Thèses pour le temps présent

Publié le par la Rédaction

Une théorie est une vue d’ensemble ordonnée. L’une des premières théories connues est celle des vaisseaux grecs allant en procession, du plus grand au plus petit, porter des offrandes au Dieu, à Délos. Les vaisseaux sont des faits. Ordonnez l’ensemble des faits selon votre vision rationnelle et vous produisez une théorie.

Une théorie sert à comprendre la façon dont s’ordonnent les faits, soit pour le repos de son esprit, soit pour l’action sur le réel.

Pour Kandinsky, par exemple, la théorie est la lampe qui éclaire le chemin déjà parcouru, et non pas celui à venir. Elle est explicative et non prédictive. Cela vient de ce que le chemin déjà parcouru se transforme aussitôt en sentier battu. Et les sentiers battus ne mènent qu’aux lieux communs.

Or, au fur et à mesure de notre avancée, le paysage prolifère de faits nouveaux qui exigent un perpétuel ajustement de la vision. Très peu de causes persistent à produire les mêmes effets. Il s’ensuit que les théoriciens désireux d’interpréter le Monde, voire de formuler une théorie qui permette sa transformation, sont engagés dans une harassante course de vitesse avec l’accélération historique, et en premier lieu technologique. Une vérité perdue pour les doctrinaires malgré la négation de Marx : «Tout ce que je sais, c’est que moi je ne suis pas marxiste» ; et celle de Debord quant à l’existence prétendue d’un «situationnisme».

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If you can’t beat them, join them. Sous couleur de dépasser la querelle des deux cultures, humaniste et littéraire versus scientifique et technique, l’universitaire des «sciences humaines» et de la philosophie, s’est rendu à la tyrannie technologique, comme il raisonnait, voici peu, au service du Parti et du matérialisme scholastique. Indécrottable servilité cléricale.
Il est vrai que, pour ce qui est de transformer le monde, la technique est l’horizon indépassable de notre temps.

Le mot de «technique» nous vient d’une racine indo-européenne, T-K, qui a donné en sanscrit les mots «taksati», construire, et «taksan», charpentier, ainsi qu’en grec, «tektôn». D’où l’architecte qui construit nos toits. La technique est l’art de transformer la matière première, en l’occurrence le bois : «Matrix», «matrice», «femelle pleine ou qui nourrit», «arbre qui produit des rejetons», «partie dure de l’arbre», «bois de charpente», «toute espèce de matériaux», «matière». Materiarus, «relatif à la charpente». Bas latin, «materiamen», «bois de charpente», materialis et immaterialis
(Dictionnaire étymologique du français. Éd. Robert).

La technique est le pouvoir de transformer ce monde maternel/matériel. Ce pouvoir a une histoire. Au fil des âges, il s’est diversifié, approfondi, étendu, complexifié. Combiné à la science (savoir c’est pouvoir), tantôt à son service et la précédant, tantôt l’asservissant et s’en fortifiant, il s’est lui même transformé en technologie. Fusion de la science et des techniques, techno-sciences et recherches appliquées (cf. Elements of technology, 1829. Jacob Bigelow). Puis, «hautes technologies», «avancées», «convergentes», etc.

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Via l’industrie, ce pouvoir de transformation matérielle s’est mué en pouvoir tout court, économique, militaire, politique, faisant de chacun de ces domaines, un secteur de la technique ; de leur ensemble, le «système technicien» (Ellul) ; et de leurs personnels, des techniciens — politiques, militaires, économiques, etc.

Le mot industria désigne en latin une «activité secrète»
(Dictionnaire étymologique du français. Éd Robert). Et secrète parce que criminelle comme le sont les activités couvertes par le secret d’État et celle de ses symbiotes, les groupes industriels : Krupp, Schneider, IBM, BASF, Monsanto, Areva, Thales, EADS, Sagem, ElfTotalFina. Aussi bien ce terme d’industria dérive-t-il d’un verbe struere, qui signifie «empiler des matériaux», des structures, bref, construire.

