Des changements à Cuba ?

Publié le par la Rédaction

Le point de vue des anarchistes du Mouvement libertaire cubain

Les récentes «ouvertures» du régime cubain laissent sceptiques les anarchistes cubains en exil. Dans le texte ci-dessous, ils nous font part de leurs interrogations.

Face à ce qui se passe dans l’île ces derniers temps, le Mouvement libertaire cubain - MLC (groupe affinitaire de l’anarchisme cubain à l’extérieur) se fait entendre pour donner une réponse aux interrogations et défis qui sont posés, aujourd’hui, à la société cubaine, ceci sans compromis aucun avec la liberté, l’égalité et la solidarité comme l’ont toujours historiquement soutenu les anarchistes cubains.

Oui, quelque chose paraît avoir commencé à sentir autrement à Cuba ; une fragrance dans l’air du temps de l’ère post-Fidel. Déjà, pour le moment, cette éloquence qui occupait tout l’espace et ce jusqu’au 26 juillet 2006 n’est plus présente comme elle l’a été pendant presque un demi-siècle. Depuis lors, le «commandant» abattu a commencé à écrire, mais on sait déjà que l’écriture n’exerce pas le même envoutement que la parole et moins encore quand elle sera élusive, erratique, et manque d’intérêt pour celui qui se tient en dehors de la célébration du culte. Peut-être est-ce pour cela que sont plus nombreux que l’on pouvait le prévoir ceux qui montrent aujourd’hui dans des rues et les places, dans des vidéos à la dérobée et dans des blogs «faits maison», un désir suggestif de libérer de ses liens la parole des gens eux-mêmes. Les vieux commentaires confidentiels et prudents du passé se sont transformés aujourd’hui en une clameur qui atteint jusqu’aux premiers violons de l’orchestre gouvernemental qui n’ont d’autre alternative que de reconnaître certains états de fait ce qui était impensable quelques années plus tôt. Le vice-président Carlos Lage, par exemple, a dit récemment au VIIe Congrès de l’Union nationale des Écrivains cubains (UNEAC) : «La double morale, les interdictions, une presse qui ne reflète pas notre réalité comme nous le voulons, une inégalité que nous refusons, des infrastructures détériorées, sont les blessures de la guerre, mais d’une guerre que nous avons gagnée.» C’est un langage de transition, sans doute, parce qu’ils ne peuvent maintenir encore très longtemps l’air final du triomphalisme de guerre pour ensuite admettre des blessures qui sont trop, beaucoup trop importantes pour un régime politique qui a été conçu et se présentait au monde comme «révolutionnaire» et comme «socialiste» ; y compris en acceptant que la victoire guerrière ne serve à une autre chose que le maintien de l’élite du pouvoir.

Plus direct et pointu que celui de Lage a été, par exemple, le langage utilisé par Alfredo Guevara (le cinéaste cubain Alfredo Guevara, un des fondateurs du Nouveau Cinéma Latino-américain et président du Festival de La Havane, écrit ses mémoires) dans le congrès mentionné de l’UNEAC, en s’en prenant aux bastions mêmes de la fierté «révolutionnaire» telles que les réalisations éducatives. Sur ce sujet, Guevara s’est demandé : «Comment l’école primaire comme la secondaire sont-elles arrivées à être régentées par des critères insensés et ignorants des principes pédagogiques, psychologiques élémentaires, et violateurs de droits familiaux, renonçant à être formatrices des enfants et adolescents, et par conséquent fondatrices du futur ?» Il a ajouté que «rien ne pourra jamais être construit solidement à partir de dogmes, d’obstination, d’ignorance de la réalité vraie, ou en ignorant les lanceurs d’alertes de l’expérience et des citoyens». Un clair exemple de désaccord voire de regret que Guevara a rapidement étendu au monocorde Institut cubain de Radio et Télévision — placé sous la supervision directe du Département Idéologique du Parti Communiste — dépendance qualifiée «de moyens de communication néo-coloniaux avec une programmation bêtifiante et dominés par une ignorance tellement extraordinaire qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils se font les alliés du capitalisme avec une dialectique aussi grossière». Ces discours, cependant, malgré leur virulence et de leur charge de constatations amères, n’arrivent pas encore à pénétrer dans la critique de fond du pouvoir ni à mettre en évidence qu’il est en survie.

