nostalgique aux vieilles régulations (syndicats, partis, etc.), on peut soit retomber dans un militantisme qui attendrait que les résistances se manifestent d’un mouvement à un autre (hier le CPE ou la SNCF, aujourd’hui les sans-papiers, demain les prisons), soit tenter d’intervenir de façon autonome là où la conflictualité se fait jour, tout en tentant de relier ce qui est séparé, dans ce monde qui conjugue à la fois massification et atomisation. Car qui a dit qu’on ne peut pas parler de technologies lors d’un mouvement étudiant, en sabotant par exemple les laboratoires de mort qui infestent les universités, ou qu’on ne peut pas parler de déportations lors d’une grève à la SNCF, en partageant des rapports de complicité et des techniques qui les rendront moins efficaces ?

Cependant, l’activité seule, même lorsqu’elle s’insère dans un quotidien (comme c’est le cas des luttes contre les rafles, sur le problème du logement ou celui de la «vie chère» par exemple), ne peut pas se passer de perspectives, sous peine de tomber dans un activisme qui ne profiterait qu’aux récupérateurs institutionnels. Ainsi, une agitation qui n’essayerait pas de favoriser l’auto-organisation des dominés face aux tendances autoritaires ou réformistes, un groupe affinitaire qui s’associerait avec ces dernières au sein d’un collectif ou pour organiser une activité (occupation, manifestation…) —au nom de la soi disant lutte commune bien sûr—, renforcerait de fait rapidement la domination. Tout comme on ne peut combattre l’aliénation avec des formes aliénées, c’est seulement dans la conflictualité permanente avec le pouvoir, ses structures, ses hommes et ses idéologies qu’on peut tendre à une subversion de tous les rapports sociaux. Si agir à peu nombreux ne signifie pas pour autant agir isolément, si notre impatience et notre détermination à attaquer ici et maintenant font partie du conflit de classe, ce n’est que dans leur dialectique avec une perspective antiautoritaire qu’elles rencontreront leur caractère subversif.

Dans la répression qui vient nous chatouiller ces derniers temps, c’est justement la question du contenu de nos activités, nos mauvaises intentions qui sont visées, au-delà des prétextes factuels extraits de l’antagonisme diffus et anonyme. Elle ne vient ni cogner à notre porte parce que nous serions une force (réelle ou affirmée à coups de slogans aussi creux qu’abstraits), ni parce que nous serions déjà dangereux. Par ce temps de chien —pour la domination aussi, au vu des conséquences sociales potentiellement explosives des restructurations du capital—, l’État a ainsi tout intérêt à faire peur pendant qu’il en a les moyens, à diviser préventivement en tentant d’isoler ceux qui sont porteurs d’une praxis qui remet radicalement en cause l’ordre de ce monde.

Face à la répression, on peut alors soit se contenter d’attendre son tour ou de faire le gros dos en espérant ruser avec l’ennemi, soit se solidariser de là où on est et à partir de ses activités existantes, reliant par exemple cette répression spécifique aux luttes menées sans médiations. Alors, plutôt que de faire de cette solidarité naissante un rapport en soi, il nous semble que c’est au contraire en continuant à développer des pratiques nuisibles à cette société dans son ensemble qu’on portera dehors ces camarades, contribuant à créer les conditions de leur libération et de celle de tous les autres, ce qui n’exclut bien sûr pas des occasions particulières comme cela a été le cas dans plusieurs villes d’ici et d’ailleurs lors de la semaine de solidarité sans frontières. Continuer en nous rendant imprévisibles, parce que c’est aussi une bonne manière de montrer l’inutilité de ces arrestations à ceux qui les ordonnent et les exécutent.

Si l’exemple des émeutes de novembre 2005 nous enseigne au moins une chose, c’est que peut désormais surgir à tout moment une extension et une intensification d’une guerre sociale qui prendra le pas sur la guerre civile du capital. Et tant que ces pratiques d’attaques diffuses seront menées par des groupes affinitaires qui refusent toute médiation (leaders associatifs, religieux ou institutionnels, porte-parole autoproclamés) et ne dialoguent avec le pouvoir qu’en une danse de barricades et d’un feu qui parle immédiatement de par le choix de ses cibles [Au-delà des tas de ferraille habituels : voir le recensement non exhaustif dans Cette Semaine no 88, mars 2006, pp. 3-6] et de son mode auto-organisé, l’État ne réussira à les contenir qu’en profitant de leur limites sociales. Or, justement, il n’est pas dit que dans cet avenir lourd de conflit et où le terrain de la soumission montre aussi des failles, de plus en plus de personnes ne se reconnaissent pas dans ces pratiques-là. Alors, au-delà de l’insurrection, cet inconnu qui bouleverse la vie de tous, reviendra avec force toute la question d’une perspective anarchiste de la liberté.

Cette semaine no 96, été 2008.

Publié dans Théorie critique

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