Paroles secrètes du peuple sans lieu

Publié le par la Rédaction

«Je crois qu’Alice a commencé par un coup de maître, ouvrant une voie directe vers le centre même où se lient la question des classes dangereuses et celle des langages secrets ; et ces deux réalités vont probablement retrouver une grande actualité bientôt. Tu remarqueras aussi sa discrétion, digne de son sujet.»
Guy Debord, lettre à Jean-François Martos, 26 décembre 1990.



Paroles secrètes du peuple sans lieu

Les tsiganes font leur première apparition en France au cours des premières décennies du XVe siècle, dans une période de guerres et de désordres, sous forme de bandes qui disaient venir d'Égypte et étaient guidées par des individus qui se définissaient comme ducs in Egypto parvo ou comtes in Egypto minori : «C’est en 1419 que les premiers groupes tsiganes sont signalés sur le territoire de la France actuelle […] Le 22 août 1419, des Sarrasins étaient apparus dans la petite ville de Châtillon-en-Dombe […] le surlendemain, cette troupe arriva à six lieues de là, au faubourg Saint-Laurent de Mâcon […] sous les ordres d’un certain André, duc de la petite Égypte […] Durant le mois de juillet 1422 […] une bande plus nombreuse descendait en Italie […] En août 1427, les tsiganes apparaissent pour la première fois aux portes de Paris. Ils ont traversé une partie de la France en guerre […] La capitale est occupée par les Anglais […] Des bandits pillent toute l’Île de France. Déjà certaines bandes, dirigées par des ducs ou des comtes in Egypto parvo ou in minori Egypto, ont franchi les Pyrénées et poussé jusqu’à Barcelone.» (François de Vaux de Foletier, Les Tsiganes dans l’ancienne France
.)

C’est plus ou moins à la même période que les historiens font remonter la naissance de l’argot, langue secrète des coquillards et des autres bandes de malfaiteurs qui prospèrent dans les années tourmentées qui marquent le passage de la société médiévale à l’État moderne : «Et est vray commil dit que les dits coquillards ont entreulx un langaige exquis, que aultres gens ne scevent entendre, s’ils ne l’ont reveley et aprins par lequel langaige ils cognoissent ceulx qui sont de ladite Coquille et nomment proprement oudit langaige tous les faicts de leur secte.» (Déposition de Perrenet le Fournier au Procès des Coquillards.)

En mettant tout simplement en parallèle les sources relatives à ces deux faits, Alice Becker-Ho, dans Les Princes du Jargon (Édition G. Lebovici, Paris 1990), a réussi à réaliser le projet benjaminien d’écrire une œuvre originale composée presqu’entièrement de citations. La thèse du livre est apparemment anodine : comme le sous-titre l’indique («un facteur négligé aux origines de l’argot des classes dangereuses»), il s’agit de montrer la dérivation d’une partie du lexique de l’argot du Rom, la langue des tsiganes. Un «glossaire» succinct mais essentiel, à la fin du volume, dresse une liste des mots de l’argot «qui ont un écho manifeste, pour ne pas dire une origine certaine, dans les parlers gitans d’Europe».

Cette thèse, qui ne sort pas du domaine de la socio-linguistique, en implique, toutefois, une autre bien plus significative : comme l’argot n’est pas une langue au sens propre, mais un jargon, les tsiganes ne sont pas un peuple, mais les derniers hors-la-loi d’une autre époque : «les Gitans sont notre moyen âge conservé ; classes dangereuses d’un autre temps. Les mots gitans passés dans les différents argots sont comme les Gitans eux-mêmes qui, dès leur apparition, ont adopté des patronymes des pays parcourus — gadjesko nav —, perdant en quelque sorte leur “identité” sur le papier, aux yeux de tous ceux qui croient savoir lire.»

Cela explique pourquoi les savants n’ont jamais réussi à éclaircir le mystère de l’origine des tsiganes, ni à connaître vraiment leur langue et leurs coutumes : lenquête ethnographique est rendue impossible par le fait que les informateurs mentent systématiquement. Pourquoi cette hypothèse, certainement originale, mais qui concerne une réalité somme toute populaire et linguistique, est-elle importante ? Benjamin a écrit quelque part que, dans les moments cruciaux de lhistoire, le coup décisif doit être assené avec la main gauche, en agissant sur les pivots et les rotules de la machine du savoir social.

Quoique Alice Becker-Ho se tienne discrètement dans les limites de sa thèse, il est probable qu
elle soit parfaitement consciente davoir déposé dans un nœud de notre théorie politique une mine quil sagit tout simplement de faire éclater. Nous navons, en effet, aucune idée de ce quest un peuple ou une langue (on sait très bien que les linguistes ne peuvent construire une grammaire, cest-à-dire cet ensemble unitaire doté de propriétés descriptibles quon appelle langue, quen prenant pour acquis le factum loquendi, cest-à-dire le simple fait que les hommes parlent et sentendent entre eux, ce qui reste tout à fait hors de portée pour la science), et, pourtant, toute notre culture politique est fondée sur la mise en relation de ces deux notions. Lidéologie romantique, qui a opéré sciemment cet attelage et, de cette manière, a largement influencé la linguistique moderne et la théorie politique encore dominante, a cherché à éclaircir quelque chose dobscur (le concept de peuple) avec quelque chose dencore plus obscur (le concept de langue). À travers cette correspondance biunivoque ainsi établie, deux entités culturelles contingentes aux contours indéfinis se transforment en des organismes quasi naturels, doués de caractères et de lois propres et nécessaires. Car, si la théorie politique doit présupposer sans pouvoir lexpliquer le factum pluralitatis (nous appelons ainsi, avec un terme étymologiquement lié à celui de populus, le fait que les hommes forment une communauté) et si la linguistique doit présupposer sans l’interroger le factum loquendi, la correspondance simple entre ces deux faits fonde le discours politique moderne.

