Tibet : la rage en éclats

Publié le par la Rédaction

Intéressés depuis un certain moment par les problèmes concernant le Tibet, mais non passionnés il est vrai, les derniers soulèvements nous ont interloqués, attentifs que nous sommes quand des opprimés se révoltent. Et s’il y eut des mouvements de solidarité, notamment lors de la tournée de la flamme olympique, notre point vue sur les soulèvements tibétains ne fut pas réellement partagé par le plus grand nombre. Il y aurait diverses raisons à invoquer pour expliquer cela mais elles ne seront pas listées ici car ce n’est pas le but de cette brochure. Néanmoins, nous avons décidé de mettre notre grain de sel dans cette affaire épicée pour deux raisons principales.

La première est que la situation tibétaine reste mal (ou pas) connue, sa perception relevant souvent du domaine de l’exotisme.

La seconde vient des réactions que les derniers événements ont suscitées. Tout et n’importe quoi fut dit sur le sujet : points de vue délirants, parfois limites, souvent déformés par tout le prêchi-pré-chié des journalistes, ou bien visions romantiques sur le Tibet.

Bref, nous avons eu envie de présenter un certain point de vue sur cette question, une certaine lecture. Peut-être sommes nous également à côté de la plaque, qui sait ? Le lecteur jugera (et nous le dira ?).


Ceux qui s’attendent à ce que l’on parle de la Chine, du dalaï-lama, du bouddhisme ou encore des J.O. pour ne citer que ces exemples récurrents lorsque l’on parle du Tibet, vont être déçus. Nous n’en parlerons pas, sinon de façon assez distante, uniquement lorsque nous aurons besoin d’éclairer nos propos ou quand l’on ne peut pas ne pas les aborder.

La Chine mériterait à elle seule de nombreux écrits et il vrai que l’on pourrait lui reprocher de nombreuses choses telles que ses laogai, la peine de mort, la lutte contre les cyberdissidents, etc. Mais la situation du Tibet est déjà assez complexe sans parler de celle d’un autre pays bien que les deux soient intimement liés. Cependant, évitons de donner une image trop caricaturale de la Chine, faite de préjugés et de stéréotypes. Néanmoins, nous reprenons les mots de
Claude Guillon pour saluer ceux qui écopent (et s’insurgent contre) des actions des bureaucrates désireux de maintenir leur pouvoir de classe. Pour ce qui est des J.O., là aussi il y aurait des choses à dire, mais la question du boycott ne nous intéresse pas parce que les Jeux se passent dans ce pays, mais bien au-delà pour ce qu’ils sont en soi, leur histoire et tout ce qu’ils véhiculent en terme d’image, de valeurs, d’idéologie, de projets urbanistiques, d’économie, etc. Si les Jeux s’étaient déroulés en France, nous aurions éprouvé le même plaisir à voir des individus perturber le bon déroulement de cette manifestation. Pour ce qui est du chef spirituel et du bouddhisme tibétains, que les choses soient claires : notre sensibilité politique ne peut s’accorder avec le dalaï lama ni avec toute forme de religion. De plus, nous n’avons pas trouvé nécessaire de nous y attarder car ce n’est pas ce qui manque lorsque l’on parle du Tibet. Nous ne tomberons pas, nous l’espérons, dans ces méandres sans fin qui font que le débat reste souvent pauvre et stérile, car les discussions sur des points de détail (du genre : est-ce que le bouddhisme est oppressant pour les tibétains ?) s’écartent souvent des enjeux sociaux et politiques.

Les textes que nous présentons ici sont tirés de ce que nous avons trouvé de plus intéressant, et proposent une vision singulière et pertinente du sujet. Nous nous sommes appuyés entre autres sur le travail de l’association Amnesty International (qui, malgré tout ce que l’on peut en penser, produit de l’information de qualité), et sur quelques articles de journaux (à lire avec bien sûr tout le recul qu’il faut avoir notamment lorsqu’il s’agit de médias mainstream). Mais la source principale reste l’excellent ouvrage Les Tibétains, en lutte pour leur survie, où l’on a pompé la majeure partie de ce qui constitue cette brochure. Outre un support iconographique important et une analyse assez pointue sur le sujet, les auteurs de ce livre ont le mérite de savoir de quoi ils parlent, étant acteurs des événements de la première heure. En effet, présents en 1987 lors du renouveau du mouvement pour l’indépendance au Tibet, ils ont largement participé à sensibiliser l’opinion internationale sur la situation de ce peuple avant même que le pays soit sous le feu des projecteurs. Leurs avis sont souvent sollicités comme références lorsque l’on aborde le sujet. Steve Lehman a couvert le Tibet pour plusieurs magazines et journaux internationaux. Robbie Barnett, lui est journaliste et chercheur (tibétologue), spécialisé dans les affaires du Tibet contemporain. Il a créé en 1987 un organisme indépendant de recherche et d’information sur le Tibet, le
Tibet Information Network (TIN).