Au creux des mots, le secret des choses.

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Harmonieusement, l’industrie du contrôle, de la surveillance et de la contention, censée pourvoir à la sécurité d’un capitalisme fondé sur la croissance et l’innovation, en est devenue elle-même l’un des principaux marchés et laboratoires. Ce n’est plus le chien qui montre les dents, mais les dents qui deviennent le chien. «Les commandes de l’État sécuritaire, selon Le Monde diplomatique d’août 05 sont aussi massives que celles de l’ancien État providence.» Elles sont surtout plus judicieuses. L’unification de l’économie planétaire sert justement, entre autres, à réduire les frais de «providence», totalement improductifs en termes de R&D, à l’inverse du sécuritaire. Puis quand on réduit les frais de carotte, il faut bien augmenter les frais de bâton. La plupart des groupes industriels et technologiques offrent désormais des services et des produits sécuritaires.

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Le néologisme «sécuritaire» est apparu en 1983 selon le dictionnaire, pour qualifier une tendance «à privilégier les problèmes de sécurité publique». Sans doute parce qu’auparavant était apparue cette même tendance «à privilégier les problèmes de sécurité publique». Modelé sur «autoritaire», et antonyme de «libertaire», «sécuritaire» est un euphémisme pour «répressif». Mais la réalité commande chaque jour un peu plus d’utiliser le mot «totalitaire», suivant la leçon de Bernanos : «Qu’est-ce que l’État totalitaire, sinon une technique — la technique des techniques ?» (La France contre les robots. 1945)

Le sécuritaire est la version locale, tardive et restreinte, du concept de sécurité nationale, produit aux États-Unis en 1947, et qui a depuis servi de doctrine à tant de dictatures, et de justification à tant d’exterminations et d’opérations de terreur, aux colonies (Afrique, Asie), et dans les pays vassaux (Europe, Amérique du Sud). Fomenté durant des décennies, le sécuritaire émerge en France métropolitaine en réaction au mouvement de mai 68 (projet Safari, 1974), et sous le libéralisme avancé des Années Giscard, avec le plan Vigipirate, la Commission Nationale Informatique et Liberté, et la loi Sécurité et Liberté. Trente ans plus tard, la «sécurité nationale» devient la doctrine officielle de la Défense française (cf. Le Monde, 28/29 octobre 07), avec la fusion de différents services secrets, la militarisation de la police, «l’empolicement» de l’armée, et l’emploi des plus hautes technologies contre l’ennemi intérieur et extérieur, confondus dans un même «risque terroriste». Mais le Figaro Magazine avait depuis des décennies déjà fusionné le «sécuritaire» et la «sécurité nationale» sous la direction de Louis Pauwels et d’Alain de Benoist.

La technologie n’est rien d’autre que du pouvoir sur le monde, et de ceux qui en ont le privilège sur ceux qui en sont privés.

Ayant reconnu dans les technologies l’actuel front de la guerre entre Pouvoir et sans-pouvoirs,
celui qui commande les autres et transforme les conditions de cette guerre, on a voulu savoir où l’on en était de cette Histoire et de cette guerre, et ce qu’il nous était permis d’espérer. D’où cette enquête sur la police des populations à l’ère technologique.

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Le principe même de cette enq
uête eût été impossible si l’on s’était plié à l’idéologie dominante des penseurs du Pouvoir qui ridiculisent sous l’expression par eux forgée de «Théorie du complot», tous les soupçons nourris par les sans-pouvoirs quant aux intentions et aux effets des innovations technologiques ; les amalgamant aux campagnes antisémites et aux superstitions extra-terrestres. Au pire, les penseurs officiels ne reconnaissent que des «dérives», des «dysfonctionnements», des «effets pervers», quand la pensée sauvage dénonce des indifférences et des intentions criminelles. La «conception policière de l’Histoire» est le nom que les penseurs révolutionnaires ont donné aux explications réactionnaires de l’Histoire. La «Théorie du complot» qui en est le calque en réduction, est la théorie de l’Histoire attribuée à la population par les penseurs réactionnaires.