La relation gitans-argot questionne radicalement cette correspondance au moment où elle la reprend parodiquement. Les tsiganes sont au peuple ce que largot est à la langue ; mais cette analogie dun instant illumine en un éclair la vérité que la correspondance langue-peuple était censée cacher : tous les peuples sont des bandes et des coquilles, toutes les langues sont des jargons et des argots. Il ne sagit pas dévaluer ici lexactitude scientifique de cette thèse, mais de ne pas laisser senfuir sa puissance libératrice. Pour ceux qui ont su la fixer fermement, les machines perverses et tenaces qui gouvernent notre imaginaire politique perdent dun coup leur pouvoir. Quil sagisse, dailleurs, dun imaginaire devrait, désormais, être clair pour tous, aujourdhui que lidée de peuple a perdu depuis belle lurette toute réalité substantielle. Aussi en admettant que cette idée ait déjà eu un contenu réel, au delà de linsipide catalogue de caractères dressé par les vieilles anthropologies philosophiques, elle a été vidée de tout sens par ce même État moderne qui se présentait comme son gardien et son expression : malgré les bavardages des hommes de bonnes intentions, aujourdhui le peuple nest que le support vide de lidentité étatique et cest uniquement en tant que tel quil est reconnu. Pour ceux qui nourrissent encore quelque doute à propos de cela, un coup d’œil à ce qui se passe autour de nous est, de ce point de vue, très instructif : si les puissants de la terre déplacent leurs armées pour défendre un état sans peuple (le Koweit), les peuples sans état (Kurdes, Arméniens, Palestiniens, Basques, Juifs de la diaspora) peuvent au contraire être opprimés et exterminés impunément, afin quil soit clair que le destin dun peuple puisse être seulement une identité étatique et que le concept de «peuple» na de signification que sil est recodifié dans celui de nationalité. Doù, aussi, létrange statut des langues sans dignité étatique (Catalan, Basque, Gaélique…) que les linguistes traitent naturellement comme des langues, mais qui dans le concret fonctionnent plutôt comme des jargons ou des dialectes et assument presque toujours une signification politique

L
enchevêtrement vicieux de langue, peuple et état, est particulièremt évident dans le cas du sionisme. Un mouvement qui voulait la constitution en état du peuple par excellence (Israël), sest senti obligé de réactualiser une langue purement culturelle (lhébreu) qui avait été remplacé dans lusage quotidien par dautres langues et dialectes (le ladino, le yiddish). Mais, aux yeux des gardiens de la tradition, cette réactualisation de la langue sacrée apparait comme une grotesque profanation, dont un jour la langue se serait vengée («Nous vivons dans notre langue» écrivait Scholem à Rosenzweig le 26 décembre 1926 «comme des aveugles qui marchent au bord dun abîme … cette langue est chargée de catastrophes … un jour elle se révoltera contre ceux qui la parlent.»).

La thèse selon laquelle tous les peuples sont des gitans et toutes les langues des jargons, rompt cet enchevêtrement et nous permet de regarder autrement les expériences du langage […] Ainsi, le trobar clos des troubadours provençaux est lui-même, de quelque manière, la transformation de la langue d
oc dans un jargon secret (un peu comme ce que fit Villon, en écrivant certaines de ses ballades dans largot des coquillards) mais ce dont ce jargon parle ce nest quune autre figure du langage, marqué comme lieu et objet dune experience damour. Et, pour en venir à des temps plus proches des nôtres, on ne sétonnera pas, dans cette perspective, que, pour Wittgenstein, lexpérience de la pure existence du langage (du factum loquendi), pouvait coïncider avec léthique et que Benjamin confiait à une «pure langue», irreductible à une grammaire et à une langue particulières, la figure de lhumanité délivrée. Si les langues sont les jargons couvrant la pure expérience du langage, tout comme les peuples sont les masques, plus ou moins réussis, du factum pluralitatis, alors notre devoir ne peut certainement pas être de construire ces jargons en grammaires, ni de récodifier les peuples dans des identités étatiques ; au contraire, cest seulement en cassant en un point quelconque la chaîne du langage-grammaire(langue)-peuple-état que la pensée et la praxis seront à la hauteur de lépoque que nous vivons. Les formes de cette interruption, où le factum du langage et le factum de la communauté se font jour pendant un instant, sont multiples et varient selon les temps et les circonstances : réactivation dun jargon, trobar clos, pure langue, pratique minoritaire dun langue grammaticale… En tout cas il est clair que lenjeu nest pas seulement linguistique ou littéraire, mais, avant tout, politique et philosophique. Le livre dAlice Becker-Ho nest pas un essai de sociolinguistique, mais un manifeste politique.

Giorgio Agamben

Paru dans le premier numéro de Luogo comune, novembre 1990 ; puis traduit de l’italien dans Conjoncture no 14, Montréal, printemps 1991.



Lettre de Guy Debord à Giorgio Agamben

22 décembre 90
Cher Giorgio,

Merci pour la revue. Bien sûr, nous serons à Paris en janvier. Faites-nous connaître le jour de votre arrivée.

Amitiés,
Guy

Publié dans Debordiana

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