Vieux parfums dans des flacons nouveaux ?

En effet, la ligne du pouvoir ne paraît pas avoir changé trop au-delà de la perte de son composant charismatique. Il ne sera pas Moïse pour conduire le peuple hébreu à travers la mer Rouge ni pour rompre, en colère, les tables de la Loi et tous savent qu’il n’y aura aucuneopération de marketing capable de transformer Raùl Castro en séducteur ! Alors, le discours étatique, soudainement privé de ses rêves plus inspirateurs, ne dispose pas d’autres ressources que les espoirs minimaux et les appels à l’efficience. Aujourd’hui tout le monde sait — et maintenant par la voix de l’actuelle haute hiérarchie de l’État ou de son principal organe de presse — que Cuba ne peut pas produire les aliments dont a besoin sa population, que l’agriculture se trouve dans une situation de ruines et sans solution immédiate, que les systèmes de transport sont toujours vétustes, qu’une bonne partie de la population de La Havane en condition de travailler ne se tracasse pas pour obtenir un emploi parce que cela n’en vaut pas la peine, que l’alimentation en eau est encore déficitaire, etc. Tout le monde sait aussi «que l’excès d’interdictions et de mesures légales font davantage de dommages que de profits» parce que, quelques mois avant Lage, Raúl Castro l’a dit lui-même de cette manière dans son discours de fin d’année dans l’Assemblée nationale du Pouvoir nopulaire. Personne ne doute maintenant, que tout cela doit changer et il en reste très peu qui ne se sont pas rendus compte encore que le crédit arrive à terme et que les patiences sont épuisées. Pour la grande majorité des gens, les changements doivent être immédiats — hic et nunc, diraient les Romains — ou ils ne se produiront jamais.

Mais, bien sûr, les changements sont entre les mains des mêmes têtes qui devraient être rendues responsables de la situation et c’est pourquoi on ne peut attendre d’elles ce qu’elles n’ont pas fait jusqu’à présent. C’est pourquoi les «changements» qui ont été mis au point sont proches de la banalité : autorisations pour vendre certains médicaments dans les pharmacies de quartier ou les téléphones cellulaires auxquels jusqu’à hier on accédait par le biais de quelque ami venu de l’étranger, autorisations pour que les paysans achètent des outils agricoles, des semences et des engrais, et aussi pour l’usufruit permanent de terres étatiques improductives, autorisations pour que ceux qui disposent des devises convertibles puissent accéder aux ordinateurs, aux DVD’s et aux alarmes de voitures et autorisations aussi pour que tous les cubains puissent se loger dans les hôtels qui jusqu’à présent étaient uniquement réservés pour les touristes étrangers. Ce n’est pas la levée de ces interdictions qui cause la surprise, mais le fait que tant de choses aient été interdites ! Pendant ce temps, reste toujours en suspens une autorisation fondamentale entre tant d’autres, et sans laquelle les Cubains devront attendre encore longtemps pour que l’autorisation d’effectuer un voyage à l’extérieur ou une simple excursion soit autre chose qu’un chemin de croix.