Cependant, comme la langue va où la dent fait mal, ce mot de «complot» constitue aussi un aveu sur le mode de la dénégation et désigne justement «un projet concerté secrètement contre la vie, la sûreté de quelqu’un ou contre une institution»
(Dictionnaire Robert). Soit nombre de menées du Pouvoir dont on a fourni ici maints exemples, et détaillé quelques procédés : le complot tacite, implicite, le déni, la défausse, le cloisonnement et la division des opérations, l’obscurcissement, l’euphémisation technique, la direction d’intention etc. En fait, le complot est vieux comme la communauté et l’Histoire en regorge. La raison en est simple : l’union et le secret confèrent un double avantage sur la dispersion et la publicité dans les affaires du groupe. Et c’est pourquoi l’on voit dans les mouvements de contestation qui se réclament de la démocratie directe, tant de factions s’accorder secrètement pour instaurer un pouvoir occulte et manipuler l’assemblée générale, le soviet, le conseil, etc. Les complots font partie des moyens par lesquels des hommes, minoritaires en nombre, concentrent leurs volontés pour transformer une situation, et y arrivent quelquefois. Le complot par définition et pour réussir doit rester ignoré. Il est donc bien normal que le pouvoir en ridiculise l’idée, à la fois pour assurer son succès, et pour s’en réserver l’avantage. Gouverner, c’est comploter. Rarissimes en revanche, malgré bien des tentatives (carbonari, blanquistes, populistes russes), les complots victorieux des sans-pouvoirs. L’émancipation du plus grand nombre, par nature, ne se fomente pas en secret.

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En 1921, Victor Serge écrit qu’«il n’est pas de force au monde qui puisse endiguer le flot révolutionnaire quand il monte, et que toutes les polices quels que soient leur machiavélisme, leurs sciences et leurs crimes, sont à peu près impuissantes…» Cette profession d’optimisme trouve ses prolongements avec la théorie maoïste de «la guerre révolutionnaire prolongée», et celle de la «guerre asymétrique», qui minorent le facteur technologique au profit du facteur politique, soutien populaire et héroïsme insurrectionnel. Optimisme contredit, à quatre exceptions près (Chine, Cuba, Iran, Nicaragua), par un siècle bientôt d’échecs révolutionnaires. En France même, mis à part la résistance nationale à l’occupant allemand — bien davantage qu’à l’ordre nazi — la dernière prise d’arme remonte à la Commune, la dernière révolution victorieuse à février 1848. Encore ne s’agit-il que d’un changement de gouvernement et non pas de société.

Contrairement aux proclamations de Serge, si démesurées que soient les sacrifices humains, il n’est guère de flot révolutionnaire qu’une police criminelle, scientifique et machiavélique, ne puisse endiguer. C’est même la routine du comitatus, des organes de terreur du Pouvoir.

Depuis des siècles nous sommes gouvernés par une société secrète que l’on nomme l’État, instance spécialisée, concentrée, et rationalisée du Pouvoir. Le coup d’État permanent, c’est l’État lui-même. Et s’il réussit, c’est qu’une minorité organisée de façon secrète et pérenne, l’emporte d’autant plus sur les soubresauts chaotiques de la majorité qu’elle jouit d’une supériorité technique croissante. L’État est une armée en civil. Une perpétuelle concentration de forces, organisées et disciplinées, face à une non moins perpétuelle dispersion de faiblesses. Il a une conscience de soi, des plans dans la durée et de l’ordre dans la manœuvre. Il perd très peu de batailles et jamais la guerre. Il demeure à ce jour invincible par les individus et la société, sauf à se constituer en état rival, ce qui est l’autre manière de perdre, et non moins ordinaire. L’État, c’est le crime organisé. Et c’est pourquoi son appareil de terreur en forme le noyau dur, l’État dans l’État, avec au centre de ce dispositif gigogne, les services secrets de renseignement et d’action. Rien de plus naturel. Il faut pour régner des yeux, des oreilles et des mains. Le souverain des âges héroïques s’appuie sur le comitatus, le groupe de ses partisans armés, ses compagnons, ses comtes, diront les chansons de geste. Sa garde rapprochée, si l’on veut. Mi-comité, mi-commando, quoiqu’il n’y ait pas de filiation entre les trois termes. Le comité, c’est un anglicisme pour «commission» (mettre ensemble). Exemple : KGB, Comité pour la Sécurité de l’État. Le commando, c’est un lusitanisme, pour le «groupe de combat» auquel on commande un coup de main.

