Sur l'analphabétisme

Publié le par la Rédaction

Lettre de Guy Debord à Ricardo Paseyro

Paris, le 31 octobre 1989

Cher Monsieur,

J
espère que vous me passerez lapparence commercialement alphabétique et machiniste que revêt ma réponse à votre trop généreuse lettre : souvent mon écriture manuscrite est spontanément peu lisible, et le temps ne la pas améliorée.

J’ai beaucoup admiré votre Éloge de l’analphabétisme, qui va tant choquer ta canaille instruite du jour. Et j
y ai beaucoup appris. Je navais pas encore pensé à reconnaître, dans lalphabétisation forcée, cette même tendance à la totale dépossession de chaque communauté et de lensemble des peuples, que léconomie et lÉtat modernes ont fait triompher universellement. En somme, un cadeau aussi captieux que l’obligation de la voiture pour tous, ou la représentation politique. Et pourtant, timeo Danaos et dona ferentes.

Là-dessus, et comme dans
la pure prévision dArmand Robin, le nouvel analphabétisme a surgi en tant que malheur supplémentaire. J’ai encore connu un bon nombre d’analphabètes intelligents. Mais ils avaient appris à parler dans une compagnie de Gitans, un village de Kabylie, une ville dEspagne. Cela ne pourra plus sapprendre sur une autoroute, ou devant un récepteur de télévision. Désormais le complet ou demi-analphabète sera seul ; et perdu dans une impénétrable forêt de mensonges.

Ne doit-on pas voir une correspondance du même genre entre le mouvement de disparition sociale des domestiques et le rapide affaiblissement de l
idée que nimporte quel livre publié ne pourra avoir un intérêt éventuel que si lauteur la écrit lui-même, à partir dobservations quil a lui-même rassemblées et jugées ? Mais simultanément chacun serait censé devoir être à présent personnellement capable de conduire un véhicule, ou de passer au four à micro-ondes les savoureux produits de lusine agro-alimentaire.

C
est avec grand plaisir que je vous rencontrerai. Nous ne manquerons pas de mal à dire de tout le monde. Je vous proposerai une sorte de bar, quon peut espérer discret, dans le quartier de nos éditeurs. Dites-moi laprès-midi et lheure qui vous conviendront sous peu de jours.

Bien cordialement à vous,

Guy

Publié dans Debordiana

Commenter cet article