Leur principale qualité est de regarder cette situation comme un problème colonial, position trop peu souvent adoptée lorsque l’on parle du Tibet, et nous la partageons avec eux. Ainsi, nous avons décidé de nous recentrer autour des différentes facettes qu’impose un tel régime.

Il n’est pas simple d’avoir de l’information claire sur le sujet, car bien souvent on ne donne pas la parole aux premiers concernés. L’intérêt que l’on porte au travail de Steve Lehman en particulier réside dans le fait qu’il donne une vision moins évidente de la question : «Les Chinois réprimaient les Tibétains et les Tibétains se réprimaient entre eux. La Chine aurait-elle pu occuper ainsi le Tibet sans une collaboration tibétaine à haut niveau ? Un peuple fait des compromis pour survivre. Au Tibet, on dit “avoir deux visages”. J’ai appris à ne faire confiance à personne, sachant que, pour un Tibétain, fréquenter un étranger, journaliste de surcroît, pouvait signifier dix ou vingt ans de prison pour espionnage et divulgation de secrets d’État. En faisant mon travail, j’ai été harcelé, interpellé. La police sait qui je suis. Elle a été d’hôtel en hôtel avec ma photographie. Les journalistes ne sont pas autorisés à entrer au Tibet sans l’approbation du ministre des Affaires étrangères ni être accompagnés d’une escorte. Autorisation rarement accordée, et très circonscrite. Il est donc difficile de rassembler de l’information, a fortiori d’établir des contacts où d’être reçu dans une maison. Je crains parfois que mon travail, malgré les précautions que je prenais, ait compromis des gens.»

Pour conclure nous avons abordé la question des soulèvements tibétains. Pour ce qui est des derniers événements de mars nous avons dressé un bref aperçu de la situation. Cependant il est encore trop tôt pour expliquer les causes exactes de ces révoltes et pour dire ce qu’il s’est passé précisément. D’autant plus que la censure et la propagande rendent les choses d’autant plus floues. Si nous disons cela c’est pour préciser que l’on ne peut pas être sûr de la véracité de l’information. Pour ne citer qu’un exemple nous ne nions pas que les émeutes de Lhasa ont certainement fait des dizaines de victimes de colons chinois mais les chiffres annoncés par le gouvernement chinois nous paraissent disproportionnés. De même, on accorde peu de crédit à ceux annoncés par le gouvernement tibétain en exil en ce qui concerne la répression. Le nombre de morts nous importe peu dans ce cas là, non pas qu’il ne soit pas important de le savoir, mais cette bataille des morts est d’une bassesse peu commune. Nos morts sont plus morts que les vôtres, rengaine habituelle. Ce qu’il faut y voir en revanche c’est toute l’horreur que porte en soi chaque situation coloniale.

Nous saluerons donc pour finir tou-te-s ceux et celles qui sont à la proie de ces systèmes et tou-te-s ceux et celles qui s’insurgent et luttent pour un monde sans oppressions.

Pour tou-te-s les insurgé-e-s émeutier-e-s de Dharamsala (Inde), de Katmandou (Népal), de Shigaze, de Lhasa, de Maizhokunggar, de Lithang, de Sichuan, du monastère de Ngapa-Kirti, de Machu, de Tso, de Lanzhou, du monastère de Labrang, de Repkong, de Mangra (Tibet), de Pékin (Chine) et de tous les autres endroits où l’on n’a pas d’informations à cause de la censure…

Black-star (s)éditions, Grignoble/ (St)-é, avril 2008.

Publié dans Internationalisme

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