Marina Petrella, en grève de la vie

Publié le par la Rédaction


Comme je le dis souvent si Marina était en liberté elle serait à nos côtés notamment contre la chasse à létranger.
Seulement, aujourdhui Marina est en prison depuis presque un an et son décret dextradition vers lItalie et la prison à vie a été signé.
Même si le seul fait que Marina ait été à nos côtés dans nos petites luttes quotidiennes pourraient suffire à ce quon se mobilise pour elle, il faut rajouter quen plus elle a une petite fille qui depuis un an est séparée de sa maman, séparation bientôt à perpétuité…
Bref si je vous raconte tout ça cest parce quaujourdhui, pour Marina comme pour toutes celles et ceux qui sont les cibles et les otages de la politique de l’État français, il ny a quun seul espoir : la mobilisation et les réactions du plus grand nombre.
Aussi, pour ceux qui peuvent, un rassemblement pour Marina est prévu le jeudi 3 juillet 18h30 à Palais Royal.
Il y a aussi une campagne de faxs et de mails en direction des autorités qui est lancée. Merci dy participer le plus nombreux possible en allant voir les modalités en ligne.
Et puis, pour ceux qui veulent en savoir un peu plus sur la réalité quil faut mettre derrière les mots quon nous assène (terroriste, prison, extradition, justice…), je vous conseille cette lecture plus bas.
F.

Marina Petrella, en grève de la vie

Sa mère se laisse mourir, elle le sait bien. Elisa allume une cigarette sans trembler. «Ce n’est même pas une crise suicidaire, cest une baisse de lénergie vitale. Elle boit un peu deau, le reste, elle sen fout, explique calmement la jeune femme. On peut mourir de tristesse, vous savez. Je supporte parce que je ny pense pas. On nest pas des gens à se complaire là-dedans.» Marina Petrella, 54 ans, ancienne dirigeante des Brigades rouges, attend la mort sans hâte dans une cellule de lunité psychiatrique de la maison darrêt de Fleury-Mérogis (Essone). Elle a été arrêtée un peu par hasard en août 2007, alors quelle travaillait comme assistante sociale, après avoir passé quinze ans à reconstruire sa vie en France. Avec ses deux filles et des papiers en règle.

État dépressif gravissime

Le premier ministre, François Fillon, a signé son décret d
extradition le 9 juin. Elle a, sans illusions, saisi le Conseil d’État, qui ne rendra pas sa décision avant plusieurs mois. Marina Petrella nattend plus rien. Le médecin de la prison de Fresnes a noté, le 11 avril, «état dépressif gravissime, douleur morale, idées de mort extrêmement prégnantes, angoisse avec vécu somatique, sensation davenir bouché, lensemble évoquant une crise suicidaire franche et très inquiétante». Le 9 juin, un autre médecin, le docteur Jean-François Bloch-Lainé, salarme de cet «abandon de vie» et relève quelle perd «2 kg par semaine». «Son état ne l’intéresse plus, sinquiète le médecin. Mme Petrella ne se nourrit plus, ne boit plus, ne communique plus, et lâche prise dans un état de dépression important.» Ses avocats demandent au gouvernement dappliquer la «clause humanitaire» de la Convention européenne dextradition de 1957, qui autorise à ne pas extrader une personne «en raison de son âge ou de son état de santé».

Élisa, sa fille, connaît bien la prison, elle y est née. Un 25 août, il y a presque vingt-cinq ans, à Rome. Elle y est restée dix-huit mois avant d
être confiée à Léa, sa grand-mère, qui avait au début des années 1980 toute sa famille en prison, son fils, sa fille, son gendre. Près de 60.000 personnes ont été inculpées, 5000 ont été incarcérées pendant «les années de plomb» en Italie lors dénormes procès, après le vote de lois spéciales. LItalie baignait alors dans «une véritable guerre civile, bien que de basse intensité», a reconnu Giovanni Pellegrino, le président de la commission parlementaire denquête.

