Toutes ces dames au salon !

Publié le par la Rédaction

Du 2 au 14 juin 1956 s’est tenue, au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, une exposition de tableaux répondant à une préoccupation esthétique peu commune : «L’Industrie du Pétrole vue par des artistes». Cette exposition réunissait 99 toiles de 61 peintres appartenant à six nations différentes.

Malgré son style petit-nègre, la préface du catalogue édité à cette occasion mérite, pensons-nous, les faveurs d’une reproduction intégrale :
Les peintres et dessins de cette exposition ont été exécutés à la demande de la Royal Dutch-Shell qui a estimé que, tandis qu’à toutes les époques de l’histoire l’élan créateur fut stimulé dans l’art et dans celui de la pensée par les princes, prélats et riches bourgeois, il est regrettable de constater qu’à notre époque les artistes, qui participent au rayonnement de la civilisation, ne sont pas soutenus comme ils devraient l’être.
La grande industrie et la haute finance, dans une large mesure responsables de l’organisation sociale, se doivent donc de reprendre ce mécénat sous une forme ou sous une autre.
C’est pourquoi toutes les œuvres exposées ont été achetées par le Groupe, qui est persuadé que l’artiste a sa part à jouer dans l’interprétation de l’industrie vis-à-vis du public.
Ces œuvres, qui sont destinées à être présentées dans différents pays, ont déjà été exposées en Angleterre, en France et en Suisse.
Pour en finir avec les aspects pratiques de cette exposition, il convient de souligner combien les voies de l’humour sont impénétrables. Jusqu’à en être atroces. C’est ainsi qu’au même moment, dans des locaux contigus, étaient offerts à l’attention des visiteurs, groupés autour de la toile fameuse, les croquis de Picasso pour Guernica, ensemble qui présentait aussi, vu par un artiste, un épisode assez frappant de l’industrie motorisée du pétrole. (C’est vous qui avez fait ça ? demandait en 1937, l’ambassadeur nazi Abetz. — Non, c’est vous, répliqua Picasso.)

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Une toile romantique célèbre nous montre Goethe faisant des courbettes devant un vague hobereau tandis que Beethoven passe sans sourciller son chemin, le chapeau vissé sur le crâne. Pour décriée qu’elle soit, une telle image n’est pas sans vertus. Il paraît à peine croyable qu’il faille aujourd’hui évoquer cet exemple élémentaire pour rappeler à un minimum de décence des individus que leurs habitudes spirituelles, leurs propos et jusqu’à un certain mode de vie appellent à observer un semblant tout au moins de distinction sociale. Tant bien que mal, de Murger au temps héroïque de Montparnasse, une silhouette morale de l’artiste a pris naissance à quoi la plupart des peintres, le meilleur comme le pire, se sont efforcés de ressembler. Pour verbale que fût généralement cette attitude, il ne semble pas que l’on ait tenté jusqu’ici explicitement de la renoncer. Au point qu’une exposition comme celle qui nous occuper fait plus que surprendre. Elle stupéfie.

Les chaînes sont bien de ce monde mais la gangrène jusqu’à présent n’avait guère atteint que ces éphémères vedettes qu’un tel savon fait pâmer ou tel dentifrice divaguer de bonheur. Moins couramment, un homme que l’on pensait estimable se mettait soudain à faire le trottoir. Le ridicule ne manquait pas d’en faire promptement justice. Faut-il rappeler Jean Effel si soucieux depuis quelque temps du lustre de nos chaussures, dernier acte de la création du monde ? Bref, que pour quelques-uns, la main droite se doive obstinément d’ignorer la main gauche, il en est ainsi dans notre société primitive, nous ne sommes pas nés d’hier.

Jamais pourtant l’impudeur n’avait atteint les proportions que nous venons de montrer. Pour obscurs que soient les petits larbins ayant prêté leur concours à l’entreprise susdite, il serait par trop simple d’invoquer leur insignifiance et la médiocrité manifeste de leur servilité collective pour les rendre à l’oubli purificateur, sans plus.

Cette exposition crée un précédent. Et un précédent grave. Elle ne tend à rien de moins qu’à anémier chez l’artiste ses derniers sentiments de révolte, qu’à généraliser des habitudes de soumission qui ouvrent la porte à toutes les bassesses, toutes les compromissions. Déjà à l’exposition en cause, l’on pouvait voir une toile du type dit non figuratif, parfaitement non figurative à l’exception du seul mot SHELL bien lisible, précis, répugnant comme un chancre.

