Émeutes de la faim : bientôt la fin ?

Publié le par la Rédaction

La vie chère en question

Mi-avril 2008. C’est la stupeur dans la plupart des journaux européens, surpris par les brusques éruptions de colère, les émeutes de la faim. Au-delà du spectaculaire et de l’hypocrisie des médias et des politiques, qui feignent de découvrir le caractère inique de ce monde, il est temps de revenir sur ce qu’on a appelé la vie chère.

Qu’entend-on par le terme de vie chère ? La vie chère a remplacé le terme de pouvoir d’achat depuis peu. Elle traduit un glissement de sens non négligeable. En effet, on passe toujours notre vie à travailler, mais alors que dans un cas, on semble travailler pour pouvoir acheter, dans l’autre, on paye sa vie, chère.

Travailler pour survivre, c’est de plus en plus dur. Pourquoi ? Parce que les salaires n’augmentent pas en Afrique. Normal, puisque les institutions financières internationales telles que le FMI ou la Banque mondiale imposent depuis de nombreuses années de ne pas augmenter les salaires et de réduire les effectifs des emplois stables (fonctionnaires, personnels soignants, etc.). Cela a son incidence lorsque les prix, eux, augmentent dramatiquement.

En outre, si dans des pays développés, comme les États-Unis ou l’Europe, la part du budget des ménages consacrée à la nourriture est assez faible (10%), ce chiffre est tout autre dans les pays du Sud. Dans de nombreux pays, il peut approcher les 80-90%. On comprend dès lors les enjeux signifiés par des hausses de prix. La vie chère dans le domaine alimentaire s’analyse donc à partir de plusieurs phénomènes, structurels ou conjoncturels et en rapport avec les situations locales.

Des raisons conjoncturelles

On peut avancer deux éléments conjoncturels : d’une part, une spéculation de replis sur les denrées alimentaires suite à la crise du crédit immobilier aux États-Unis et en Espagne, et d’autre part l’enlisement de la guerre en Irak, qui a provoqué la flambée des prix du pétrole et donc de l’essence (prix du baril multiplié par cinq en deux ans).

Voyons maintenant les éléments relevant de l’agriculture. À tout seigneur, tout honneur, commençons par le riz, première céréale mondiale et aliment de base. Le prix du riz, qui a grimpé de plus de 100% en quelques mois, est à première vue lié à la conjoncture, celle d’une campagne 2007 assez médiocre. Cela a du coup incité la Thaïlande, premier exportateur mondial de riz à garder une partie de sa récolte pour le marché intérieur. Et s’ils ont fini par vendre le restant, c’est à des prix bien plus élevés.

Pour l’Afrique, d’autres facteurs sont venus s’ajouter à cette mauvaise récolte, comme la décision de l’Égypte, en mars dernier, de ne pas vendre à l’étranger pour une période de six mois, jusqu’au mois d’octobre prochain. Or, l’Égypte, non contente d’être un grenier à blé, est l’un des plus gros producteurs de riz d’Afrique. Cette mesure, prise au sein d’un pays friand de cette céréale, visait à maintenir le riz à un prix correct pour les consommateurs égyptiens. Le pays du bord du Nil a suivi en cela l’exemple du Vietnam et de l’Inde, respectivement deuxième et troisième exportateurs mondiaux de riz, et du Cambodge. Au total, ces restrictions diminuent de plus d’un tiers les stocks de riz sur le marché international, une aubaine pour l’inflation, et donc la spéculation. La catastrophe pour les pays à faibles revenus, qu’ils soient d’Afrique, d’Amérique ou d’Asie (le Bangladesh a vu le prix de son riz doubler en un an).

Il faut toutefois relativiser le caractère nouveau de ces retenues des ventes, puisque la première céréale mondiale en terme alimentaire est surtout consommée localement. En effet, seulement 4% de la culture du riz de la planète part à l’exportation. La Chine, au premier rang mondial, destine toute sa production à sa population (1,3 milliard d’habitants).

