Pas de dialogue avec les suspects ! Pas de dialogue avec les cons !

Publié le par la Rédaction


«Quelques débris d’une nuance stalinienne du surréalisme étant venus relancer des situationnistes à Anvers, sous un prétexte d’anti-fascisme parfaitement onirique, leur éjection a été commentée par un tract du 27 février 1963, en néerlandais et en français : Pas de dialogue avec les suspects ! Pas de dialogue avec les cons !»
«Les mois les plus longs»,
Internationale situationniste no 9, août 1964.


Pas de dialogue avec les suspects ! Pas de dialogue avec les cons !

Force nous est de constater que c’est actuellement en Belgique que l’on relève le plus grand nombre (et l’accroissement le plus rapide) d’imbéciles notoires et de gens louches qui essaient d’approcher les situationnistes sans en avoir les moyens.

Eu égard à l’unité du mouvement situationniste, nous sommes dans l’obligation de rappeler que le triage sévère de tout ce qui peut être intellectuels spécialisés, prétendus connaisseurs et collectionneurs de l’avant-garde ; ou ralliés plus ou moins gaiement à un conformisme plus ou moins exotique ; ignorants plus ou moins volontaires de la nature du pouvoir partout, et adorateurs de l’efficacité d’une police ou d’une autre, — que le triage, disons-nous, et le traitement nécessaire de ces gens ont été appliqués par les situationnistes en Allemagne, Scandinavie, Angleterre et France, constamment et d’une manière que personne ne peut plus ignorer. Il est donc évident que les Belges ne sauraient bénéficier d’une exception à cette règle ; en dépit d’une espèce de dissimulation gentille, produit naturel de l’acceptation d’un amateurisme politico-culturel débile.

Étant donné que nous représentons devant les spécialistes quels qu’ils soient, et comme justement leur incapacité de le comprendre le confirme, les idées critiques nouvelles et l’efficacité pratique du dépassement (parce que l’efficacité nous a choisis, et non l’inverse), ils doivent pour nous parler apporter la preuve préalable qu’ils nous ont compris, et qu’ils ont donc liquidé leur propre bassesse.

L’excès vraiment inconvenant d’une connerie s’adressant à nous au nom de n’importe quoi a été atteint à Anvers le 23 février courant, où un vieux raté du stalinisme littéraire et un quarteron de puceaux hystériques sont venus nous proposer à brûle-pourpoint d’admettre et de signer avec eux les trois extravagances suivantes — bêtement écrites et intitulées «Haut les mains !» :
a) Que le fascisme menace de saisir la Belgique ;
b) Que subséquemment la seule force révolutionnaire à appuyer serait le parti communiste belge ;
c) Qu’il serait bon que nous choisissions sur-le-champ entre le fascisme et leur propre nullité conservée et transmise, congelée, depuis 1930.
Ce cas exemplaire devait être signalé pour l’instruction de tous leurs pareils.

Toute tentative, même plus discrète, de relations de ce genre avec l’I.S. devra avoir cessé en Belgique à la date du premier mars 1963.
Anvers, 27 février 1963
Pour le Conseil central de l’I.S.
Jan Strijbosch, Raoul Vaneigem



Lettre de Guy Debord à Tom Gutt
15 mars 1963
Encore une fois, hélas, Tom Gutt et compagnie, vous vous prenez pour d’autres.

J’ai veillé moi-même à ce que la liste de nos amis d’Anvers contienne — pour ce dernier envoi — toutes les adresses de votre équipe que nous pouvions, à nous tous, connaître. Vous êtes donc un menteur en prétendant que ce tract vous était inaccessible.

De plus, à l’annonce de Potlatch que vous évoquez, les surréalistes se sont bien gardés de répondre. Voici donc vos tracts supplémentaires.

Il est clair que vous êtes pressé de trouver chez d’autres les procédés crypto-staliniens qui «justifieraient» les sacrifices que vous-mêmes consentez à cette belle cause, à la première occasion, avant même l’occasion.

Mais vous êtes aussi maladroit comme provocateur que ce Sénecaut qui, le 23 février à Anvers, devant vous et ses autres complices, osait dire que les communistes allemands avant 1933 n’avaient pas lutté contre les nazis, mais seulement contre la social-démocratie — ce monstrueux mensonge ne pouvant qu’être destiné à attribuer cette opinion aux situationnistes, si nous ne l’avions pas immédiatement relevé et nié.

Vous
avez déjà dû entendre dire que, quand on essaie de répéter un moment passé de l’histoire, quelque grandeur qu’il ait contenu, la deuxième fois ne peut se jouer qu’en farce. Cela s’applique aussi à vos émotions culturelles et politiques.