Élisa n
en garde pas un mauvais souvenir. «Quand ils sortaient de prison, les gens se retrouvaient pour comprendre ce qui sétait passé, raconte la jeune femme. On noubliait pas ceux qui y étaient encore, je me rappelle cette solidarité fondamentale, cétait une belle leçon de vie.» Marina, sa mère, a été incarcérée huit ans avant dêtre libérée sous contrôle judiciaire, la durée maximale de la détention provisoire ayant été atteinte. Elle a encore attendu cinq ans avant dêtre définitivement condamnée, le 4 mai 1993, à la réclusion à perpétuité. Marina Petrella na pas été jugée par contumace, elle était à son procès, mais ses juges nont pas délivré de mandat darrêt. Des mois ont passé. «On ne se cachait pas, raconte Élisa. Un jour elle ma dit, on va vivre à Paris.» À Paris, il y a des amis. Sur les conseils de Mes Jean-Jacques de Felice et Irène Terrel, les infatigables avocats des Italiens, Marina écrit au procureur de Paris et aux autorités italiennes pour déclarer sa présence. Élisa est inscrite à lécole italienne, Marina est serveuse à Saint-Ouen.

«On se sentait protégé»

Rome envoie une demande d
extradition en 1994. On reproche à Marina Petrella sept crimes, parmi lesquels la séquestration dun magistrat, et surtout, en tant que membre de la direction romaine des Brigades rouges, la participation à lorganisation de cinq agressions dont lassassinat dun commissaire de police. «On na plus fait que travailler pour sintégrer en France, explique Elisa, on se sentait protégé, on entrait dans les critères de la doctrine Mitterrand.» Le président de la République avait déclaré le 26 avril 1985, devant le 65e Congrès de la Ligue des droits de lHomme, que les Italiens, qui «ont participé à laction terroriste en Italie depuis de longues années» mais «ont rompu avec la machine infernale» et se sont réinsérés «étaient à labri de toute sanction par voie dextradition». La parole du chef de l’État a engagé la France pendant dix-sept ans, sous neuf gouvernements. Dominique Perben, garde des Sceaux du gouvernement Raffarin, a rompu lengagement en extradant au milieu du mois daoût 2002 Paolo Persichetti, un professeur de luniversité Paris-VIII.

En 1994, Marina Petrella s
inscrit à un CAP de jardinier paysagiste, son dada. Il y a là Ahmed Merakchi, un homme sombre et renfermé qui gagne trois sous en entretenant les serres. Il est français dorigine algérienne, et dabord parigot du 12e arrondissement, a fait dans son jeune temps douze mois de prison, a une grande fille et une blessure mal cicatrisée du côté des femmes.

Ils s
installent dans une résidence à Épinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis), elle comme femme de ménage, lui comme gardien jardinier. Ils créent un petit journal, Entre voisins. Elle, elle marque les résidents par son intelligence. Ils déménagent ensuite à la Source, un quartier difficile d’Épinay, où Marina sermonne les gamins qui brûlent les voitures. Elle travaille bientôt au centre culturel. «La vie se passait pas trop mal, sourit Ahmed. On ne gagnait pas grand-chose, mais on était heureux. Elle ma traîné dans tous les petits théâtres de banlieue. En vacances, elle tombait en arrêt devant les belles maisons, elle savait apprécier les choses, et elle osait le dire.»

Un jour, Marina lui dit qu
elle veut un autre enfant. Lui nest pas très enthousiaste, mais finit par se laisser fléchir, à condition daller à la préfecture de police, avec une copie de la déclaration de Mitterrand. La préfecture ne trouve rien à signaler, Marina a dailleurs une carte de séjour. Emmanuella, «Emma» pour ses proches, naît le 18 décembre 1997, «le premier visage quelle a vu, cest le mien», fond Ahmed.