Il serait assez naïf, assez vain de s’adresser aux maîtres. Ils relèvent d’un tout autre tribunal. Et que la Royal Dutch-Shell aujourd’hui, demain Coca-Cola ou les Saucisses de Francfort, ambitionnent les lauriers de laurent de Médicis, voilà qui n’étonnera guère. Il n’est pas un seul marchand de canons qui ne se double d’un philanthrope, protecteur des sciences et des arts, faiseur et défenseur tout à la fois de la veuve et de l’orphelin. Qui dit grand collectionneur dit aussi grand industriel. Le boutiquier fait ce qu’il peut pour se hausser dans son âme basse, il fait l’aumône depuis la nuit des temps. Tout cela est connu jusqu’à la nausée, nul besoin d’insister.

Mais la facilité, la légèreté avec laquelle des «artistes» se laissent séduire, «acheter par le Groupe», cette façon désinvolte et comme tout innocente d’accrocher en même temps que leurs toiles une lanterne rouge à la cimaise, mérite peut-être moins le mépris mécanique vers lequel on se sent glisser d’emblée qu’une attention équitable, qui relève moins de l’indulgence que d’une sorte d’espoir, fragile sans doute mais digne malgré tout de suspendre le jugement.

Car il serait par trop facile d’imaginer ici, devant pareille unanimité, quelque infamie profondément enracinée, innée, une complaisance volontaire aux jeux de la boue et du hasard. Il est plus vraisemblable de penser que l’on a affaire, moins à des canailles endurcies, qu’à une collection étonnante de petits inconscients qu’un peu d’argent facile suffit à débaucher.

Il a été fort question, ces années-ci, d’une certaine putain respectueuse. Avant de les flétrir en bloc, qui ne souhaiterait leur laisser une dernière chance et qu’ils s’appliquent désormais à l’exemple de cette fille perdue,  — sauvée —, à cracher au visage du client exigeant des pratiques trop spéciales.

Pour ceux qui ne le peuvent, qu’ils retournent sans scrupule derrière ce comptoir que caresse sans relâche la mer vaste et puissante de la bêtise universelle. L’épicerie ne manque pas de bras mais ils trouveront bien à se caser, à se nourrir à moindres frais.

Il n’y a pas, dit-on, de sots métiers.

Pour l’Internationale lettriste : Michèle Bernstein, Mohamed Dahou, G.-E. Debord, Jacques Fillon, Alexander Trocchi, Gil J Wolman.
Pour la revue Les Lèvres nues : Paul Bourgoignie, Jane Graverol, Marcel Mariën, Paul Nougé, Gilbert Senecaut.

Ont manifesté sans restriction aucune le désir de joindre leur signature à la nôtre :
Noël Arnaud, Albert Bockstael, Wladimir Chweck, Bob Claessens, A. Comhaire, Gaston Criel, Arlette Dupont, Jean Fautrier, Ignace Flaczynski, Roger Hauglustaine, Edmond Kinds, Marcel Lambot, Marcel Lefrancq, Michel Leiris, Constant Malva, Franz Moreau, Jean Paulhan, Louise Parfondry, Léon Robert, Pierre Sanders, Claude Sluys, M. Teicher, Gérard Van Bruaene, Louis Van de Spiegele, Henri Vaume.
Pour le groupe «Schéma» : Achille Chavée, Laurent Deraive, Arsène Gruslin, Tristan Larmier, Paul Michel, Freddy Plongin, Remy Van den Abeele.
Pour le «Movimento Arte Nucleare» : Enrico Baj, Sergio Dangelo, Asger Jorn.

Indépendamment du texte qui précède, qu’ils en approuvent ou non certains jugements, le ton ou le climat, les personnes dont le nom suit s’accordent de toute façon pour déplorer l’avilissement de l’artiste que, par indifférence ou esprit de lucre, accepte l’ingérence des puissances de l’argent dans l’élaboration de son œuvre, et souhaitent de sa part, dans les rapports que la nécessité peut l’obliger à entretenir avec lesdites puissances, un minimum de décence morale.
Ernest Carlier, Paul Joostens, Herbert Read.

Les refus touchants, les refus écœurants et les intermédiaires
Pol Bury. — Passons le pinceau.
André De Rache. — L’esprit mais non la lettre.
Marcel Havrenne (pour la revue Phantômas). — Les fantômes se rassemblent, un souffle les disperse.
René Magritte. — Le pauvre diable se fait ermite.
Maurice Pirenne. — La lampe éclaire et aveugle à la fois.
Sélim Sasson. — Pourquoi ne pas jeter la première pierre ?
Louis Scutenaire. — Portons toujours notre bouclier.

Les silences douteux
André Blavier. — La prudence s’impose. Tout ne fait pas farine au moulin.
E.L.T. Mesens. — Il ne faut pas réveiller le capital qui dort.

