L'occultation profonde, véritable, du surréalisme

Publié le par la Rédaction


«Pas trace du Surréalisme, même. Nous allons accabler Pauvert de réclamations téléphoniques. Mais évidemment l’histoire de l’interdiction doit être inventée pour cacher leur misère.»
Guy Debord, lettre à Marcel Mariën, 1er octobre 1956.



Lettre de Guy Debord à Marcel Mariën
Vendredi [automne 1956]
Mon cher Mariën,

Merci pour les textes.

«Le Minotaure», qui n’avait pas les comptes dans la tête mais croit ne manquer de rien, annonce qu’un paquet de Lèvres nues serait retenu à la douane (depuis quand ?). Il en a été avisé, et pense qu’il doit y avoir quelques droits à payer.

Nous avons enfin la revue de Dédé. La semaine dernière Pauvert, après une conversation téléphonique embarrassante avec Wolman, lui propose de venir la prendre à ses bureaux trois jours après. Un de nos amis algériens s’y présente. Pauvert demande si c’est lui qui a téléphoné, s’entend répondre que c’est «le patron», sans autres commentaires — puis s’excuse : il n’en a qu’un seul exemplaire, qu’il montre, mais ne peut vendre ; il promet que jeudi prochain il en aura. Hier donc c’est deux Algériens qui vont la chercher, jetant un froid extrême dans une petite réunion d’une dizaine d’intellectuels et de dames qui s’affairaient chez Pauvert. Tard dans la soirée j’en ai vu deux exemplaires dans un kiosque du boulevard Michel. La revue serait donc distribuée à cette heure, sauf au cas où Pauvert aurait seulement sur le marché 100 ou 200 exemplaires sauvés du désastre : l’ambiance chez lui, de l’avis de mes émissaires, était extrêmement louche.

La revue, vendue 750 francs, est très somptueuse, pleine d’illustrations magnifiques. Sur 150 pages, je crois qu’il n’y a pas 40 pages de texte. Et quel texte ! Enfin, très nettement pire que Médium. Très anodin. Très «Fémina de luxe». Rien à première vue, qui nous concerne directement. Je pense que vous l’aurez bien sauf si l’opération Pauvert était limitée au sixième arrondissement (le tirage total de la revue est de 5030 exemplaires, ce qui assure un minimum de 4500 invendus).

Le plus drôle reste la collaboration assidue d’un Robert Benayoun, qui est aussi le critique cinématographique de Demain, l’hebdomadaire de Guy Mollet.

Cordialement à vous tous,
G.-E. Debord


L’occultation profonde, véritable, du surréalisme

La revue dirigée par Breton,
Le surréalisme, même, annoncée de jour en jour pendant huit mois, donnée pour parue dans la N.N.R.F. du mois d’août, est en fait restée cachée jusqu’à la fin d’octobre pour des raisons idéologiques : un de ses collaborateurs les plus en vue, M. Robert Benayoun, surréaliste de longue date, se trouve être en même temps employé à la critique cinématographique dans Demain, l’hebdomadaire de M. Guy Mollet.

La direction du
Surréalisme, même attendait donc depuis huit mois que M. Guy Mollet changeât de politique, pour paraître sans honte. M. Guy Mollet, comme on sait, n’en a pas changé ; et la revue de M. Breton étant très belle (papier glacé, 84 illustrations), il a bien fallu sacrifier au souci de dégeler ce petit capital.

Potlatch no 27, 2 novembre 1956.

Publié dans Debordiana

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