Le vétéran «commandant» redevient colérique ou angoissé dans son lit de convalescent et, dans une lettre envoyée au congrès de l’UNEAC, il dit son inquiétude à propos d’une éventuelle avalanche d’artefacts électroménagers : «Est-il possible de garantir la santé mentale et physique par rapport aux effets non encore connus de tant d’ondes électro-magnétiques face auxquelles ni le corps ni l’esprit humain ne sont préparés ? Un congrès de l’UNEAC ne peut se passer d’aborder ces sujets épineux.» Et son rugissement apocalyptique ne cesse d’attirer l’attention ; surtout parce que lui-même a été pendant toutes ces années le Cubain le plus exposé à «tant d’ondes électroniques». Son exhortation envers un congrès d’intellectuels et d’artistes reste énigmatique puisqu’elle devrait s’adresser, en principe, à des pratiquants d’autres disciplines. S’agirait-il d’une recherche tardive de derniers alliés ; d’une dramatique demande d’aide en direction de ceux qui peuvent partager son atavisme autoritaire ?

Au-delà de ces allées et venues il faudra déjà se faire à l’idée que le torrent de «libertés» qui s’approche n’est pas généralisé et occulte des mesures punitives dures ou des interdictions déjà classiques et absurdes : ne pas payer son billet dans le bus peut être considéré comme un «fait de vandalisme» et vaut à ses auteurs une peine de prison, tandis que ceux qui veulent avoir leur propre blog seront radicalement bloqués au motif que l’utilisation supposée de certains programmes mettrait en danger la «sécurité nationale». Quelques interdictions considérées «excessives» commencent à disparaître d’elles-mêmes, mais rien de cela n’affecte pour le moment l’infraction institutionnalisée frappant les libertés essentielles, comme le démontre pleinement le harcèlement dont sont l’objet les espaces de la contre-culture juvénile. L’exemple en sont les «ennuis» dont font l’objet les membres de la bande de rock Porno pour Ricardo et plus spécialement son chanteur Gorki Aguila.

Autogestion : arôme de liberté et égalité en solidarité

Un parfum différent flotte sur Cuba, oui, mais pour autant il ne faut pas se faire trop d’illusions sur la stratégie de recomposition qui paraît conduire les pas de son «avant-garde» fossilisée. À notre avis, la flexibilisation en cours répond à quelques raisons basiques, politiques et économiques. Entre les raisons politiques, il convient d’indiquer d’abord la nécessité de donner à comprendre qu’un changement d’orientation se produit et que ce changement constitue le signe distinctif de la transition de l’un à l’autre Castro et, en second terme, l’urgence pour encourager des espoirs minimaux dans une population qui a commencé à montrer de plus en plus clairement son croissant mécontentement. Entre les raisons économiques, entre autres les mesures sont orientées vers un captage toujours plus important de dollars qui améliore les caisses de l’État qui ne sont pas capables de répondre aux nécessités d’importation du pays, les subventions vénézuéliennes n’y suffisant pas, un apport de devises auquel tous n’ont pas les moyens de contribuer. En pariant sur le moyen terme, la recherche la plus difficile consiste sûrement à trouver la manière dont le pays pourrait récupérer son niveau de productivité perdu ainsi qu’une production alimentaire suffisante avant que la situation ne devienne carrément insupportable. Sur ce chemin, et sans que cela réponde à un projet d’ensemble cohérent, il s’agit d’adopter des mesures empruntées au «modèle chinois» et combinées avec d’autres prises sur le «modèle vietnamien», comme l’a récemment reconnu Omar Everleny, professeur universitaire et haut dirigeant du Centre d’Études de l’Économie cubaine. Raúl Castro, pendant ce temps, a été plus éloquent dans son discours de fin d’année et a joint a ses voeux pour 2008 un «et travailler dur».

Le régime politique veut paraître plus souple, mais cela ne paraît pas être autre chose qu’une opération survie, un cautère sur une jambe de bois que l’obstination et la fierté du «commandant en chef» empêchaient de placer. L’immense toile des organes de répression et de contrôle de l’État est intacte mais, malgré tout, il faut souligner qu’à Cuba il y a une saine tendance à l’élargissement d’un discours différent du discours officiel : avec d’autres contenus, avec d’autres nuances, avec d’autres rythmes et par d’autres moyens qui ne sont pas ceux sur lesquels le gouvernement maintient encore un strict contrôle. Pour le moment, les critiques sur l’étatisation complète de l’économie et les revers qu’elle a connus tout au long des décennies de planification centralisée entraînant le radical détachement que les travailleurs cubains éprouvent envers la structure productive «socialiste», a amené quelques analystes à la récupération de propositions autogestionnaires, sujet sur lequel les anarchistes on beaucoup de choses à dire.