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Quand l’Histoire pour l’essentiel est devenue l’histoire des sciences et techniques, et plus précisément, celle de l’accélération technologique, la moindre des choses est d’examiner en quoi celle-ci affecte la marche des sociétés et leurs rapports de force.

Au sens premier, la police est le gouvernement de la cité (XIIIe siècle), l’exercice du pouvoir politique, avant de désigner «l’organisation rationnelle de l’ordre public»
(Dictionnaire Robert. Dictionnaire étymologique du français). Cette rationalité culmine aujourd’hui dans les ultimes technologies, duales et convergentes. L’organisation technologique de l’ordre public signifie que la maintenance et la contention de la population (l’ordre public) procèdent des mêmes moyens matériels issus de l’innovation, alias Recherche & Développement. Nous vivons en ce début de XXIe siècle ce moment où la coïncidence de la gestion administrative et de la pression armée, dans le mot de police, redevient manifeste pour tout un chacun ; à cette différence près que, devant l’acuité du conflit social parvenu au stade de la crise écologique et planétaire, la pression armée et magnifiée par la technologie devient elle-même le mode de gestion dominant. Jamais la disproportion des forces entre Pouvoir et sans-pouvoirs n’a été plus écrasante, tandis que l’industrie du divertissement, entre autres facteurs, dissolvait l’esprit de résistance. Jamais la lutte finale n’aura mieux mérité son nom. Non seulement parce que dans ce monde fini plus personne n’échappe au duel terminal entre Pouvoir et sans-pouvoirs ; mais parce que dans son perpétuel besoin d’expansion et de technification, c’est le milieu lui-même, que la domination a engrené, donnant ainsi au conflit une dimension apocalyptique.

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L’accélération technologique est l’autre nom de l’expansion totalitaire. La société de contrôle, nous l’avons dépassée ; la société de surveillance, nous y sommes ; la société de contrainte, nous y entrons.

Le contrôle n’est pas le fourre-tout imaginé par une frange contestataire et nombre d’intellectuels, sous l’influence de traductions fautives de l’anglais et d’approximations universitaires
(Foucault, Deleuze, Negri, etc.).

Le contrôle n’est pas la maîtrise, ni l’emprise, ni le pouvoir, ni la commande, mais la vérification
(Dictionnaire du vocabulaire technique et critique de la philosophie. A. Lalande. PUF).  Un inventaire. Un état. Un fichier des biens : objets, cheptel, esclaves. Avec d’un côté, sur des tablettes d’argile (Mésopotamie) ou sur des rôles de parchemin, la liste de ces biens notés par leur nom ou leur numéro, et de l’autre, ces biens éventuellement marqués, tatoués de leur nom ou numéro, porteurs d’une pièce d’identité. Le contre-rôle s’effectuant lorsqu’au code inscrit sur le rôle, le registre, correspond un code identique sur le bien. Au sens littéral le contrôle naît tout bêtement avec l’appel (roll-call) des enrôlés, soldats et prisonniers, pour s’étendre aujourd’hui au multi-fichage informatique de la population et à ses rôles électroniques ; notamment via les registres d’état-civil, le Numéro d’Inscription au Répertoire (NIR ou «numéro Insee»), le recensement, la carte d’identité, etc.

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La surveillance, qui se superpose au contrôle sans l’abolir, consiste à prendre soin du cheptel populaire autant qu’à le discipliner, et pour cela à développer un dispositif permettant de tout voir, tout percevoir, tout savoir, cependant que le Pouvoir lui-même se protège toujours plus de leurres («autorités indépendantes», «démocratie technicienne»), trompe-l’œil, camouflages, et secret d’État.