Les loisirs de la Poste
L’urgence, — mais les voyages, les occupations, la fatigue, — toutes ces raisons probables ou tous les petits pièges imprévisibles de la vie quotidienne ne nous font pas moins regretter de ne pas avoir jusqu’ici reçu de réponse de :
Jean Arp, Roger Avermaete, Rachel Baes, Georges Bataille, René Char, Ithell Colquhoun, Serge Creuz, Pierre David, Jean Dubuffet, André Frankin, Robert Goffin, Jacques Hérold, Roger Honorat, Valentine Hugo, Édouard Jaguer, Marcel Jean, Raymond Kempf, Jean Kesteleyn, Hildo Krop, Ianchelevici, Jacques Lacomblez, Albert Ludé, Man Ray, Denis Marion, Robert Mathy, Georges Melly, Robert Melville, Charles-Louis Paron, Fernand Piette, Francis Ponge, Jacques Rensonnet, Léonce Rigot, Edgar Scauflaire, Max Servais, Tristan tzara, Raoul Ubac, Robert Vivier.

Certificat
Enfin, il n’est sans doute pas inutile de donner ici les noms des participants à l’exposition «L’Industrie du Pétrole vue par des artistes», c’est-à-dire :
Pour la Belgique : G. Bertrand, J. Duboscq, L. Van Lint, Pol Mara, O. Landuyt, R. Dudant, M. Mendelson.
Pour la France : M. Argov, M. Bisiaux, M. Buily, M. Devoucoux, M. Henry, Denyse Lemaire, H. Lersy, M. Shart, M. Valezy.
Pour la Grande-Bretagne : Norman Adams, Michael Andrews, Robert Blayney, Bernard Cohen, Peter Coker, Diana Cumming, Alfred Daniels, Constance Fenn, Alastair Flattely, Edward Gage, Derrick Greaves, Iola Hallward, Donald Hamilton Fraser, Albert Herbert, Jacqueline Herbert, David Hide, John Houston, Robert Jewell, Stefan Knapp, David McClure, David Michie, Edward Middleditch, Samuel Monaghan, Richard Platt, James Reid, J. Andrew Restall, Robert Roberts, Peter Snow, Rowell Tysen, Euan Uglow, Frances Walker, Derek J. Stafford, Thomas Sutter Watt, T.W. Ward, Arie Goral.
Pour la Hollande : H. de Boer, P. Nieuwenhuis, W. Schrofer.
Pour l’Italie : Giuseppe Ajmone, Aldo Bergolli, Arturo Carmassi, Gianfranco Fasce, Luciano Miori.
Pour la Suisse : Jean-François Comment, Emanuel Jakob Badertscher.



Piège à cons

Le tract Toutes ces dames au salon, à propos de l’exposition à Bruxelles des tableaux commandés à divers jeunes peintres par la Royal Dutch-Shell sur le thème «l’Industrie du Pétrole vue par des artistes», a suscité une petite levée de boucliers parmi les amateurs de l’art actuel :

Des Belges jusqu’alors inconnus ont publié un libelle pour révéler à l’opinion mondiale que l’on ne trouvait, sur 49 signataires de ce tract, que 5 peintres.

Des pataphysiciens de plusieurs pays se sont unis pour diffuser à une vingtaine d’exemplaires (les amis, la famille…) un contre-tract plein d’esprit.

Enfin, Stéphane Rey en personne, le fameux critique d’art du Phare-Dimanche de Bruxelles, a consacré deux de ses remarquées chroniques à présenter une défense inconditionnelle du pétrole, sous toutes ses formes.


Réponse de l’I.L. à Stéphane Rey,
reproduite dans le Phare-Dimanche no 557


Monsieur, puisque vous en êtes à parler principes, autant vous dire tout de suite qu’un «artiste libre» ne saurait travailler pour les dollars de l’U.N.E.S.C.O. maccarthyste et franquiste, quelque étonnement que cette nouvelle doive vous causer. Pas plus que le critique d’art d’un journal qui porte en manchette la publicité de Caltex n’aurait la liberté d’approuver notre «pamphlet violent» sans perdre sa sinécure. Dans cette perspective, concevez que nous nous expliquons parfaitement la bassesse de votre article, et l’extrême indigence de ses arguments. Ayant cru peut-être que nous pouvions nourrir envers le pétrole en lui-même des sentiments d’antipathie plus marqués qu’envers la chlorophylle ou le Kilimandjaro, vous volez superbement à son secours : «Mais enfin, dites-vous, tout le monde en consomme.» Nous voulons bien croire que vous en buvez. De tels excès expliqueraient l’imprudence que vous commettez en avouant que «les princes d’aujourd’hui» sont «les entreprises commerciales, les banques, les grosses industries». Croyez-vous que le Phare-Dimanche, un hebdomadaire si «indépendant», vous paie pour parler aussi crûment ? Pour finir, la bonne garde des vaches vous préoccupe : nous sommes justement en mesure de vous faire sentir un nouvel aspect de la question. C’est seulement tant que durera aujourd’hui, avec ses «princes» à sa mesure, que les vaches, dont vous êtes, seront bien gardées sous les uniformes et livrées qui conviennent.

Potlatch no 27, 2 novembre 1956.

Publié dans Debordiana

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