Zaachila (Oaxaca) entre barricades communautaires et arm(é)es du PRI

Publié le par la Rédaction


Le jeudi 19 juin, le peuple de Zaachila, à 20 Km de Oaxaca (SE du Mexique), est informé de la venue du gouverneur de l’État de Oaxaca, Ulises Ruiz Ortiz (URO), le lendemain pour l’inauguration d’une rue, qui va permettre un plus grand transit routier (projet contraire à la volonté populaire). Il est invité par son cuaute, Noé Pérez Martinez, président municipal (maire) de la ville, arborant tous les deux les valeurs de droite UMPiste du Parti Révolutionnaire Institutionnel ou PRI.

Noé Pérez est arrivé, ou plutôt a été imposé au pouvoir de la ville en ce début d’année 08 (par une vieille coutume mexicaine de fraude électorale), après que les 28.000 habitant-es de Zaachila se soient autogouvernés de novembre 06 à novembre 07, suite à avoir répudié le président de l’époque, puis évacué du palais municipal. Cet espace de politique publique réapproprié deviendra le studio  de la Radio Communautaire,
Zaachila Radio (94.1 FM) : «La voz del pueblo que despierta y se levanta» (La voix du peuple qui réveille et se soulève).

Zaachila s’est construit une culture de lutte historique : autogouvernement populaire pendant un an comme précité ; demande de disparitions des pouvoirs institutionnels en place ces derniers jours ;  dénomination comme municipe autonome en 04 ; et plus anciennement connu comme un des fiefs qui empêcha un chef aztèque de prendre possession de leurs terres indigènes zapotèques…

Après cette annonce de la venue à Zaachila du gouverneur répresseur, assassin et corrompu, Ulises Ruiz ; le peuple réagit très vite, par une assemblée communautaire, et décide qu’il est inconcevable que «le tyran pose un pied sur leurs terres». Il est donc décidé d’empêcher son entrée dans la ville… par une vieille tradition communautaire… qu’est la construction artisanale de barricades [
J’avais signalé la mort des barricades de l’APPO dans mon précédent article, je me réjouis de m’être profondément trompé, les barricades de défense populaire sont bien vivantes à Oaxaca !], sur les quatre routes principales de la ville.

Ulises Ruiz communiquera assez rapidement qu’il ne viendra finalement pas à la fête municipale de son ami de parti, même en hélico, et protégé par sa horde de sécuritaire coutumière… ben oui, les us et coutumes dans une ville et un État aussi indigène, c’est quasi naturel, non ? Il ne faudrait pas croire que le gouverneur URO, aussi pourri soit-il, renie tout de la culture de l’État dont il est le «Maestro». En tout cas, il est intéressant de voir que le gouvernant change de stratégie, où auparavant on ne lui connaissait pas de limites à l’affrontement et à la répression, fait à présent «un paso atras» (un pas en arrière).

Le peuple et les barricadier-es, représentant l’APPO de la rue, sortent donc victorieux, la venue du gouverneur à Zaachila étant annulée.

Le vendredi 20 juin, en début d’après-midi (vers 13 heures) commencent des affrontements entre partisant-es du Front éducatif zaachilense et de l’APPO d’un côté ; et défenseurs du PRI, policiers municipaux ainsi que l’UPOS (Unité policière pour opérations spéciales) de l’autre, qui dureront une vingtaine de minutes.

Les affrontements qui semblaient désirés par les deux «camps» de lutte, se font assez virulents, avec le pic de violence atteint avec un tir d’armes à feu de devinez qui… le père du président municipal, Natalio Pérez Tomas, (cf. Photos de la scène en 4 actes). Il est important de savoir que dans la famille, on a la culture de la lutte, car le fils, maire de cette jolie bourgade, avait lancé quelques hostilités avec des tirs de pavés (cf. autre photo).


Des groupes de provocations ou porros dénommés «los Tecos», présents au centre de la ville depuis la veille, renforcent aussi les «armes» principales PRIstes. Ces personnes payées par le gouvernement sont «recrutées» parfois jusque dans l’isthme de Tehuantepec, région reculée de la Sierra Norte de l’État de Oaxaca. On peut imaginer le genre de deal gouvernemental, genre… «Je te sors de ta misère économique en te donnant à manger et à consommer (drogue entre autres) ; et en échange tu défends mes privilèges sociaux et économiques !» Enfin, d’autres alliés du gouvernement sont regroupés sous l’appellation du Front juvénil révolutionnaire, qui comme son grand frère du PRI, de «Révolution» n’en a que le nom !