La surveillance se divise elle-même en détection et traçabilité. À l’ère tec
hnologique ce dispositif d’omniscience combine déjà le dépistage génétique, le profilage sociologique, la fouille de données (data mining), la lecture automatisée des expressions faciales, des ondes cérébrales et des indices physiologiques, la vidéosurveillance, les drones, le repérage (capteurs, GPS/RFID/Wifi), la cybersurveillance, le téléphone portable, le puçage électronique, l’Internet des objets, et reportez-vous à votre média habituel pour les prochaines innovations. Autant de moyens qui supplémentent les vieux procédés — délation, infiltration, espionnage — sans les supprimer.

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À la détection et à la traçabilité succède le traitement, c’est-à-dire la répression en cas de trouble à l’ordre public. On ne détaillera pas ici l’effarant arsenal de moyens de coercition, législatifs, administratifs, économiques, et militaires, à la disposition du Pouvoir, et en perpétuelle expansion. Chacun sait que le règne de la terreur est un pléonasme, et que des origines à nos jours le règne n’a jamais procédé que de la menace ou de l’infliction de la violence aux fins de dissuasion, de contrainte ou de neutralisation.

Ceux même qui n’ont pas lu Clausewitz savent que «la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens». Ceux qui l’ont lu savent en outre que «la guerre est donc un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté». [De la Guerre. Éditions de Minuit] Dans la guerre de tous contre tous, dont celle entre Pouvoir et sans-pouvoirs constitue le théâtre principal, une arme nouvelle apparaît au service du Pouvoir, avec cette possibilité sans précédent d’abolir, au sens le plus matériel, le libre-arbitre d’un individu et d’en prendre possession. Par possession, on entend l’état de ceux que gouverne une puissance technologique (neuroélectronique), qui les prive de la libre disposition de leurs pensées et de leurs actes, et en fait l’instrument de sa volonté. (cf. Dictionnaire du vocabulaire technique et critique de la philosophie. A. Lalande. PUF)

Sous l’inusable prétexte médical, les laboratoires des neurosciences à travers le monde développent les outils les plus efficaces de commande cérébrale, en prise directe avec les centres de la pensée, de la cognition, des émotions, du comportement, de la volonté.

La neuropolice, chaque jour davantage, accroît ses moyens de violer notre for intérieur, de déchiffrer notre activité mentale, et de manipuler nos comportements. En particulier grâce aux cobayes que lui offrent les paralytiques et les victimes de la maladie de Parkinson. La stimulation électrique cérébrale, découverte par le Grenoblois A.-L. Bénabid, et l’interface cerveau/machine, constituent les rudiments de cette possession technologique à laquelle contribuera bientôt Clinatec, la clinique expérimentale et secrète du CEA-Minatec, à Grenoble.

La guerre, rappelons-nous, est un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté. Si une commande, artificielle ou humaine, peut me faire agir sans ma volonté, elle peut me contraindre à exécuter sa volonté. J’ai perdu, elle a gagné. La guerre est finie, l’Histoire close. En termes de sécuritaire, d’ergonomie sociale, une population de cyborgs («organismes pilotés»), d’hommes bioniques («bio-électroniques») — d’hommes-machines, enfin — est insurpassable. La convergence des neurotechnologies, nanobiotechnologies, et technologies de l’information et de la communication (TIC) inaugure ainsi l’édification d’un Pancraticon un dispositif techno-totalitaire permettant à celui qui en jouirait de contraindre autrui à exécuter ses volontés, telle une marionnette, un robot, un individu sous hypnose. On voit donc que la technologie est la continuation de la guerre par d’autres moyens. Et que les neurotechnologies couronnent ce rationalisme policier qui prétend faire de nous des insectes sociaux, et de l’humanité une fourmilière-machine.

