Désobéir sans se prendre trop au sérieux

Publié le par la Rédaction


Au sein de notre collectif de galériens du logement, Jeudi noir, on ne se réveille pas le matin en se disant qu’on va bafouer la loi. Nous n’avons jamais mis en avant le fait même de désobéir, nous n’en avons jamais fait une fin en soi, une preuve de courage ou de radicalité. Mais dans un pays où le droit de la propriété est une vache sacrée constitutionnelle qui balaie tout sur son passage, c’est difficile de défendre un droit aussi méprisé que le droit au logement sans se poser la question de la désobéissance. Si vous ajoutez à cela un président qui promet de faire du locataire une espèce en voie de disparition et qui transforme les squatteurs en dangereux terroristes, on se retrouve vite dos au mur et poussé à transgresser quelques lois pour se faire entendre.

Des premières intrusions subversives mais sages

Pourtant, promis, cette fois-ci, au début, on avait commencé plutôt sagement, façon bon enfant bien peigné et qui demande un logement «s’il vous plaît». Pour attirer l’attention, nous avions lancé une série de vraies-fausses visites d’appartement, transformées en fiesta au nez et à la barbe du propriétaire habitué généralement à tomber sur des larves rampant plus bas que terre pour décrocher la studette hors de prix. C’était déjà subversif : être mal-logé ne doit pas empêcher d’être plus joyeux que le marchand de sommeil. Et on faisait attention à ne pas tomber dans l’excès qui décrédibilise : pas d’effraction, pas de dégradation, pas de violence, juste des confettis. Et quand la police arrivait, nous étions déjà en train de passer l’aspirateur et de leur offrir une coupe de mousseux.

Une radicalisation justifiée par l’absence de débouchés

Gros succès médiatique, qui nous sert dans la foulée à décrocher un rendez-vous chez le ministre du logement de l’époque, Jean-Louis Borloo. Seulement, on s’est aperçu qu’il n’y avait pas de volonté politique de s’attaquer vraiment à la crise du logement : budgets insuffisants, expulsions locatives en hausse, refus de construire des HLM par un grand nombre de maires… C’est à ce moment-là, en novembre 2006, que nous avons annoncé une «année 2007 portes ouvertes», où nous allions réquisitionner à tour de bras comme autant de feux à allumer sur le front de la crise du logement. Inutile de vous dire que les rapports avec la police se sont franchement dégradés… Mais cette désobéissance civile ne se justifiait qu’après avoir épuisé les voies de recours habituelles.

Une désobéissance rendue légitime par la précarité des désobéissants

Mais une désobéissance réussie suppose quelques règles, pour gagner la bataille de la communication, c’est-à-dire la seule bataille où nous pouvons être plus forts que les forces de l’ordre. Ok, l’ouverture de bâtiments vides, c’est une montée d’adrénaline réjouissante, un sentiment de se faire justice soi-même, une aventure collective inoubliable. Mais au-delà de ça, pour être pris au sérieux, il faut montrer que l’on désobéit par état de nécessité et non pour s’amuser. C’est pourquoi nous organisons un véritable casting des candidats à la réquisition pour trouver ceux qui ont le plus besoin de se loger aux frais de la princesse. Difficile alors face à des jeunes sans le sou, pour le propriétaire qui laisse son immeuble vide depuis dix ans, de passer pour une pauvre victime.

Une réquisition vise à loger quelques dizaines de personnes, mais elle ne doit pas se limiter à ça. En échange de ce logement pas cher, les squatteurs assument un rôle de porte-voix pour tous les mal-logés : pas question de squatter tranquillement dans son coin et de ne faire de la réquisition une solution purement individuelle. La médiatisation devient la contrepartie indispensable à l’auto-appropriation d’un coin de ville.

Questionner la justice

Ainsi, les réquisitions citoyennes ont l’avantage de pousser la justice dans ses retranchements et de la forcer à prendre position, et révéler l’injustice permanente mais silencieuse faite aux mal-logés. En effet, le propriétaire attaque toujours ses «occupants sans droits ni titres» devant les tribunaux, les forçant à avouer que le droit de propriété prime sur le droit au logement. Mais le débat qui l’accompagne nous permet de questionner ces évidences. Et parfois les squats gagnent plusieurs mois de délai, en obtenant ainsi par la justice la reconnaissance du rôle social de ces lieux «illégaux». Et inutile de dire que quand la police vient expulser les occupants à six heures du matin, en mettant les meubles et les jouets des enfants sur le trottoir ou à la benne à ordures, l’injustice saute encore un peu plus aux yeux… Effet pédagogique garanti !

Évidemment, pour séduire, en plus du combat politique symbolique, la désobéissance doit pouvoir parfois obtenir des résultats très concrets. C’est le sens de notre devise : Réquisitionner - Préempter - Reloger (RPR). Notre action pousse les élus locaux à agir pour racheter quand c’est possible les bâtiments occupés, les transformer en logements sociaux et reloger les occupants précaires.

Inventer de nouvelles façons d’habiter

Mais la réquisition, ce n’est pas que la dénonciation et la transgression, c’est aussi l’invention ici et maintenant de nouvelles façons d’habiter, qui ne sont pas centrées sur la notion de propriété individuelle mais tournent autour du partage, de la discussion et de l’égalité entre tous les participants, pour la simple et bonne raison que des squatteurs ne peuvent pas vraiment faire appel à la justice en cas de désaccords internes. Et enfin, la désobéissance, pour réussir, doit s’efforcer de toujours mettre les rieurs de son côté. Ce qui suppose non-violence, bonnes relations avec les voisins et rôle social dans le quartier. Car si la loi et la police sont généralement les armes des puissants, l’humour est souvent la seule et la plus subversive des armes des faibles.

Manuel Domergue - Fumigène no 10, 14 août 2008.

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