Tout doucement, Marina se laisse couler

Mais un jour, en 2002, à 6 heures du matin, trois hommes frappent à la porte, juste après l
affaire Persichetti. Trois policiers en civil, qui analysent leurs portables et lordinateur. Marina fait aussitôt un courrier à la mairie pour dire qui elle est, on lui répond quil ny a pas de soucis. Elle se jette bientôt dans le travail social, qui la dévore, dans le Val-dOise. «Elle se battait pour que les gens se prennent en charge, explique Anne Ouvrard, directrice dun foyer de jeunes travailleurs. Pas le genre à se plaindre. Et elle ne comptait pas ses heures.» Ahmed, ça lénervait : «À table, elle nous racontait des cas très lourds, ça lui faisait vraiment du mal. Je lui disais : “Mais prend un peu de recul !”»

Le 22 août 2007, Marina est convoquée au commissariat d
Argenteuil. Un an auparavant, elle avait vendu une voiture à un garage qui avait omis de faire le changement de carte grise. Elle y va, son certificat de cession à la main, avec Ahmed et Emma. «Ils lui ont demandé le nom de son père et de sa mère, raconte Ahmed, et à la troisième question : “Est-ce que vous avez des armes à la maison ?”, jai senti que ça tournait mal.» Marina est menottée, incarcérée, la Cour dappel confirme lextradition, puis la Cour de cassation.

Son comité de soutien tempête contre le reniement de l
’État, dans une indifférence polie. Seuls le député Patrick Braouezec et la sénatrice Dominique Voynet bataillent pour la prisonnière ; Jean-Pierre Dubois, le président de la Ligue des droits de l’Homme, sinquiète que la France propose lasile aux guérilleros des FARC et extrade une Italienne rangée des voitures. Rien ny fait.

Tout doucement, Marina se laisse couler, abasourdie par cette répétition de l
histoire. Élisa est née en détention, et quand Emma, 10 ans, a besoin delle, Marina na de nouveau que la perpétuité pour horizon. Quand sa mère a été arrêtée, la petite fille a passé quarante-huit heures sans parler. Un jour, au parloir, la fillette na plus voulu lui faire un câlin. Et puis elle na plus voulu venir du tout.

Ahmed se débrouille comme il peut, avec la petite. La cuisine n
est pas vraiment son rayon, et puis il gagne 1300 euros avec un loyer de 750 euros. «On a compris quune machine sétait mise en route, et quelle se fout bien de ce quon est», dit-il.

Élisa a arrêté son diplôme de linguistique (italien, anglais et russe — son père aussi a appris le russe, en prison) et travaille comme hôtesse. La jeune femme rayonne de force et de maturité, mais elle est fatiguée. «Ça fait beaucoup, sourit Élisa. Il faut toujours prendre sur soi, faire mieux que tout le monde. Parce que je suis partie avec aucun bagage, ou plutôt des bagages remplis de pierres.»

Marina a été placée en hôpital psychiatrique, dans un isolement absolu. Elle regarde le plafond, on la sort un quart d
heure par jour. Elle refuse toutes les visites. «Elle préfère mourir quêtre enterrée vivante, dit Ahmed, elle dit que, comme ça, ses filles pourront faire leur deuil.»

Marina vient de lui envoyer une belle photo de mer, pleine de soleil. Elle a écrit au dos : «Ça aurait pu être la mer de la Crète, mais nous ne la verrons jamais. Nous avons passé de bons et de mauvais moments, mais ce n
est pas le moment de faire le bilan, contentons-nous de lavoir vécu. Et maintenant, je te demande de toccuper quEmma grandisse saine, pas obéissante ou rebelle, mais saine, avec de bons principes. Quant à toi, tu as été le dernier homme que jai aimé… comme je te lavais promis.» Il a toujours la lettre sur lui. Il a si peur que ce soit la dernière.

Franck Johannès
Le Monde, 30 juin 2008.


Une vie plombée

Réfugiée en France sous l’ère Mitterrand, cette ancienne des Brigades rouges est menacée d’extradition. Trente ans après les années de plomb, l’Italie ne parvient pas à tourner la page.