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Voici notre vue d’ensemble, ordonnée au mieux de nos capacités, et des faits tels qu’on a pu les connaître, en apportant à leur recherche tout l’effort, et tout l’art dont on disposait, et pour servir, sinon au renversement de l’Histoire, du moins à son intelligence.

Debord : «Sans doute une théorie générale calculée pour cette fin (NDR, ébranler une société établie) doit-elle d’abord éviter d’apparaître comme une théorie visiblement fausse ; et donc ne pas s’exposer au risque d’être contredite par la suite des faits. Mais il faut aussi qu’elle soit un
e théorie parfaitement inadmissible. Il faut donc qu’elle puisse déclarer mauvais à la stupéfaction indignée de tous ceux qui le trouvent bon, le centre même du monde existant en en ayant découvert la nature exacte. La théorie du Spectacle répond à ces deux exigences.» (Préface à la 4e édition italienne de «La Société du spectacle»)

Quant à la stupéfaction indignée, elle ne nous a pas failli de tous bords — politiques, scientifiques, médiatiques, académiques, etc. Il nous faut malheureusement décliner la responsabilité de la découverte du centre même du monde existant et de sa nature exacte. Une chaîne longue d’écrivains et de penseurs, H.G. Wells, Karel Capek, Zamiatine, Stephen Zweig, Aldous Huxley, Georges Orwell, Bernanos, Adorno, Philipp K. Dick, Jacques Ellul, Günther Anders, Lewis Mumford, et alii, n’a cessé depuis un siècle d’annoncer, dénoncer, l’avènement du techno-totalitarisme, et l’incarcération progressive de l’homme-machine dans le monde-machine. De génération en génération, la nature exacte de ce techno-totalitarisme s’est dévoilée tandis qu’émergeaient des oppositions discontinues et parcellaires, mais toujours plus nombreuses et élargies, à ses multiples manifestations. Mouvements contre le nucléaire, l’empoisonnement chimique, les chimères génétiques, la destruction de la nature, l’oppression technicienne et la réification du Vivant. Rarement théorie n’a été mieux vérifiée par les faits, que celle des anciens paysans anxieux du dérèglement industriel du climat, sinon celle des vieux contestataires dénonçant l’autoritarisme des sociétés nucléarisées. Rien n’était moins imprévu, moins inannoncée que l’agonie du monde actuel, maintenant proclamée par ses propres maîtres et coupables : sçavants, technarques et dirigeants. Depuis Le Printemps silencieux (1962), des cortèges de Cassandre et de prophètes de malheur ont payé du ridicule social, de brimades, et parfois de prison, de blessures ou de leur vie, d’avoir dit tout haut ce que tout le monde savait tout bas. En vérité, point n’était besoin d’être grand clerc pour dire ce que disaient les enfants, tant l’évidence crevait les yeux, mais seulement d’avoir assez d’ingénuité pour violer la loi du groupe. Une société étant un ensemble de personnes qui se tait sur la même chose, la vérité est sa bête noire, sa première victime émissaire que l’on sacrifie à l’unanimité sociale. — Et bien entendu ce qui vaut pour les sociétés et les sous-sociétés, vaut pour les contre-sociétés.

Cette société avait choisi de se taire sur la finitude du Monde. Sur l’éphémère du gaspillage et de la goinfrerie. Les uns parce qu’ils en jouissaient, les autres parce qu’ils y aspiraient, et tous dans la foi que la fée Technologie et le dieu Progrès leur permettraient de transformer sans cesse moins de matière en toujours plus de biens. Et peut-être est-ce encore vrai. Peut-être les nanotechnologies permettront-elles de fabriquer des réservoirs à hydrogène, des capteurs solaires d’une efficacité démultipliée, des matériaux en nanotubes de carbone cent fois plus souple et résistant que l’acier, et six fois moins lourd. C’est dans cette tentative de nouvelle révolution industrielle que le techno-capitalisme joue sa survie et son va-tout. Son effondrement ou son triomphe irréversible.

