Le palais pue de la gueule !

Publié le par la Rédaction


Infantilisation, humiliations, ironie font partie des méthodes utilisées par un juge des comparutions immédiates pour faire bouffer des mois et des mois de prison aux prévenus. Quand il n’infantilise pas le prévenu, il ricane. Extraits d’audiences des comparutions immédiates dans la semaine du 12 mai.

Commençons par l’affaire de Fethi.

Fethi, un jeune de 24 ans est la cible régulière de la police dans la banlieue de Lyon ; il subit perquisitions, contrôles d’identité à répétition, violences et une volonté des flics de le charger lui, dès qu’il est interpellé, pour un oui ou pour un non.

Pour illustrer : il se fait interpeller et passe une nuit en garde à vue parce qu’avec trois autres il a démonté une plaquette de frein d’une voiture. Dégradation en réunion dira le procureur. Il est aussi accusé d’un refus d’obtempérer parce qu’il ne s’est pas arrêté quand une voiture banalisée, vitres teintées, passagers avec lunettes de soleil, sans gyrophare ni sirène (dira Fethi et un témoin) lui collait au cul.

Un autre jour, au matin, alors qu’il monte dans sa voiture pour aller au travail, il est emmené par la police au commissariat où il subit interrogatoire et fouille. S’en suit une perquisition ou la mère est bousculée, Fethi pète un plomb quand il voit un policier saisir avec violence celle-ci, il insulte et il commet des violences contre lui même. Il est rembarqué au commissariat ou, quand on lui demande de baisser le pantalon pour la deuxième fois dans la journée, il se sent persécuté et pète encore les plombs, refuse se faire fouiller, de se laisser menotter et met un coup de coude à un policier.

Alors que le prévenu explique qu’il n’a pas pu travailler pendant un temps à cause d’une double opération des ligaments, le juge, tout sourire, place : Alors on travaille quand on veut… un coup oui un coup non…

Pendant la lecture du casier judiciaire : Vous êtes le champion du vol ! alors vous alors ! … vous avez tout essayé… vol simple… vol en réunion… etc. Des adolescents rigolent dans la salle d’audience. Et ça agace le frère du prévenu qui est lui aussi assis dans la salle. Ça finira en menace d’aller s’expliquer dehors avec les ados si ceux-là n’arrêtent pas de se moquer de son frère, dans le box des accusés.

À la fin de la lecture du casier, le juge saisit les trois feuilles du casier judiciaire et les montre du doigt en disant : C’est quoi ça ? Dans un autre cas, un juge aurait dit, par exemple, «Comment expliquez-vous toutes ces condamnations ?», mais lui se contente de montrer du doigt le casier judiciaire et de dire : C’est quoi ça ?, puis sur un ton sympa et souriant : Vous allez retrouver des connaissances à la maison d’arrêt ? Le prévenu, vraisemblablement dépassé par une ironie aussi déplacée, ne répond pas. Outrage à prévenu, ça n’existe pas, ça…

Un peu plus tard, lorsqu’il a la parole, le prévenu se plaint de la violence que la police a exercé, devant ses yeux, sur ses parents et explique que c’est pour ça qu’il s’est énervé avec les policiers. Je pense qu’une bonne claque vous aurait remis les idées en place, lui répond le juge, qui sourit toujours.

De quoi aviez-vous peur ? demande le juge au sujet des violences de la police, le prévenu répond deux mots, mais il est aussitôt coupé par le juge qui lève les bras au ciel et lui parle comme s’il avait 6 ans : Ho ho ho ho ho… mais nooooon…

Quand le prévenu ne rentre pas dans le jeu du juge, celui-ci le coupe d’un : D’accord ! ou d’un : C’est bon d’accord, qui lui fait perdre son sourire déplacé.

Pour tout cela, il ramasse un an de prison ferme par un tribunal présidé par un juge qui n’aura cessé pendant tout le procès de ricaner et d’humilier le prévenu.


La (mauvaise) blague continue pendant les autres audiences de ce 12 mai.

- À un avocat qui évoque des violences policières, subies par son client, ayant entraîné œdèmes, échymoses, plaies, arcade sourcilière éclatée et une ITT d’un jour : Les policiers ont employé la force strictement nécessaire pour calmer le prévenu.

- À un prévenu indien qui a refusé d’embarquer deux fois dans un avion pour le reconduire en Inde : Qu’est-ce que vous espérez en refusant de monter dans l’avion ?

Après que le Tribunal l’ait condamné à une nouvelle reconduite à la frontière : Je vous conseille de ne pas refuser, car on ne vous y autorisera pas… L’emploi de la force strictement nécessaire, à nouveau.

- À des jeunes des quartiers qui s’installent dans la salle d’audience, et n’ont pas ouvert la bouche : La bande de jeunes qui vient d’arriver, je ne veux pas vous entendre, sinon vous connaissez, c’est la porte ! Il termine sa phrase avec un sourire en coin destiné à ses semblables, qui le lui rendent.

- À un prévenu roumain, SDF, avec un interprète :
En présentant l’audience, alors que la présence d’un interprète multiplie par deux le temps consacré au dossier : Bon on va faire très vite.
Lorsqu’il annonce au prévenu (qui ne parle pas français) les risques encourus : Vous avez compris ?… Ça ne fait rien, vous comprendrez plus tard ! Avec le sourire, bien sûr. Que peut traduire un interprète d’une logorrhée pareille ?

- À un prévenu alcoolique qui demande à avoir une obligation de soins : On est dans une société d’assistés !

- À un prévenu portugais qu’il présente en rigolant : Je connais l’individu, il aime la morue et la pomme de terre !

- À une femme battue par son conjoint : C’est bien gentil de porter plainte, qui ramène les sous à la maison ?

Véridique.

Tout en interrogeant les prévenus avec ironie et moquerie, il les condamnera tous, sans rigoler cette fois, à bouffer des mois et des mois de prison.

- Vous pouvez retrouver régulièrement les récits de comparutions immédiates sur le site Compim-Lyon ou dans le dossier qui leur est consacré sur Rebellyon.
- Un observatoire des comparutions immédiates à Lyon est en cours de création, afin d’amplifier la veille judiciaire et la collecte des témoignages sur les comparutions immédiates.

Rebellyon, 23 mai 2008

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