La demande explose

Seconde constante, de fond, le prix du riz grimpe parce que la demande est en hausse, en raison de l’accroissement démographique des zones à forte consommation de riz, Afrique et Asie. En 2004, le prix d’une tonne de riz «thaï 100% grade B» (la norme du marché) a varié entre 250 et 270 dollars, puis entre 325 et 350 dollars en 2005. Cette année, le prix de la tonne a atteint la barre des 700. Une situation explosive donc et extrêmement nocive pour les populations, ce qui explique, entre autres, l’apparition de troubles dans plusieurs pays en Afrique (voir ci-dessous).

C’est la peur des émeutes de la faim récurrentes, dangereuses pour l’ordre du monde capitaliste, qui fait réagir et hurler à la surprise. Pourtant, la situation n’est pas nouvelle : les ressources naturelles ne se multiplient pas comme des petits pains ; la population mondiale, elle, si. En prenant en compte les besoins toujours plus croissants de la Chine et de l’Inde, mais aussi des pays d’Afrique, en pleine croissance démographique, la loi de l’offre et la demande du marché va pousser à une hausse des prix. Et cela attire déjà les spéculateurs et autres fonds de pensions qui jouent sur le cours des denrées. Si l’on ajoute le poids des intermédiaires en Afrique, grands commerçants dans l’Afrique de l’Ouest notamment, vous comprendrez pourquoi le sac de riz de 100 kg a dans certains cas triplé.

Autre élément essentiel à la bonne nutrition, la viande. Or, les cours ont aussi grimpé, en raison notamment de l’envol des prix du soja, premier aliment distribué aux bêtes dans le monde entier. Le soja monte, les éleveurs répercutent les prix. Lorsque les Dakarois achètent leurs poulets en provenance du Vietnam, premier exportateur mondial, sur le marché, ils sentent les hausses, accentuées par la percée du carburant, toujours plus cher.

Autre produit de première nécessité en Afrique, les céréales tels que le mil ou le blé. Là encore, le prix est à la hausse, sous le double effet des récoltes en demi-teinte et des hausses des prix du carburant.

Dans ce cas-là, tout comme pour le marché des huiles alimentaires, un autre phénomène entre en ligne de compte : le recours de plus en plus important aux biocarburants (d’origine végétale). Ces derniers entrent désormais en concurrence avec les productions locales, vivrières, qui disparaissent sous les effets de la rentabilité, les paysans ayant par conséquent encore plus de mal à survivre. Là encore, on constate l’absurdité d’un système qui encourage la production de carburant à base de maïs, de canne à sucre ou d’huile de palme et décourage celle des des céréales, des légumes et d’autres cultures locales destinées à nourrir sur place la population.

Une destruction structurelle

Dans l’intérêt de l’agriculture capitaliste, pour trouver de nouveaux débouchés à leurs productions, les USA, l’UE et des pays émergents, tel que le Brésil, premier producteur mondial d’éthanol, ou la Malaisie avec l’huile de palme, ont augmenté certaines productions au détriment d’autres. Pour diminuer la pollution dans les pays riches, on accélère les ravages écologiques (destruction massive des forêts, envahissement d’espèces, etc.), et on accroît la malnutrition en diminuant la part de surface agricole cultivée à des fins alimentaires.

On peut comprendre la position du petit paysan malais qui ne peut plus vivre des fruits de son travail en raison de prix de vente trop faibles et de la concurrence des multinationales de l’alimentation. Mais la diversité des produits est menacée, les pays et villages dépendent des importations, et donc des prix du marché.

En poussant dans les années 80 les pays en voie de développement à travers les désastreux plans d’ajustement structurels (PAS), à la poursuite des monocultures, le plus souvent héritées du système colonial, c’est-à-dire à renoncer à son autosuffisance alimentaire, tout en ouvrant son espace sans obstacle au libéralisme, les dirigeants de ce monde ont précipité les populations vers l’abîme. Ce ne sont pas les larmes de crocodiles versées par les responsables en place, à la FAO ou ailleurs qui le feront oublier.

