L'enfer carcéral

Publié le par la Rédaction


Pendant près de 21 ans, il a purgé deux peines de réclusion à perpétuité pour l’assassinat du général René Audran, le 25 janvier 1985, et celui du PDG de Renault, Georges Besse, le 17 novembre 1986. «Bénéficiant» d’un régime de semi-liberté depuis le 17 décembre dernier, Jean-Marc Rouillan travaille désormais en tant que secrétaire de rédaction aux éditions Agone. Pour Rouge, il donne son point de vue sur le renforcement de l’État carcéral.

Du premier au dernier jour, je n’ai connu que le seul régime de haute sécurité, et souvent le pire avec dix ans d’isolement. Dans la détention des «Quatre d’Action directe», l’État a imposé un arbitraire total (quartiers spéciaux, transferts disciplinaires réguliers, censure politique…). L’enjeu du chantage reposait sur l’exigence de reniement. Concrètement, la pacification de la mémoire et la disparition d’une expérience révolutionnaire armée figuraient le but ultime de ce traitement spécial. La menace était claire. Tant que nous n’options pas pour la repentance, ils nous appliquaient les méthodes pénitentiaires de destruction physique et psychique. Et, ayant assumé jusqu’au bout la responsabilité de nos actes et de nos choix, nous l’avons payé cher. Joëlle Aubron est morte en mars 2006 ; Nathalie Ménigon et Georges Cipriani sont aujourd’hui gravement malades. Ces dernières années, la haute sécurité a suivi un mouvement similaire à la militarisation initiée dans les prisons américaines, au cours de la même période. Dans mon livre, je cite Avery F. Gordon, qui décrit cette dérive : «La conduite de la guerre s’apparente de plus en plus au fonctionnement d’une prison, et la prison fonctionne de plus en plus comme une guerre au nom de la sécurité.» C’est pourquoi Bagram, Abou Ghraïb et Guantanamo sonnent comme des noms de bataille. Et, dans les prisons françaises, le phénomène de militarisation ne s’épuise pas seulement avec l’utilisation d’armes létales ou non létales, le port de tenues de combat et les nouveaux grades — aujourd’hui, un directeur est colonel ou major, et un chef de détention, commandant ! La mobilisation de l’arme carcérale est au cœur du conflit mené par la bourgeoisie des centres impérialistes contre les masses du Sud, et contre les pauvres globalement. En fait, contre la figure actuelle et transnationale du prolétaire précaire.

Le visage actuel du carcéral est multiple, de la torture dans les prisons secrètes aux camps de rétention, de l’allongement des peines (plus d’un tiers en moins de vingt ans) à la construction de nouveaux établissements pour tenter une «nouvelle fois» d’éponger la surpopulation (la population pénale a augmenté de plus d’un tiers au cours de la même période)… Mais l’important est d’appréhender la place du carcéral au cœur des enjeux sociaux et politiques de l’heure. Moins encore que par le passé, il n’a pour objectif de réguler seule la question de la délinquance. Car la prison agit à la terreur et à l’embrigadement des masses populaires. Un sans-papiers est-il un délinquant ? Non, pourtant ces prolétaires venus d’ailleurs constituent aujourd’hui une part importante des taulards. Et le môme révolté des banlieues est-il un délinquant qu’il faut contrôler depuis la maternelle ? Une frange toujours plus importante de la population est enfournée dans le carcéral, sans parler des individus assujettis aux contrôles des services de probation (travail obligatoire, limitation de circulation…). Si le XXe siècle a été concentrationnaire (reflet de l’ouvrier masse), le caractère pénitentiaire domine la société précaire et sécuritaire actuelle. Avec la criminalisation galopante, l’ennemi de la bourgeoisie n’a plus, en conséquence, de caractère de classe, mais il constitue uniquement un problème de maintien de l’ordre. Dans les pays du centre, les gouvernants évoquent des dérives criminelles d’éléments incontrôlés et des incidents provoqués par des «voyous». Et, au Sud, les combattants résistant à l’occupation de leur pays par des forces coloniales sont englobés sous l’étiquette «terroristes».

Il y a donc urgence ! Pour les militants sincères, je dirais qu’il est crucial qu’ils se posent le problème de la prison, car la prison risque fort de devenir tôt ou tard un problème pour eux. Au fil des luttes, les camarades ont constaté le durcissement de la répression. De l’intervention du GIGN contre les grévistes des ferries marseillais à celle du GIPN contre les postiers de Bègles… Les gardes à vue de syndicalistes se multiplient, comme le fichage ADN des opposants. Dans certaines villes, le tractage et le collage sont désormais interdits… Les cadres légaux de la confrontation sociale se rétrécissent sous la pression législative de la droite ultraréactionnaire. Et, lors de chaque résistance, des pratiques légitimes mais nécessairement illégales apparaissent (l’accueil des sans-papiers, les faucheurs volontaires mais, surtout, dans les conflits ouvriers à l’exemple des multiples sabotages lors de la grève des cheminots…). Face à la dégradation réactionnaire et autoritaire, celui qui minimise le risque d’un passage par la case prison doit effacer toute terminologie révolutionnaire de son vocabulaire.

Il y a actuellement près de 300 militants poursuivis par les tribunaux d’exception, auxquels il faut ajouter plus d’une centaine de jeunes émeutiers des banlieues. Georges Ibrahim Abdallah, militant communiste libanais, est emprisonné depuis 24 ans ! D’un point de vue de répression politique, c’est du jamais vu depuis la guerre d’Algérie. Ne pas en parler et ne pas se solidariser participe de la banalisation et de l’aggravation de la situation.

La lutte contre la prison est également un biais très important pour se lier et lutter avec les masses des soutes profondes de nos sociétés, ces prolétaires précaires, désœuvrés ou surexploités, «étrangers» et pauvres parmi les pauvres. Ces prolétaires inatteignables par les pratiques politiques classiques et le syndicalisme. Pourtant, ils constituent le cœur de notre classe transnationale, la classe niée. Contrairement à l’idée courante, un détenu n’est pas désocialisé. Il a souvent, derrière lui, une famille, des amis, une barre HLM. Pour souligner l’ampleur de cette problématique, on dit qu’en une seule année, 2 à 3 millions de personnes (prisonniers, familles et amis proches) sont atteintes par les réalités pénitentiaires. Pas besoin d’écouter un CD de rap pour comprendre que le flic et le maton sont leurs ennemis déclarés. Et que croit-on qu’ils pensent de l’inaction frileuse de la gauche dite révolutionnaire sur le terrain de la répression de masse ?

Jean-Marc Rouillan
Rouge,
5 juin 2008.

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