Cela fait deux mois que Marina Petrella se laisse sombrer dans ce qu’elle appelle sa «chambre mortuaire» : une minuscule pièce d’isolement à l’hôpital psychiatrique de Villejuif, seulement «meublée» d’un lit scellé au sol et d’un seau hygiénique. Face à des murs blancs et nus, elle n’a ni radio ni télévision, ni lecture d’aucune sorte. De toute façon, ses lunettes lui ont été confisquées… Depuis la visite de deux parlementaires, le communiste Patrick Braouezec et la verte Dominique Voynet, on lui a juste concédé l’accès à un cabinet de toilette. «Le deuil sera le dernier cadeau d’amour que je pourrai faire à mes deux filles», dit cette Italienne de 54 ans, qui refuse que ses enfants la voient mourir à petit feu. «Vidée» par dix mois de prison, Marina Petrella n’arrive plus à boire, ni à manger. Elle est dans «un état dépressif gravissime», traverse «une crise suicidaire franche et très inquiétante», ont diagnostiqué les médecins de la maison d’arrêt de Fresnes. Ce sont eux qui l’ont fait hospitaliser, jugeant son «état totalement incompatible avec le maintien en détention». La vie de cette ancienne membre des Brigades rouges (BR) a basculé le 21 août 2007, lorsque son passé l’a rattrapée, trente ans après son enrôlement dans le terrorisme d’extrême gauche.

«J’ai pris un TGV dans la tête», nous a-t-elle confié par l’intermédiaire de son avocate, quelques jours après la signature, par le Premier ministre François Fillon, du décret l’extradant vers l’Italie pour y purger une peine de prison à perpétuité. À l’heure où la France prend la présidence de l’Union européenne, voilà que les années de plomb refont surface entre Rome et Paris, preuve que le dossier des exilés italiens n’est pas un dossier judiciaire comme les autres.

«Le droit d’asile doit être respecté pour les réfugiés. Mais les terroristes sont-ils des réfugiés?» se demandait ainsi Carla Bruni-Sarkozy (Libération du 20 juin), en réponse à une question sur le sort à réserver aux anciens des Brigades rouges. À dire vrai, l’arrivée à l’Élysée d’une Bruni-Tedeschi n’avait pas rassuré le comité de soutien à Marina Petrella : chacun sait que la famille du riche industriel turinois s’était repliée en France en 1973 pour fuir les rapts mafieux et la guérilla urbaine déchaînée contre les symboles du grand capital et de «l’État impérialiste». Un peu plus tard, débute un autre mouvement migratoire : la répression s’intensifiant à Rome, 150 à 200 activistes italiens de tout poil viennent se mettre à l’abri de l’autre côté des Alpes.

Grand virage

Membres de partis armés comme les BR et Prima Linea, ou de la myriade de groupuscules issus de la mouvance autonome, tous viennent profiter de l’asile de fait que leur octroie la France, après l’élection en 1981 du premier président de la République socialiste. Un statut que la presse résume sous le nom de «doctrine Mitterrand». Son principe : les exilés politiques qui renoncent au terrorisme auront droit à une nouvelle chance. Comme l’explique le chef de l’État, en 1985, au congrès de la Ligue des droits de l’homme, il s’agit d’héberger ceux qui «ont rompu avec la machine infernale, le proclament et ont abordé une deuxième phase de leur vie». Le gouvernement italien en est informé. «Bien entendu, poursuit Mitterrand, si tel ou tel manquait à ses engagements, nous trompait, nous frapperions. […] Et nous l’extraderions !»

C’est la ligne que suivra durant près de vingt ans l’État, sous trois septennats et neuf Premiers ministres, de gauche comme de droite. Jusqu’au grand virage de 2002. Après les attentats du 11 septembre 2001 et l’apparition d’une nouvelle génération de Brigades rouges en Italie, Jean-Pierre Raffarin et son garde des Sceaux Dominique Perben ne veulent pas donner l’impression de badiner avec le terrorisme : deux réfugiés en font les frais, l’universitaire Paolo Persichetti, livré en 2002, puis le romancier Cesare Battisti, qui s’enfuit au Brésil en 2004.