Ceux qui croient à l’Histoire ne devraient pas s’étonner d’en voir un jour la fin. Il n’y a plus d’Ailleurs où fuir, plus d’Amérique à découvrir et à piller, sauf, peut-être, au fonds des mers et du corps humain. Avant la fin de ce jour, la guerre tantôt ouverte, tantôt dissimulée, qui oppose Pouvoir et sans-pouvoirs, dans la cage de l’économie planétaire unifiée, sera close, soit par une transformation révolutionnaire de la société, soit par la destruction commune des classes en lutte. L’infinité des faits et des effets empêche que la théorie soit prédictive, l’Histoire prévisible, et de trancher le dilemme, quoique la plupart des signes établissent, de plus en plus éclatants, la catastrophe écologique et sociale. Mais c’est aussi du paroxysme des crises que change parfois le cours de l’Histoire. La seule certitude est qu’il n’y a pas de fumée sans feu, ni de conscience de la catastrophe sans catastrophe. Mais cette conscience de plus en plus vive ces derniers temps, progresse moins vite que la catastrophe et ne l’arrête pas plus que la fumée n’arrête le feu. De sorte que ce bouillonnement de la conscience présente est bien plus mauvais signe que bon. Du moins, s’il ne se transforme pas à temps en force matérielle capable d’enrayer la catastrophe.

Mais que signifie «à temps» ?

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On ne donnera pas ici de «raisons de se battre» à ceux qui en sont dépourvus. Non qu’elles manquent, mais ceux qui ont besoin de telles raisons pour résister, même à l’inéluctable, n’en trouveront jamais assez pour le faire. L’instinct ne s’explique ni ne se transmet. Soit dit sans jugement aucun, c’est affaire personnelle. Et l’instinct lui-même peut s’émousser.

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Notre tentative de mise à jour des faits et de leur assemblage, nous a conduit dans ces pages à dénoncer l’usage mystificateur du concept de «Théorie du complot» et à en désigner les véritables auteurs et profiteurs ; à retracer et détailler la notion récente de «sécuritaire» ; à récuser et démonter de vieux poncifs sur l’invincibilité prétendue de la «guerre asymétrique», de la «guerre révolutionnaire» et du soulèvement révolutionnaire ; à rappeler et clarifier le sens des termes de «contrôle», de «police», et de «surveillance» ; à distinguer ces termes entre eux, et avec ceux de «détection» et de «traçabilité» ; à formuler enfin la notion de «société de contrainte» pour désigner le monde en devenir. Loin de jouer avec les mots ou d’en employer des acceptions arbitraires, floues, fausses ou tronquées, on s’en est tenu aux définitions des usuels (Dictionnaire Robert, Dictionnaire étymologique du français, Dictionnaire du vocabulaire technique et critique de la philosophie), afin qu’un langage exact et commun permette, autant que possible, une représentation exacte et commune des réalités.

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Plus précisément et en deçà de cette enquête, nous sommes imputables de la publication dès janvier 2003 du texte Nanotechnologies, maxiservitude. C’est-à-dire non seulement d’avoir avisé de la nouvelle révolution industrielle — quoique nombre d’esprits forts aient nié sa réalité, voire sa possibilité — mais d’avoir aussitôt dénoncé son effet sur la maintenance et la contention des populations ; pour l’évidente raison que la miniaturisation et la combinaison des nouvelles technologies de police : puces sous-cutanées, RFID, GPS et géo-localisation, biométrie, nano-capteurs, etc., permettraient leur extension à un degré jusque là imaginaire. Nous n’avons cessé depuis huit ans, de dénoncer à partir du laboratoire grenoblois, tant la destruction de la ville et du territoire par la technopole et la mégalotechnopole, que l’eugénisme et l’eubiologisme fomentés par les «technologies convergentes» ; c’est-à-dire les spécialistes des nano-biotechnologies, des sciences cognitives, et des technologies de l’information et de la communication.