Ces divers défenseurs du gouvernement d’Ulises Ruiz avaient stocké pierres et pavés, pour sûr (preuves par vidéo), et quelques personnes parlent aussi des cocktails Molotov ; ceci, par anticipation de la défense d’une potentielle prise populaire du palais municipal.

C’est vrai que ce n’est pas simple d’assurer la stabilité d’un gouvernement illégitime et illégal !

Au final, huit blessés seront dénombrés, dont un assez grave, transféré à l’hôpital (cf. photo). Ni arrestations ni disparitions, ni aucun mort ne sont à déplorer… alors cela, par contre, ça ne respecte pas vraiment la tradition locale, mais on se réjouit que les coutumes soient parfois transgressées, n’est-ce pas ?


Une habitante exprimera clairement après les faits de ce vendredi, les différentes revendications populaires : «Nous ne voulons pas d’Ulises Ruiz Ortiz. Les gens sont inconformés. Nous voulons une disparition du pouvoir et du gouvernement (demande faite au Congrès de l’État), et la destitution d’Ulises Ruiz Ortiz. Les heurts sont venus d’une pression municipale par des jets de pierre, de fumigènes et de l’utilisation d’une arme à feu par Natalio Pérez Tomas, papa du président municipal, qui a commencé à tirer ; et pas les gens du peuple, comme ça a été dit dans certains médias. Nous verrons s‘ils appliqueront la loi contre eux, comme ils l’appliquent à des gens humbles et innocents, ou si le gouvernement continuera à les couvrir !»

Je crains que par le degré d’impunité qui conserve une valeur assez stable dans la cour des caciques de Oaxaca, que l’ultime demande de la señora ne risque pas d’aboutir, même à la Suprême Cour de Justice de l’État !

À noter que les groupes de provocations (los porros) resteront présents encore plusieurs jours au centre ville, pour mettre la pression et tenter de provoquer des heurts.

Les personnes impliquées dans la radio communautaire craindront aussi une descente de la police ou les provocations des porros, il n’en fut rien. Noé Pérez, président municipal, a par contre demandé le lundi 23 juin la fermeture de la Radio «clandestine» [
Étrange nom pour un media qui voit passer des dizaines de personnes par jour, et dont le studio  ainsi que la fréquence et le téléphone n’ont de secret pour personne] au ministre des Transports et Communication.

Il a été aussi demandé un mandat d’arrêt contre Adan Lopez Santiago, coordinateur de la Radio, et au moins contre deux autres personnes intégrantes du mouvement populaire, sur le fait qu’elles sont jugées comme les responsables des affrontements et révoltes.

Une dénonciation publique et un appel à soutien a été effectué par Radio Zaachila qui est soutenue, entre autres, par l’AMARC (Association mondiale des radios communautaires), dont elle vient de devenir membre (cf.
communiqué joint en espagnol).

Depuis ce samedi 28 juin, la portée du transmisor radio a fortement diminué. On ne peut plus  l’écouter, à présent, qu’à quelques kilomètres de Zaachila, n’atteignant plus, par exemple, la ville de Oaxaca ; c’est pour les personnes de Zaachila Radio clairement une interférence et une diminution de fréquence provoquées par le gouvernement.

La dénonciation laisse entendre que «Zaachila Radio, radio communautaire existant depuis une année et demie
environ, a trouvé ses racines durant le mouvement social de 06, et a pour objectif la défense de la culture du peuple de Zaachila, et la libre expression. La Radio a subi des intimidations et des pressions de la part des groupes de provocations, et des forces gouvernementales. Cette répression contre les médias libres est une volonté du gouvernement fédéral de Felipe Calderon (président du Mexique) qui parfois va jusqu’à utiliser la pression par voie de paramilitaires ; deux compañeras ont été tuées, il y a peu.»

Les deux compañeras citées, Teresa Bautista Merino y Felicitas Martínez Sánchez, étaient des femmes indigènes Triqui d’une Radio communautaire, «La Voz que Rompe el Silencio» (La voix qui rompt le silence), de San Juan de Copola dans la Sierra Norte. Elles furent assassinées le 8 avril, certainement pour leur forte implication politique dans la Radio et la lutte sociale indigène.

Vous pouvez écouter la dénonciation de
Radio Zaachila, et envoyer des mails et fax de protestations, grâce au lien suivant :

«Zaachila Radio ¿ La quieren quitar ?»

