Tout le monde aime la Tunisie...

Publié le par la Rédaction

Tout le monde aime la Tunisie. C’est comme ça. Charles Pasqua aime la Tunisie, et son fils encore plus puisque le délicat Pierre-Philippe y a vécu afin de se soustraire à une Justice française indélicate qui voulait l’entendre sur de sombres affaires de ventes d’armes. On aurait pu s’attendre d’ailleurs qu’au regard des bonnes relations entretenues entre les deux États, Pierre-Philippe soit arrêté puis extradé. Mais non, les bonnes relations entre États ne vont pas jusqu’à mettre sous les verrous un affairiste véreux. Bertrand Delanoë aime beaucoup la Tunisie également. D’abord, il y est né, ça aide… mais de là à en devenir aveugle, c’est parfois troublant… À gauche comme à droite, on aime la Tunisie, la beauté de ses paysages, les vestiges de Carthage et l’ordre qui y règne.

Le président Zine El-Abidine Ben Ali aime beaucoup la Tunisie. Il la connaît comme sa poche. Il faut dire qu’avant de succéder au vieux Bourguiba, il s’occupait de la sûreté nationale et de l’Intérieur. Cela aide à connaître et à mettre en fiche chaque Tunisien. Sa famille, ses réseaux l’aiment aussi. Car la Tunisie et sa croissance forte offrent de telles opportunités qu’il n’est plus nécessaire d’acheter du lait pour y faire son beurre.

Les Tunisiens aiment Ben-Ali. Sa popularité est tellement grande, son talent tellement immense, sons sens de l’intérêt général tellement présent qu’on s’étonne encore qu’il ne soit pas réélu à plus de 100% à chaque élection. Que voulez-vous, chaque paradis génère ses grincheux…

Nicolas Sarkozy aime la Tunisie. Il s’y est rendu dernièrement sans Rama Yade qui devait avoir d’autres chats à fouetter mais avec, dans son ombre, l’inénarrable Bernard Kouchner, le sémillant défenseur de Total en Birmanie, l’admirable défenseur des droits de l’Homme, l’incarnation du socialisme moderne, c’est-à-dire pragmatique et de droite. C’est drôle d’ailleurs que l’ami de Total se soit fait une spécialité de ramasser les boulettes de son chef. Car Nicolas, dans sa fougue, a commis une grosse boulette. Je ne parle pas ici de son plaidoyer pour le nucléaire civil, incarnation du Génie français. Non, Nicolas a expliqué qu’en Tunisie, «l’espace des libertés progresse». Ben-Ali ayant été élu avec 94% des suffrages la dernière fois contre 99% en 1999, Nicolas veut-il expliquer par là que «l’espace des libertés» a gagné 5% en une poignée d’années ? Je crains que non… Kouchner qui a fait des droits de l’Homme son outil de promotion sociale a alors corrigé le tir avec les formes qui sied à son statut de larbin. Il a donc qualifié la sortie de son chef de «maladroite», même si (car il y a toujours un «mais» qui traîne), même si, donc, par rapport aux autres pays de la région, «ça va bien mieux». Les autres pays de la région apprécieront. Le Maroc, l’Algérie, le Tchad doivent-ils se sentir visés ? La Libye de Kadhafi, reçue en grandes pompes, doit-elle se sentir offensée ? À moins qu’il n’ait voulu évoquer le Zimbabwé de Mugabe, le Cuba de Castro ou l’autoritarisme régnant au Kirghizistan ? Je sais, tout cela élargit de beaucoup la «région» évoquée par Kouchner, mais à l’heure du village planétaire, l’interprétation ne peut que gagner en liberté. Et autant se fâcher avec des gens qui ne nous achètent rien…

La nature autoritaire du régime tunisien est pourtant de notoriété publique. Pas facile d’échapper, dans les rues ou sur l’écran aux portraits de Ben-Ali. Certains rappelleront avec raison que le culte de la personnalité ne date pas de son accession au pouvoir ; il a trouvé sa pleine expression sous Habib Bourguiba, le «combattant suprême». À ce titre, Ben-Ali n’a fait que se glisser dans ces draps. Mais Bourguiba faisait reposer son omnipotence sur quelques décennies de combats contre le colonialisme et pour l’Indépendance. Ben-Ali, lui, n’est qu’un apparatchik, un militaire, un parvenu qui s’est forgé des réseaux puissants dans l’ombre de Bourguiba et qui a poussé à la retraite le vieux lutteur dont le gâtisme menaçait la stabilité du pays. Une fois au pouvoir, l’ancien chef de la sûreté n’a pas relâché la surveillance : la police est partout, les informateurs pullulent, les réseaux du parti demeurent omniprésents et incontournables. Par autoritarisme, il ne faut pas entendre seulement répression, tortures, violations des droits de l’Homme, mais tous les dispositifs mis en place qui font de la servitude volontaire la seule attitude «raisonnable» offerte par le régime au peuple tunisien [Lire à ce propos : Béatrice Hibou, La force de l’obéissance. Économie politique de la répression en Tunisie, La Découverte, 2006, 363 p.].