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Étrangement, il arrive assez souvent que des personnes atterrées par ces développements nous demandent que faire, comme si nous n’avions pas déjà donné l’exemple de ce que nous croyions juste et nécessaire de faire — non parce que nous le faisions ; mais que nous faisions parce que nous l’avions reconnu pour tel. Nous avons exposé à maintes reprises quelle activité critique nous paraissait requise de chacun, afin de penser par soi-même, et non par tel auteur, telle école, ou tel spécialiste. Parce que l’autonomie de pensée est la condition sine qua non du droit à la parole et à l’action pratique. Parce que plus nous lâchons de libres penseurs dans le monde, plus recule le prêt-à-penser de l’idéologie dominante, et plus s’améliore le rapport de force entre Pouvoir et sans-pouvoirs, au profit des seconds. Parce que seule l’union d’individus autonomes transforme la quantité en qualité, et la faiblesse en force ; et non la fusion de toutes les dépendances camouflant leur aspiration à la servitude au sein du pseudo-collectif. Fort peu de nos interrogateurs nous ont imités. La raison en est simple : il y fallait consumer du temps, et un effort pénible à qui n’y a pas été préparé ; ou n’aime pas penser quoi qu’on prétende par ailleurs. Jusqu’en 1968 à peu
près, tous les courants d’émancipation se faisaient une priorité d’élever leur conscience et celle de leurs membres. La première victoire du soixante-huitisme de pouvoir aura été d’ériger la passivité intellectuelle en idéologie prétendue libératrice (festive, ludique, conviviale, etc.), via le divertissement de masse et un sous-hédonisme de supermarché. Sans doute faut-il saisir toute chance d’embellie sans attendre d’élusifs lendemains radieux, ne serait-ce qu’à titre d’exemple ou d’expérience, mais il n’y a pas d’évasion durable au sein d’un monde constricteur.

Pour l’essentiel la contestation est un salon alter-mondain (films, débats, concerts), où l’on se retrouve entre mieux-pensants pour déplorer le malheur des temps et l’aliénation des «gens». Et où tout le vœu des habitués est une formule magique qui leur garantirait le succès politique, au prix du moindre effort. Pour le coup, voilà de l’utopie. Il n’y a rien d’autre à faire que ce que nous faisons déjà. Il faut le faire plus. Il faut le faire mieux. On ne fait rien tant qu’on ne fait pas ce qu’il faut.

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Touche personnelle. On vivait replié dans son for intérieur, en grève, occupé à … mettons des travaux de poésie. Ceci dit pour marquer l’inanité de son passe-temps et s’assurer tout le mépris du lecteur. On n’en serait pas sorti si le monde n’avait multiplié les intrusions et les offenses intra-mentales. On n’est pas étanche, voyez-vous, aux émanations extérieures. Enfin c’était révulsant cette promiscuité de l’époque, cette obscène satisfaction d’en être de toutes sortes d’arsouilles, vous souriant, vous tapant sur l’épaule comme cochons, avec un air de dire, alors, on s’est assagi, rangé, tu es des nôtres maintenant !…

Des nôtres ?

Le malheur, c’est qu’à force de ne pas dire ce que l’on pense, on finit par l’oublier ; d’ailleurs on finit par s’oublier soi-même.

Vous voyez bien qu’il pressait de restaurer les distances, question d’hygiène mentale, et d’hurler à tue-tête pour se remettre à dos la foison des faux-semblables. Ce devrait être fait pour un moment.

Ce qu’on a fait, on l’a fait par convenance personnelle, en dilettante, et non parce qu’on se prenait pour un autre. Et sans en attendre rien que ce qui vient d’être dit. Et quand on cessera de le faire, ce sera non moins pour convenance personnelle.

Tant mieux si, d’aventure, on a payé son écot à la société. Si l’ouvrage accompli sert à l’insoumission. Mais pour avoir un peu lu, et pour en avoir connu un ou deux, on a trop haute idée des vrais révolutionnaires pour se mettre du rang.

Il faut vivre contre son temps, voilà tout.

Grenoble, 20 avril 2008

Préface au livre de Pièces et Main d’œuvre, Terreur et Possession, Enquête sur la police des populations à l’ère technologique, L’Échappée, Montreuil, mai 2008.

Publié dans Théorie critique

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