La bataille médiatique fut âpre, comme souvent, mais pour une fois plutôt en faveur des personnes qui sont «habituellement» criminalisées et marginalisées, c’est-à-dire le peuple dissident. Il faut préciser que l’argument principal PRIste, et du journal l’Impartial entre autres, qui était qu’un membre de l’APPO avait commencé à user d’une arme à feu, n’a pas tenu longtemps, vu le nombre de photos et vidéos diffusées prouvant la culpabilité de Natalio Pérez Tomas, jusque dans le quotidien Noticias… La communauté zaachilense vous partage une des «preuves médias», afin d’assurer quelques témoignages supplémentaires :

«Papa el coyote, Natalio Pérez Tomas»

Cette preuve probante n’a pas empêché une criminalisation de l’APPO et de ses membres de la part des médias de masse, comme TV Azteca, défendant le gouverneur et les PRIstes, ainsi qu’une augmentation des forces de police municipales. Le Canal 9 a quant à lui dénoncé cinq personnes du groupe VOCAL (Voix aaxaquenniennes pour la construction de l’autonomie et la liberté) avec leurs noms et leurs photos.

L’information défendue par TV Azteca.

Une manif de soutien a été organisée à Oaxaca ce mercredi 25 juin, où se joignirent 150 à 200 personnes, et comme de coutume, des slogans sans équivoque furent chantonnés sous des airs joyeusement subversifs…

… en banderoles :
«Comité de Mujeres - Frente Educativo Zaachilense - KAR - Zaachila Radio y el Pueblo de Zaacchila en pie de lucha» (Comité de femmes - Front éducatif zaachilense - KAR - Zaachila Radio et le peuple de Zaachila debouts dans la lutte)
«Repudio total al tirano Noé Pérez y a su mando de rateros» (Reniement total au tyran Noé Pérez et à son mandat de rats)
«Construimos conjuntos la fuerza comunitaria de nuestro pueblo» (Nous construisons ensemble la force communautaire de notre peuple)
«Zaachila quiere justicia y desaparición de poderes, Fuera Noé Pérez represor !» (Zaachila veut la justice et la disparition des pouvoirs, Dehors Noé Perez répresseur !)

… et en paroles :
«Chinga de noche chinga de día como chinga la burguesía» (Bordel de nuit bordel de jour comme le bordel de la bourgeoisie)
«Ulises, entiende, Zaachila no te quiere» (Comprends, Ulises, que Zaachila ne te veux pas)
«Zaachila no se vende, Zaachila no se da porque somos un pueblo con mucha dignidad» (On ne vend pas Zaachila, on ne  donne pas Zaachila parce que nous sommes un peuple avec beaucoup de dignité)
«Si Ulises no se va, la paz no llegara» (Si Ulises ne s’en va pas, la paix n’arrivera pas)
«El 20 de junio, te enviamos a la chingada» (Le 20 juin, nous t’avons envoyé te faire foutre)
«Ulises decía “Ni marcha ni plantón”, aquí le demostramos que somos mas cabrón» (Ulises disait «Ni manifestation ni campement», ici nous lui démontrons que nous sommes plus salauds que ça !)

Les paroles de fin reviennent, comme il se doit, au gouverneur, Ulises, qui ne perd pas ironie malgré sa grande illégitimité populaire : «Nous n’allons pas tomber dans des actes de provocation, d’autant plus quand il s’agit d’une minorité. Le gouvernement est tolérant devant ce type de manifestation. Mais les coupables seront jugés
» Certainement qu’il parlait des coupables du désordre social, pas des coupables de tirs d’armes à feu et autres coups de matraques ; vu qu’il apparaît on ne peut plus légitime d’utiliser ce type d’armes pour rétablir le déséquilibre étatique, n’est-ce pas ?

Il semble donc assuré que la crise sociale et politique à Zaachila, comme dans tout l’État de Oaxaca, qui avait vu surgir l’énorme mouvement social de 2006, n’est en aucun cas résolue, au mieux s’est-elle encore un peu plus étoffée… On se réjouit, de antemano, de vivre son explosion communale tout bientôt !

Ian, 30 juin 2008.


Témoignage radio de la compañera Patito par Gato Negro,
agrémenté de diverses et intéressantes photos


«Dénonciation radio des agressions à  Zaachila»

Vidéo des affrontements «Jugez vous même - Zaachila»

Dès mercredi 2 juillet, un programme radio sur la révolte de Zaachila (en espagnol) sera en ligne sur le Caracol Azul.

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