Dix soldats tués en Afghanistan : l'Élysée choisit les images

Publié le par la Rédaction


Le lundi 18 août, à 50 km à l’Est de Kaboul, une centaine d’insurgés talibans ont pris en embuscade une unité de reconnaissance se déplaçant à pied sous un feu nourri, tuant aussitôt neuf soldats dans les rangs français. Un dixième décèdera le mardi. Alors que, pour les familles et les citoyens, le droit de savoir — de savoir ce qui s’est exactement passé — est en question, c’est aussi le droit de voir (et donc de savoir) qui est mis à mal.

Le mercredi 20 août, le président de la République française, Nicolas Sarkozy, le ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, et le ministre de la Défense, Hervé Morin, se rendent à camp Warehouse, quartier général du commandement régional de Kaboul de la Force internationale d’assistance à la sécurité (Isaf) de l’Otan afin de se recueillir devant les cercueils des dix soldats dans la chapelle ardente dressée dans le camp, et de rencontrer le président afghan, Hamid Karzaï. Des photographes de l’agence magazine Gamma et de l’Agence France Presse l’accompagnaient pour ce déplacement ainsi que des rédacteurs de différents médias nationaux.

À Kaboul, pas de photos de la cérémonie


Le président Sarkozy devait s’entretenir avec son homologue afghan, Hamid Karzaï dans les salons de la résidence présidentielle de ce dernier. Or, au moment même où les photographes accrédités étaient convoyés par l’armée vers la résidence et conviés à fixer pour l’histoire cette rencontre, le président accompagné de ses ministres s’adressait aux militaires du 8e RPIMa et se recueillait dans la chapelle ardente devant les dépouilles. Évidemment, il était matériellement impossible pour les photographes d’être simultanément présents sur deux sites. Cette impossibilité a-t-elle été intentionnellement organisée par les personnes en charge de la communication présidentielle ? En tout cas, les photographes, invités à assister à la rencontre entre les deux présidents, n’ont absolument pas été informés de la cérémonie sur la place d’arme de camp Warehouse. Quelques photos prises par des «journalistes texte» présents à la cérémonie parviendront malgré tout aux médias français.

À Orly, pas de photos du retour des cercueils


Dans la même journée du 20 août, les cercueils des dix militaires arrivaient par avion spécial à Orly, accueillis par le premier ministre, François Fillon.

Les premières informations en provenance du service communication de l’Élysée indiquaient qu’il n’y avait pas de restrictions pour les prises de vues. Pourtant, quelques heures plus tard, les rédactions étaient informées que seul l’ECPAD (Établissement de Communication et de Production Audiovisuel de la Défense), service communication des armées, effectuerait les images du retour sur le tarmac et les redistribuerait aux différentes agences de presse et quotidiens nationaux.

Puis nouveau changement dans la soirée, un membre de l’ECPAD téléphone aux rédactions et indique que «sur demande de Franck Louvrier (conseiller à la présidence pour la communication), il n’y aura pas de photos». «Désolé mais ça vient de l’Élysée», ajoute t-il d’un air embarrassé…

On sait que Franck Louvrier a des velléités de casser le Comité de liaison en charge de l’organisation des pools presse images lors des déplacements élyséens. M. Louvrier ne cache pas non plus que sa référence en matière de communication présidentielle est le service presse de la Maison Blanche. On se souvient que c’est également ce même Franck Louvrier, alors en charge de la communication du ministre de l’Intérieur Sarkozy, qui avait négocié en direct avec un responsable photo de l’AFP la remise des photos d’une manifestation en Corse.

Qui décide ce que les citoyens doivent voir ?

En France, comme aux USA où au retour de soldats morts en Irak jamais aucun cercueil n’est montré ni filmé, la nouvelle communication élyséenne décide désormais que ce qui est bon pour la communication présidentielle est bon pour l’information destinée aux citoyens.

Le retour des cercueils français, en présence du premier ministre, n’avait sans doute pas, aux yeux des «communiquants» de l’Élysée la solennité organisée pour l’hommage rendu par le président de la République, lors de la cérémonie aux Invalides le 21 août, dont les images ont été retransmises en direct sur les chaînes publiques.

Or il est particulièrement grave que le pouvoir politique choisisse lui-même les images destinées aux citoyens, particulièrement lorsqu’il s’agit des engagements militaires décidés en leur nom, avec les conséquences que l’on sait.

Dans le même temps ces derniers jours, les journaux de 20 heures diffusaient, parfois sans se poser trop de questions, des images de cadavres, des bouts de chair et des haillons sanguinolents filmés au Pakistan et en Géorgie…

Éric Cabanis - Acrimed, 23 août 2008.

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