Le mensuel
Afrique Asie reproduit dans son numéro du mois de mai le long interview qui s’est tenu entre son journaliste, Majed Nehmé, et le président tunisien Zine El-Abidine Ben-Ali. Aussi obséquieux, doucereux et inoffensif que nos journalistes médiatiques en vogue, Majed Nehmé permet à cet ami de la France des droits de l’Homme de montrer à quel point la Tunisie est sur le bon chemin, celui du développement capitaliste et de la démocratie bourgeoise. Le titre de l’article reprend les mots même du président : «Le processus démocratique est irréversible». Tel un bon père de famille, Ben-Ali explique à quel point la Tunisie moderne a su patiemment construire le cadre nécessaire à l’instauration d’un État de droit. Il écrit ceci : «Avant 1994, aucun parti d’opposition n’était représenté au parlement. Avant 1999, aucun dirigeant de l’opposition ne pouvait se présenter aux élections présidentielles. C’est grâce aux réformes que nous avons introduites que la situation a changé. (…) Afin d’élargir la participation de l’opposition à la vie politique, nous avons annoncé récemment un projet de révision de la loi électorale qui garantira aux partis d’opposition un minimum de 25% des sièges à la chambre des députés et dans les conseils municipaux.» Il aurait pu écrire que depuis 20 ans, il s’est efforcé de maintenir l’opposition à sa place, c’est-à-dire dans les prisons, sous le coup de la répression, interdisant leurs journaux et emprisonnant leurs militants, empêchant leur libre expression. Il aurait pu écrire que son but est de favoriser l’émergence d’une opposition réduite à l’état de spectateur de sa propre satellisation politique, incapable de réellement lui tenir tête et de peser dans les choix du peuple tunisien. Il aurait pu souligner que l’ancien parti unique contrôle tout, de la police au système bancaire ; que le système Ben-Ali prend dans ses rets tous les individus, que sans l’appui de la section locale du parti, du syndicat mis au pas, point de salut individuel. La Tunisie est une prison sous le soleil dans laquelle l’autoritarisme est omniprésent.


Non, il veut mieux montrer à quel point toute la stratégie qu’il a développée depuis 20 ans n’avait qu’un but : faire en sorte que les élections présidentielles de la fin 2009 témoignent que la Tunisie est devenue une démocratie bourgeoise modèle. Il est d’ailleurs tellement sûr de l’emporter de façon écrasante qu’il a même prévu de leur accorder d’office un quota de représentation politique ! Le pire est qu’il trouvera certainement dans les élites montantes tunisiennes des personnalités pour jouer ce jeu perdu d’avance, soit par opportunisme, soit par désir d’occuper tout espace politique libéré par le régime. Ben-Ali est tranquille. La réforme constitutionnelle de 2002 lui permettra de briguer un cinquième mandat à l’âge de 74 ans. Il aura alors cinq ans de plus pour assurer sa succession. À moins qu’au nom de la lutte anti-terroriste, la «démocratisation» de la Tunisie ne soit remise aux calendes grecques. Car, dans le soutien apporté à Ben-Ali par nombre de chancelleries occidentales, la rhétorique anti-islamiste joue à plein. La Tunisie n’est pas seulement le pays où les droits de la Femme sont les plus avancés du monde arabe, où l’économie serait florissante grâce au tourisme [Le développement touristique se paie aussi en retour par la faiblesse des ressources destinées aux zones peu attractives pour le touriste occidental. C’est le cas de Gafsa (centre du pays), zone minière importante, théâtre récent de violents affrontements entre population locale et forces armées.], c’est aussi le rempart face au péril barbu. Et ce rempart-là vaut bien que l’on détourne le regard des violations continuelles des droits de l’Homme, de la corruption institutionnalisée, de la misère sociale de «ceux d’en bas»… terreau fertile duquel jaillissaient jadis les courants révolutionnaires progressistes et qui est aujourd’hui pain béni pour les militants ou groupes islamistes.

«Le Monde comme il va», émission no 22 - AlterNantes, 22 mai 2008
Hebdo libertaire d’actualité politique et sociale, nationale et internationale

Publié dans La police travaille

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