Une calculette dans la musette (2)

Publié le par la Rédaction

Le Tour vu par l’ancien entraîneur de Festina Antoine Vayer


Un dopage humain, mesuré

Avons-nous assisté à un phénomène de décroissance durable sur ce Tour 2008 ? Plus on aurait pédalé moins vite, moins on aurait pédalé plus vite. Cela concerne un certain ventre mou du peloton freiné et méfiant face aux «petits moyens» (on l’a entendu sur le Tour) de l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD).

Ses méthodes d’action sont limitées à cause de la loi et de l’État de droit qui lui intiment de ne trouver que ce qu’elle est autorisée à chercher. Sauf à démontrer des méthodes dopantes grâce à des actions de police. Pour lutter efficacement, il faut changer la loi et le statut des comédiens du «cyclisme spectacle». C’est un métier, pas un sport. Il faut se mettre cela dans l’athlète : comprendre sa psychologie, sa nature, ce qu’il peut cacher derrière sa bonne mine. La passion, c’est celle des crédules et naïfs qui font du vélo le dimanche ou des spectateurs mal informés. Les artistes du Tour peuvent s’enrichir en se droguant grâce à pléthore de metteurs en scène, avec le risque de se faire pincer. Dans ce cas, ils reviennent plus fort qu’avant, soit en tant que coureur, soit dans l’encadrement ou bien dans le consulting médiatique. Ils se sont jetés dans les bras les uns les autres samedi devant les écrans de télévision. Ils ont gagné : la bataille et la guerre ? L’AFLD s’enorgueillit d’avoir frappé quelques coups de piolet sur la pointe de l’iceberg du dopage. C’est navrant que la bonne volonté ait des limites. Qui montrent l’impuissance.

Le «mou» du peloton s’accommode en suivant les gruppettos et prend un risque ponctuel sur une étape avec un produit «24 heures» indétectable (on dit dans le milieu qu’il «passe» au contrôle). Un jeu d’enfant. Être intelligent, c’est s’adapter. Être vicieux et pervers, c’est encore «mieux». Parlons des durs, car ce sont eux qui font la loi et obtiennent amour, gloire et beauté. Le cru 2008 est le cinquième plus rapide de ces dix dernières années. Au classement général, trois coureurs (compte non tenu des Saunier Duval, exclus), Carlos Sastre, Franck Schleck et Bernhard Kohl, ont franchi la barre des 410 watts de puissance moyenne dans les longs cols de fin d’étape. Les «rouleurs» Stefan Schumacher et Fabian Cancellara ont frôlé les 50 km/h de vitesse moyenne, proche des records historiques en contre-la-montre longs. Ces deux-là ont dégoûté les grimpeurs dans les cols. Aberrant. Et rassurant, quelque part : au moins, on reconnaît les références «spectaculaires» des années EPO ; l’absence de fatigue et de limites physiologiques. Derrière, des contre-performances ont donné l’aspect d’un dopage «humain», moins fort, mesuré, synonyme d’espoir : on ne parle plus de renouveau ni de rupture.

Mais les suiveurs ont perdu leur latin puisque, si les références des uns sont restées constantes, d’autres se sont effondrées. Les meilleurs n’étaient pas là. Comme l’équipe Astana, financée par le Kazakhstan, qui a gagné toutes les grandes courses en 2008 (Tour d’Italie inclus). Astana reviendra l’an prochain, vengeresse. On attend avec impatience Katioucha : une nouvelle équipe russe, du nom des roquettes de l’ex-armée Rouge. Elle a reçu le soutien de Poutine. Elle possédera un budget de 30 millions d’euros. On va dépoussiérer les références du cyclisme. Le salut viendra du front de l’Est. Mais, de grâce, n’évoquons pas la notion de sport et de ses valeurs quand on évoque le Tour de France. Ça serait indigne.

Libération, 28 juillet 2008.


Plus fort encore que les Festina de 1998

Faut-il conclure que le sport de haut niveau n’est plus qu’une escroquerie intellectuelle ? Pour se faire un avis, revenons en arrière. L’Italien Riccardo Riccó était dans l’équipe Saunier Duval, dirigée par Gianetti. Ce dernier a été longuement hospitalisé suite à l’utilisation de perfluocarbone (PFC) en 1998, quand il était coureur à la Française des jeux. Le vainqueur de l’Alpe-d’Huez avant-hier fut l’Espagnol Carlos Sastre, de l’équipe CSC, coachée par Bjarne Riis, «monsieur 60%», en référence à son taux d’hématocrite (et un coureur est interdit de départ dès 50) et déchu de son Tour 1996 pour dopage à l’EPO. Ricco et Sastre sont dans le bateau du Tour 2008. Enfin, l’Italien l’était : Riccó et la Saunier Duval ont été débarqués.