Veuillez croire que la promptitude de cette réponse n’enlève rien au mépris que j’ai pour vous.
G.-E. Debord



Supplément à l’I.S.no 8 :
L’Internationale situationniste prend l’offensive

L’I.S. vous l’a dit. L’I.S. vous le répète : l’I.S. s’emparera du monde. Nous n’avons plus le temps ni l’intention de viser moins haut. Le monde, ou rien : l’I.S. ne se payera pas de mots. Nous sommes la révolution, oui, l’indestructible révolution en marche. Chaque jour, des situationnistes naissent. Aux actes, citoyens ! Nous nous adressons à deux milliards et demi de personnes. Le passé, qui est le non-avenir, comme le futur est à la fois l’antipassé et le non-présent, ne nous intéresse pas. La révolu : non. La révolution : oui. Nous en avons fini une fois pour toutes avec ces poussières. Nous n’ouvrirons pas la porte du passé, jamais. L’I.S. ne connaît pas ce monsieur.

Nous disposons, à l’heure actuelle, d’effectifs suffisants pour ruiner sans lendemain les structures de l’ordre. Nous sommes les spécialistes de la généralité : d’où notre puissance. L’I.S. est en mesure de vaincre, au besoin par la force. Et elle vaincra : l’on ne va pas à l’encontre de l’Histoire. Die Geschichte mit uns ! D’ores et déjà, les diverses sections de l’I.S. prennent en main, de manière occulte, tous les leviers de commande du vieil univers. Le monde est à notre merci, quoi qu’il fasse. Nous ne voulons pas la guerre. Mais nous la ferons s’il le faut. Que devant elle, l’ordre dépose immédiatement les armes, et l’I.S. acceptera de négocier la transmission des pouvoirs.

Nous ne transigerons pas. Assez de faux-fuyants. L’I.S. est un bloc, et doit rester un bloc. Comme par le passé, nous émonderons sans pitié ce qui tendrait à la pourrir, à la saper. Après Nash, après Lefebvre, après les séquelles du surréalisme stalinien en Belgique, nous avons décidé de dénoncer les activités d’Attila Kotányi, puis, comme il appartient à l’I.S., de l’en exclure : cet individu montre depuis peu les signes d’une sorte de mysticisme déviationniste aussi confus que rétrograde incompatible tant avec notre pensée qu’avec notre action. Nous disons : halte aux velléitaires ! À dater de ce jour, aux yeux de l’I.S Attila Kotányi a cessé d’exister. Nous ne ménagerons personne. Si, d’aventure, nous-mêmes faiblissions un jour, nous nous exclurions nous-mêmes, sans autre forme de procès.

Avis donc : ne vous mettez pas en travers de notre route.
Nous vous balayerions !

Le 31 mars 1963
Pour le C.C. de l’I.S.
Guy-Ernest Debord, Raoul Vaneigem



Télégramme de Guy Debord à Alexander Trocchi

20 avril 1963
AVONS VU JEAN-CHARLES — STOP — TROUVONS STUPÉFIANT QUE VOUS AYEZ PU CROIRE EXCLUSION ARBITRAIRE ATTILA — STOP — CE TRACT EST UN FAUX DES STALINIENS BELGES — STOP — CETTE ANECDOTE DEVRAIT JUSTEMENT MONTRER NOS CONDITIONS GÉNÉRALES DE TRAVAIL ET CONSÉQUEMMENT NÉCESSITÉ DES EXCLUSIONS RÉELLES COMME INDISPENSABLE DÉFENSE — STOP — AMITIÉS = GUY




Lettre de Guy Debord à Alexander Trocchi
22 avril 1963
Cher Alex,

Comme je te l’ai télégraphié dès que j’ai vu Jean-Charles, et que j’ai ainsi appris votre erreur, le tract ronéotypé qui annonçait l’exclusion d’Attila Kotányi est un faux. Nous savons exactement l’origine : stalinisme belge (bien qu’il soit posté de Paris).

Il faut, à propos de cette affaire, noter quelques points :

1°) Il n
a jamais été dans la pratique de lI.S. dexclure quelquun sans longues délibérations, sans motifs connus de tout le monde. En un mot, nous savons que ceci est une arme sérieuse (et nous navons jamais fait cela que parce que cest une arme sérieuse, sans laquelle nous n’aurions pas pu maintenir et développer notre base. Nous ne plaisantons pas stupidement avec cette idée dexclusion). Je suis peiné que tu puisses croire quune décision, grave et discutable, dun groupe dont tu fais partie pourrait être prise sans que personne ait demandé ton avis !

2°) Le style de cette falsification est si nettement idiot, et faiblement ironique contre nous, que je regrette que tu n
aies pas jugé, sur le seul critère du style, que ce ne pouvait pas être. écrit par Vaneigem ou moi. L’ironie de ces staliniens aigris commence même par une parodie de ton dernier article («Technique du coup du monde»). Je ne pense pas que nous nous définissions comme des écrivains. Mais il me semble que les questions du langage, de la communication, sont si intimement liées à notre projet d’ensemble, que c’est un mauvais signe quand nous pouvons nous méprendre à ce point sur nous-mêmes. Par définition, ce qui est bête comme acte et bête comme «ton» ne peut pas avoir été écrit par moi, ni par mes amis.