La question énergétique

Et c’est sans parler du dernier élément grevant le budget et les conditions de vie des plus pauvres, le bond spectaculaire du prix de l’essence, lié à la situation des ressources pétrolières, en passe de disparaître à l’horizon 2030, et la nécessité de remplacer celles-ci pour l’énergie et pour stopper le réchauffement climatique, désormais reconnu par tous comme véritablement préoccupant. Sur ce dernier point, il faut se rappeler que les Africains subissent plus que d’autres les impacts environnementaux, avec notamment la progression du désert, qui grignote les terres cultivées. Ce qui complique encore plus d’avoir l’autosuffisance alimentaire. Situation d’autant plus scandaleuse que ce continent est loin derrière les autres en terme de pollution globale.

La hausse du pétrole a des conséquences aussi dans la vie de tous les jours, augmentant les coûts de production d’un grand nombre d’activité : le transport bien sûr, mais aussi les industries.

Et cela finit par faire trop pour des millions d’être humains qui craquent devant l’accumulation de richesses d’un côté et la misère de l’autre. Il faut de toute urgence mettre à terre ce système capitaliste, bâtir un autre monde, donner les clés aux uns et aux autres pour reprendre le contrôle de leurs ressources, qu’elles soient énergétiques ou alimentaires. L’exact contraire de toute la politique des Nations unies, des institutions financières internationales, de «l’aide au développement» et des États comme la France qui feignent la peine à l’égard des Africains. À nous d’imposer un autre système.

NTE, du Groupe de travail Afrique du SI de la CNT

Les récentes émeutes de la faim en Afrique
Burkina Faso
«Les 20, 21 et 22 février 2008 certaines capitales régionales du Burkina, en l’occurrence Bobo Dioulasso, Ouahigouya et Banfora ont été secouées par de violentes manifestations contre la vie chère que l’on pourrait qualifier de véritables émeutes de la faim, conséquences de la flambée vertigineuse des prix des produits de grande consommation.» Extrait d’un tract de la CGTB. Voir également article dans
Afrique sans chaînes no 2. Plusieurs centaines de personnes sont arrêtées et jugées. Depuis une coalition contre la vie chère (syndicats et société civile) muliplie les grèves générales (8 et 9 avril puis 13, 14 et 15 mai).
Cameroun
Des émeutes de la fin éclatent les 25, 26 et 27 février 2008 à travers tout le pays. Selon les associations de doit de l’homme MDHC et FIDH : «Ainsi, dans les seules villes de Loum, Kumba, Bamenda, Buéa, Basang, Limbe et Njombé-Penja, le bilan s’élèverait déjà à près de 35 victimes. À Douala et Yaoundé, où les affrontements entre les civils et les forces de la police, des militaires et de la Gendarmerie ont été particulièrement violents, on dénombrerait aussi plusieurs dizaines de morts et plus de 2000 arrestations parmi la population civile.»
Égypte
Mouvements de grève dans tout le pays en mars-avril 2008 (notamment les ouvriers du textile de Mahalla el Kobra) qui débouchent sur une grève générale le 6 avril. Des émeutes, durement réprimées, ont éclatées notamment à Mahalla, dans la région du Delta.
Sénégal
La manifestation organisée à Dakar le 30 mars pour protester contre la cherté de la vie est interdite et brutalement réprimée par la police (plusieurs dizaines d’arrestations musclées).
Côte d’Ivoire
Le dimanche 30 mars le président Gbagbo recevait son ami… Jack Lang qu’il décore puis emmène découvrir les fastes d’Abidjan (à proximité immédiate d’un autre quartier de Yopougon, Wassakara, où manger trois fois par jour est un luxe) sous l’objectif des caméras de télévision. Les jours suivants, des manifestations contre la vie chère éclatent à Abidjan dans le quartier de Cocody, où se situe la résidence du président ivoirien Laurent Gbagbo, puis dans d’autres communes de d’Abidjan et certaines villes de l’intérieur (Yopougon, Port Boué, Attécoubé, Grand Bassam). Officiellement, il y aurait eu au moins un ou deux morts.
Et aussi Guinée, Sénégal, Niger, Cameroun, Madagascar, Mauritanie… sans parler des autres continents.

Afrique sans chaînes no 3, juillet 2008.


Publié dans Internationalisme

Commenter cet article