Pour se vêtir de la tunique d’or, le Madrilène Sastre (33 ans) a simplement maintenu son niveau
dans les Alpes. Un niveau qui permet à un coureur de 70 kilos de développer une puissance moyenne située entre 423 et 430 watts dans les cols finaux de fin d’étape, après six heures de vélo et deux cols hors catégorie dans le rétro. Pour simplifier, cette puissance mécanique restituée lui a permis de rouler, tant dans les montées clés de Prato Nevoso que de l’Alpe d’Huez, à 21 km/h sur des pentes moyennes de 8%. Je ne commente même pas. Il a fait le ménage derrière l’aspirateur de l’Agence française de lutte antidopage, qui est allé chercher les moutons de la Saunier Duval sous le lit du Tour. Les CSC ont été ammené par un rouleur monstrueux : Fabian Cancellara. Le Suisse, qui a reproduit plusieurs fois des relais phénoménaux en pente (entre Belleville et Saint-Sorlin-d’Arves, dans l’avant-dernier col de l’étape de l’Alpe-d’Huez) à 30 km/h sur 6,5 bornes, a laminé seul ce qui restait du maigre peloton de grimpeurs.

Foudroyantes. Son autre équipier, le jeunot Andy Schleck, est capable d’aller chercher les adversaires velléitaires plus d’une dizaine de fois par des accélérations foudroyantes à plus de 470 watts et à 35 km/h, au plus fort des pentes. Andy, c’est la star de demain. En 2004, lors de la montée «contre-la-montre» (sans difficultés préalables) de l’Alpe-d’Huez, les meilleurs Français, comme Stéphane Goubert et David Moncoutié, s’étaient exécutés en 39’56” et 39’58”… Cette année, avec deux cols dans le cornet (Galibier et Croix de Fer), ils font 43’20” et 44’27”. Sastre, lui, avait grimpé en 39’57” en 2004. Avant-hier, le même Sastre gravit la pente en 39’30”. J’aimerais qu’on m’explique ce gain de près 30 secondes. Jérôme Pineau a abordé l’Alpe-d’Huez en tête : il termine à 12 minutes de Sastre. Moncoutié va quitter Cofidis faute de résultats. Goubert (38 ans) a un nouveau contrat.

Toscane. Côté finances, les gains amassés par les stars des années EPO leur ont permis d’acquérir notoriété et propriétés en Toscane et dans le sud de la France. On ne citera personne : ils nous racontent le Tour chaque jour. Mieux vaut en rire. Avant-hier, 3000 kilomètres avaient été parcourus en soixante-quatorze heures et trente-neuf minutes. Nous allons tout droit vers la cinquième moyenne la plus rapide de toute l’histoire du Tour. Vu ce que je sais, et pour avoir vécu in vivo les incidences du dopage organisé chez Festina (j’ai témoigné en tant qu’expert au procès de 2000), je m’étonne des performances.

En 1998, j’entraînais Festina, où Stéphane Goubert était équipier. Une équipe, à l’époque, où le perfluocarbone était interdit, et les taux d’hématocrite réglés entre 49 et 50. Une équipe où l’IGF1, toujours indétectable, était pris comme un sucre d’orge. Une équipe où les corticoïdes retard étaient injectés par petites doses. Tout cela pour dire que je constate que depuis, chaque année, nous assistons à des numéros individuels ou collectifs quantifiables et supérieurs à ceux de notre équipe. À l’époque, il fallait se doper simplement pour suivre dans le ventre mou du peloton. Aujourd’hui les branches qui dépassent de la forêt sont coupées. On a arasé un sommet (Ricco). Après 1998, plus rien ne devait être comme avant. Nous en sommes en 2008. Et à des niveaux de performances supérieurs à ceux du dopage «contrôlé» de l’ère Festina. Comprenne qui pourra.

Professeur d’EPS et ancien entraîneur de Festina, Antoine Vayer, 45 ans, dirige AlternatiV, une cellule de recherche sur la performance, à Laval (Mayenne). Il chronique le Tour pour Libération.

 


Libération, 25 juillet 2008.


Une calculette dans la musette (1)

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