Et premier ce qu’il faut dire est que «autogestion» n’est pas un mot pour faire joli dans un discours ni un palliatif mais une conception intégrale antagoniste du capitalisme privé ou étatique, une conception qui rivalise avec tout autre modèle de production, de distribution ou d’échange et qui existe en régime de complétude, sans obstacles ni médiatisation, et seulement dans la mesure où elle peut être généralisée à tous les domaines du travail social. En définitive, l’autogestion ne peut pas être comprise comme un bébé éprouvette, comme une pratique relevant de quelque expérience minimaliste isolée mais comme un modèle de relations entre des êtres libres, égaux et solidaires placés en position de décider individuellement et collectivement de leurs propres vies. De même que la planification étatique centralisée et la concurrence de marché, caractéristiques du capitalisme privé, exigent d’être totales, l’économie autogestionnaire requiert sa propre vocation de plénitude, une vocation qui la porte à s’exprimer dans des domaines qui ne sont pas proprement économiques et qui prennent en compte toute la vie des gens. L’autogestion n’est pas un décor mais un principe, ce n’est pas un modèle réduit d’occasion mais un projet émancipateur et révolutionnaire au moyen duquel repenser, à partir des gens eux-mêmes, la société cubaine.

Ceci étant dit, nous sommes nombreux à craindre que les prétendus raisonnements «autogestionnaires» qui circulent à Cuba ne puissent aller au-delà de la recherche d’une reconnaissance des travailleurs par les entreprises étatiques et d’une productivité croissante : choses que peut-être le gouvernement peut penser accorder au compte-gouttes à de petites coopératives agricoles liées à l’approvisionnement alimentaire. Mais cela n’est pas une autogestion généralisée et véritable mais un nouveau tour de vis gouvernemental qui permet à l’élite du pouvoir de se maintenir et de renouveler sa capacité d’instrumentation des travailleurs.

L’autogestion comme la conçoivent les anarchistes ne peut davantage être pensée qu’à partir du déploiement des libertés populaires et de l’autonomie des organisations de base. Autrement dit, les prétendus «autogestionnaires» qui se montrent aujourd’hui a Cuba ne traiteront qu’une partie du problème tant qu’ils ne seront pas capables de reconnaître qu’il n’y a pas d’autogestion possible dans le cadre d’une configuration constamment répressive, d’une prédominance exubérante des organes militaires et policiers, d’un contrôle monopolistique par le parti unique de tous les mécanismes d’expression et de décision de la société cubaine et d’un alignement disciplinaire récurrent des organisations «de masses» à l’élite au pouvoir. Tant que cela ne changera pas, on pourra toujours dire que quelque chose a commencé à sentir différent à Cuba mais il sera tout aussi possible de dire que l’appareil de gouvernement continuera en agissant comme le désodorisant le plus efficace ! Une fois de plus il faudra opter non pour la foi dans le coûteux appareil de domination mais pour la confiance dans la capacité des gens pour conquérir et élargir leurs propres espaces de liberté. Rappeler ces choses à une date emblématique comme le 1er mai est pour le Mouvement libertaire cubain une énième affirmation de sa vocation anarchiste et socialiste, c’est l’évocation émue de nos lointaines racines et, surtout, la réaffirmation profonde d’un horizon émancipateur et de notre fraternité reconnaissable entre toute, avec les peuples du monde qui combattent pour leur liberté.

Mouvement libertaire cubain, mai 2008
À voix autre

Publié dans Internationalisme

Commenter cet article