Facteur courage

Publié le par la Rédaction


En novlangue postale, on dit «Facteur d’avenir». En clair, cela révèle un futur bien sombre pour le préposé : des tournées plus longues, des primes au mérite, la disparition du titulaire sur certains quartiers, et… moins de facteurs. Au nom de «l’entraide» ! Reportage.

Vendredi 23 mai, les facteurs des Bouches-du-Rhône en sont à leur neuvième jour de grève. 6 heures 45, CQFD intègre les rangs de la France qui se lève tôt pour assister incognito à la prise de parole des grévistes de la poste Colbert, à Marseille. Vingt-cinq réfractaires, sur les cinquante-six facteurs du bureau, se sont regroupés autour de la table d’ouverture des sacs. Un des grévistes parle haut à l’attention de ses collègues qui, installés à leur casier, ont commencé le tri général du courrier. La plupart marquent une pause.
Serge dresse un tableau peu ragoûtant du futur imminent que la casse des services publics, sous couvert de «modernisation», leur réserve. La réforme nationale qu’impose la direction de La Poste, joliment prénommée «Facteur d’avenir», est une étape supplémentaire vers la privatisation au nom de la sacro-saine concurrence. On l’écoute en silence, y compris le directeur d’établissement en chemisette et pantalon à rayures de croupier, qui tripote machinalement une enveloppe. L’ambiance est tendue, l’enjeu de taille : bientôt dix jours de conflit et on plafonne à 40% de grévistes. Soudain, un brouhaha dans le hall. Un gars admoneste deux collègues qui déchargent un camion, puis accourt : «On va se faire enculer ! Si vous ne sortez pas avec nous, on va se faire enculer ! Vous êtes des enculés !» Applaudissements d’un côté, moues de l’autre. Serge rit jaune : cet argumentaire ne convaincra pas ceux des travées. Le directeur fait les cent pas entre les deux camps, matérialisant une frontière qu’il espère infranchissable.

Maussades, les grévistes sortent dans la cour. Il paraît que deux collègues ont repris le travail. «Qu’on ne vienne pas m’appeler dans six mois pour refaire grève, hein !», s’énerve une factrice. La bonne nouvelle, un coup de fil : «Ils sont sortis à Aix !» L’ambiance se détend, on sort du café et des gâteaux. La Thermos achevée, certains filent au troquet d’en face, le Grand Bar des PTT. «Le chariot, il est de plus en plus cher, et pareil pour le plein…», dit l’un. «Moi, je suis trop vieille ou trop jeune pour avoir droit à la CAF : avec mille euros par mois, j’suis trop riche !», renchérit une autre. «Pour gagner des sous, y a plus qu’à faire du porno», conclut un petit chauve bedonnant. Ou Bienvenue chez les Ch’tis, qui met en scène la vie de facteur… Dans ce méchant succès populaire, Dany Boon se radine au boulot après un petit déj’ au maroilles, et là, miracle !, son courrier l’attend, trié, prêt à être distribué. Un détail insignifiant mais qui s’apparente à de l’intox. Encore aujourd’hui, le facteur trie ses missives avant de les porter aux usagers. Connaissant son secteur et possédant un vrai savoir-faire, il a un contrôle sur son travail. Un «archaïsme» qui devrait disparaître avec la réforme «Cap qualité courrier» visant à «optimiser» le traitement des lettres en remplaçant les salariés par des machines. Le facteur se limitera à la seule distribution, ce qui implique un allongement des tournées et une diminution des effectifs. On dégraisse ! Quant à «Facteur d’avenir», un volet de cette réforme,il instaure des tournées sécables dépourvues de titulaires et le partage du travail des absents (maladie) entre les présents. Dans les Bouches-du-Rhône, une quarantaine de bureaux subissent cette réorganisation. À Paris, c’est plié, et cela devrait être effectif dans tout l’Hexagone d’ici un an ou deux.

Primes et promotions promises aux plus méritants font office de carotte. «On en prévoit pour 52% des facteurs…», argumentait un chefaillon de la direction départementale lors de la première réunion de négociations dans laquelle CQFD s’est incrusté. «Ils font miroiter des promotions, mais y en aura pas pour tout le monde. Certains ne se sont pas mis en grève car ils espèrent…», constate Djamel, facteur à Colbert. «Je ne vais pas vous dire que “Facteur d’avenir”, c’est merveilleux. Mais “Facteur d’avenir”, ça crée de l’emploi !», insistait le cadre lors du simulacre de pourparlers. L’avis des premiers concernés diffère. Au bureau de La Belle de Mai, le «Facteur d’avenir» se vit au présent depuis décembre 2007. Stéphanie, qui bosse «en cabine» — elle s’occupe des recommandés et des valeurs déclarées — en connaît les conséquences : «Avant cette réforme, nous étions une brigade de six», explique-t-elle, «et nous ne sommes plus que trois pour la même charge de travail.» Ses collègues qui arpentent le quartier font le même constat : «On avait trente-deux tournées, on n’en a plus que vingt-quatre, plus une sécable. On se la partage quand on a terminé notre secteur», raconte Wilfrid. «Avec ça, on a perdu six emplois et ils font appel quasi en permanence à des intérimaires.» D’où des ratés dans la gestion du courrier : «La direction présente ça comme un projet “qualité”», poursuit Wilfrid, «mais on a de plus en plus de réclamations !»

La prime instaure un climat délétère : «Ils font miroiter 300 euros par personne. Mais si l’équipe n’atteint pas les objectifs fixés, ça diminue. Bonjour l’ambiance entre collègues !», s’énerve Wilfrid. Le pire c’est que la direction vend sa réforme sous couvert de «travail en équipe» et «d’entraide»… «Cela fait dix ans que je suis à La Poste, et avant les gens s’entraidaient», fulmine Wilfrid. «Ils avaient le temps : on finissait sa tournée, on allait aider le collègue. Mais avec l’allongement des tournées, c’est impossible. Maintenant, c’est chacun pour soi.» Casser la solidarité et avoir recours à des intérimaires qui vont et viennent sans avoir le temps de connaître leurs collègues sera la vraie victoire de «Facteur d’avenir»… La grève se termine le vendredi 30 mai, faute de combattants. La direction n’a lâché que des miettes. «On est peu nombreux mais bien ancrés. Il paraît que la direction nous surnomme “La guérilla”», tente de se rassurer Djamel… Touchons du bois.

Le savoir-faire au pied

L’intérimaire ne se syndique pas et ne fait pas grève. Mais, par ignorance, flemme ou solidarité, ou les trois à la fois, il peut saboter le boulot. Le 23 mai, CQFD croise, rue Thiers, un jeune affublé d’un brassard de La Poste. Il a été sifflé par Adecco pour distribuer le courrier préparé par d’autres galériens dans un centre de tri parallèle — grève oblige… «C’est classé n’importe comment !», s’énerve le trimard. Un cadre le rejoint et redéballe les liasses sur le toit de sa voiture pendant vingt minutes. Le 4 juin, on déniche toute une bande encadrée par deux cols blancs qui lui expliquent les rudiments du métier : «Il est préférable de classer par numéros pairs et impairs», pour éviter de zigzaguer. Les petits bras occasionnels ne semblent pas plus intéressés que pressés de s’y mettre. La veille, les habitants d’un immeuble ont retrouvé dix kilos de lettres planqués dans leur cage d’escalier. Les intérimaires sont «formés et encadrés par des postiers expérimentés», assure La Poste. Formés pour faire les jaunes, y a de quoi balancer les sacs à l’égout.

CQFD no 57, juin 2008.

Publié dans Colère ouvrière

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