Tu parlais déjà, dans ta lettre du 8 avril, de certains «malentendus» avec nous. Je suis du même avis que toi en considérant que ces malentendus de détail seront éclaircis par plus d
explications communes, et que nous sommes fondamentalement d’accord.

Cependant je peux dire que la première attitude pour éviter les malentendus et les erreurs dinterprétation sur nos textes (et laction commune de lI.S.) cest dadmettre, comme hypothèse de travail au départ, que ce sont des textes très intelligents (même dans leur style [On peut dire, en termes de Brecht : nous mettons une certaine distanciation dans notre énoncé théorique, pour qu’il ne devienne pas lui-même «spectaculaire».] assez «pénible» qui est fondé sur le détournement dun grand nombre de phrases, de la pensée marxiste ou de lart moderne le plus important, «que nous remettons sur leurs pieds», après que lépoque de stérilité misérable 1930-1960 les ait fait marcher sur la tête).

3°) Cette histoire de faux permet de reposer tout le problème des exclusions. Je souhaite fortement qu
en Angleterre nous nayons pas dennemis dans le milieu intellectuel ; que tout le monde soit honnête et veuille nous comprendre. Nous allons voir. Mais ce qui est sûr, cest que les conditions de notre action sur le continent ont été extrêmement différentes. Nous passionnons beaucoup de gens mais tous ne sont pas pour cela avec nous ; beaucoup sont contre ! Et cela de toutes les façons, avec toutes les violences, dont ce faux nest quun exemple moyen.

Dans toute la formation de l
I.S., il ny a eu que trois démissions (et alors on ne peut retenir les gens ; celui par exemple qui va se reconvertir au parti communiste) et peut-être deux dizaines dexclusions absolument nécessaires parce que des gens se réclamant de nous disaient et faisaient des choses inacceptables pour notre projet commun. Cela vient du fait quils ne le comprenaient pas et ne lapprouvaient pas (le deuxième point dépendant du premier). Je pense encore que cest trop de gens. Mais lerreur était bien plus de les avoir acceptés trop vite que de les renvoyer quand on découvre que le crédit quon leur faisait est vraiment trop généreux et stupide. Personnellement, jai toujours lutté contre les exclusions en soutenant une politique de «la porte presque fermée». Mais là (Allemagne, Scandinavie) où fût pratiquée une «politique de la porte ouverte» les exclusions ont été nombreuses.

La meilleure preuve que notre action a été assez réussie, c
est à quel point nous sommes plus intelligents et plus profonds, théoriquement et pratiquement, quen 1956 par exemple. Enfin dans lI.S. actuellement, à part un ou deux peut-être, les «membres du C.C.» et les quelques situationnistes nouveaux que nous avons admis depuis Anvers sont tous des gens sûrs, ayant à peu près également compris la totalité de notre problème, et à peu près également capables pour toutes les formes daction que nous envisageons.

Je précise à ce propos que Jean-Charles, quoique sympathique et certainement intelligent, a seulement le statut de sympathisant et ne saurait être admis dans l
I.S. avant un temps de perfectionnement sans doute long (pour être plus capable de cohérence et dactivité personnelle), faute de quoi il resterait un simple disciple, espèce que nous voulons garder à lextérieur de lI.S.

Le nommé Pierre Rouxel, au contraire, ne nous a rencontrés qu
une fois. Nous ne pouvons même pas dire quil est intelligent ou sympathique. Il est peut-être bête, et peut-être même en relations un peu suspectes avec diverses nuances politiques de la gauche, qui ne nous aiment pas beaucoup ici. Qui en même temps sintéressent à nos idées et disent que nous sommés des farceurs, des beatniks ou des alcooliques.

À ce propos, j
ai déjà écrit pour toi quil faut se méfier des manœuvres possibles de ce groupe Solidarity for the Workers Power — qui a des correspondants en France et aux U.S.A. — mais toujours en gardant une attitude de sympathie et dintérêt pour leurs problèmes (de la lutte antiatomique au pouvoir des Conseils ouvriers), qui sont en effet des problèmes très intéressants. Où nous avons quelques mots à dire nous-mêmes.

D
après ta lettre, et ce que me dit Jean-Charles, le moment est presque arrivé où je dois venir passer quelque temps en Angleterre. Est-ce que la date du 15 mai convient pour toi ? On a effectivement beaucoup de choses à se dire.

Amitiés,
Guy
P.S. Les questions financières par ici s’aggravant plutôt encore, est-ce qu’il y a quelque chose de nouveau à Londres, du côté du cinéma ou des traductions de Michèle ?

Publié dans Debordiana

Commenter cet article