«Paolo, Cesare, Marina, et après ?» La question est sur l’une des pancartes brandies dans la petite foule des amis de l’ex-brigadiste. Parmi ces soutiens qui manifestent chaque semaine depuis que François Fillon a signé, le 9 juin, le décret d’extradition Marina Petrella, il y a Élisa, sa fille aînée. Cette jeune fille blonde est née il y a 24 ans dans une prison romaine, où son père et sa mère étaient détenus en attente de leur procès. Tous deux membres de la «colonne romaine» des Brigades rouges. Sa naissance derrière les barreaux, dit l’étudiante en linguistique, «n’était pas le fruit d’un choix égoïste mais bien le signe qu’une page s’était déjà tournée pour ma mère. C’était sa façon d’entamer un nouveau chemin de vie».

Condamnée à perpétuité

Marina Petrella n’a pas 15 ans quand s’amorce le Mai 68 italien, qui va agiter la péninsule durant plus d’une décennie. Dès le lycée, elle milite. Elle et son frère cadet Stefano appartiennent au collectif Viva Il Comunismo. Trois ans après le bac, Marina saute le pas de la lutte armée et s’engage dans les BR, avec son frère et son amant, Luigi Novelli. Ils font partie de la colonne romaine, dont l’action la plus spectaculaire est l’enlèvement d’Aldo Moro, le leader de la Démocratie chrétienne, exécuté le 9 mai 1978 après cinquante-cinq jours de captivité. Fin 1982, alors que le mouvement vit ses dernières heures, Marina et son compagnon sont arrêtés et rejoignent les quelque 1500 brigadistes déjà derrière les barreaux. Ils attendront 1988 pour connaître leur sort, le temps que les magistrats noircissent des milliers de pages d’instruction contre tous ces militants armés qui ont cru à la révolution prolétarienne.

Avec 170 co-inculpés, c’est un maxiprocès. Marina, son frère et son mari sont condamnés à la perpétuité, pour l’ensemble des crimes et meurtres commis par les BR de Rome entre 1976 et 1982. Aucun des trois n’a ouvert la bouche, sinon pour reconnaître son appartenance au mouvement. À la différence des «repentis» auxquels la justice offre de grosses remises de peines, Marina ne renie pas la cause. Elle prend le maximum, d’autant que l’arsenal des lois antiterroristes sanctionne jusqu’au «concours moral» à la lutte armée. «C’est le cas de Marina, plaide son ancien avocat Giuseppe Mattina. Elle n’a pas été condamnée en tant qu’exécutante matérielle, mais en tant que dirigeante des BR du quartier de Primavalle. Les juges l’ont déclarée coupable sur une base purement spatio-temporelle.» Pourtant, dès 1988, les magistrats ne semblent déjà plus voir en elle une dangereuse terroriste : ils laissent cette jeune mère en liberté, sous contrôle judiciaire. Tant que sa peine n’est pas confirmée en cassation, Marina qui a déjà purgé huit ans de détention préventive travaille dans une coopérative agricole. Jusqu’en avril 1993 où, sa condamnation menaçant de devenir définitive, elle prend un train avec la petite Élisa. Direction l’exil.

Une fois en France, tous ces Italiens acceptent de se signaler et d’être joignables à tout moment par l’intermédiaire de leurs avocats. «Notre souci était d’éviter les effets pervers de la clandestinité, qui génère des petits chefs et des dérives vers la délinquance de droit commun», explique aujourd’hui le magistrat Louis Joinet, en charge du dossier à Matignon pendant toute cette époque. Selon lui, une réflexion de Mitterrand résume l’esprit de la position française : «La vraie question politique que pose le terrorisme est, certes, de savoir comment on y entre, mais surtout comment on en sort.» Fondateur du Syndicat de la magistrature, puis inlassable défenseur des droits de l’homme pendant un quart de siècle à l’ONU, Louis Joinet comprend que ce ne soit «pas facile pour les familles des victimes», mais constate que, partout dans le monde, «la plupart des processus de retour à la paix ou à la démocratie comportent une marge d’impunité et passent par une amnistie. Mais cela suppose qu’un dialogue puisse s’instaurer».

À Rome, la volonté de tourner durablement cette page n’est toujours pas là. «Une issue politique aurait été la meilleure solution mais pour une série de raisons cela n’a pas été possible», regrette l’universitaire et ancien parlementaire Stefano Rodotà, qui évoque pêle-mêle le choc laissé dans l’opinion publique par l’affaire Moro, des épisodes terroristes ponctuels «laissant craindre que cette époque n’était pas totalement terminée» ou encore «certains aspects des années de plomb qui n’ont jamais été élucidés et que l’on continue de découvrir peu à peu».

Le gros de l’orage terroriste passé, l’Italie a toutefois vite œuvré à vider ses geôles de ces milliers de détenus se clamant «prisonniers politiques». «À un moment, on a pensé que le meilleur moyen pour vaincre le terrorisme, c’était d’utiliser le système des remises de peine à travers les repentis notamment», analyse Stefano Rodotà qui s’est battu contre les excès de la législation antiterroriste. Environ dix ans après les faits, les premiers activistes commencent à sortir de prison. «Si Petrella était restée en Italie, elle serait depuis longtemps en liberté ou en semi-liberté», va même jusqu’à remarquer le journaliste Giovanni Fasanella, auteur d’un livre d’entretien avec le cofondateur des BR, Alberto Franceschini.

Réinsertion exemplaire

Derrière les barreaux, ne restent que quelques irréductibles. La plupart des activistes d’extrême gauche ont recouvré une liberté totale ou partielle : tous les protagonistes du rapt de Moro sont sortis de prison ou n’y rentrent que le soir pour y dormir ! Cerveau et bras armé de cette exécution, condamné six fois à la perpétuité, Mario Moretti a bénéficié de la liberté conditionnelle au bout de douze ans. L’ex-mari de Marina et son frère Stefano sont libres. Quant à Paolo Persichetti, il quitte depuis peu la prison de Rome pour aller travailler chaque matin dans un journal.

Cela n’empêche pas Rome de présenter régulièrement à Paris la liste d’une douzaine d’extrémistes de gauche à lui livrer en priorité. Pour l’avocate Irène Terrel, qui défend la plupart de ces Italiens, «la France se déshonore en reniant l’asile de fait qu’elle a concédé en toute connaissance de cause». Marina Petrella, qui a eu une seconde fille, née sur le sol français en 1997, bénéficiait d’un titre de séjour. Durant ses sept premières années en banlieue parisienne, elle a travaillé à l’entretien d’espaces verts. Puis s’est investie dans le social, s’occupant des défavorisés. C’est donc en toute confiance qu’elle se rendait au commissariat d’Argenteuil (Val-d’Oise), le 21 août 2007, pour une banale histoire de carte grise. On la jette en prison. En Italie, l’affaire n’émeut pratiquement personne. «Cela n’a pas de sens d’extrader Marina Petrella ou de mettre aujourd’hui les brigadistes en prison, considère Giovanni Fasanella qui ajoute, mais il est temps qu’ils parlent et aident à établir la vérité de ces années-là d’un point de vue historique». En France, des personnalités comme le scientifique Albert Jacquard, l’historien Jean Lacouture ou le philosophe Edgar Morin, et des hommes d’Église ont écrit une lettre à Sarkozy pour souligner la réinsertion «exemplaire» de Marina Petrella et lui rappeler la valeur de la parole donnée par la République. En face, le silence reste total. En dernier recours, ses défenseurs ont saisi le Conseil d’État. Avec l’espoir que le gouvernement, au nom de la gravité de son état de santé, refusera finalement de la renvoyer vers les prisons italiennes.

Nathalie Dubois et Éric Jozsef (à Rome)
Libération, 30 juin 2008.

Publié dans Solidarité

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