Le joli mois de mai

Publié le par la Rédaction


Les mauvaises habitudes policières sont solidement ancrées dans une pratique bien connue et généralement acceptée par ceux qui n’en sont pas les victimes. Il convient, malgré tout, de ne pas s’abandonner à ce sentiment que seuls les coupables risquent de vivre un mauvais moment entre les mains d’une équipe de policiers mal intentionnés. Le meilleur des citoyens, au passé sans tâche, bien blanc de surcroît, peut très bien connaître un sale quart d’heure s’il est pris pour cible par un policier décidé à se défouler ou faire du zèle. Nul n’est à l’abri d’une telle mésaventure. Cela n’arrive pas qu’aux jeunes nés d’une immigration colorée ou aux malfrats.

Nos policiers, sous tous les régimes, se sont toujours appliqués à tabasser, casser les têtes, sans que l’on y trouve trop à redire. Il se trouve, pourtant, qu’après mai 1968 et les matraquages de masse, une certaine opinion publique s’était émue, décidant que les policiers n’avaient pas tous les droits. Des avocats prenaient désormais fait et cause pour les victimes. Même si les policiers violents furent rarement condamnés pour leurs exactions, nul ne peut plus dire que l’on ne savait pas. Pourtant, on excuse les brutes et leurs comportements dus à une surcharge de travail mais, désormais, sans rejeter les accusations dont elles font l’objet.

Nos bons policiers n’ont pas seulement assassiné des centaines d’Algériens,
le 17 octobre 1961, ils se sont également acharnés contre les femmes et les enfants pris dans la nasse et, de même, le lendemain dans les bidonvilles. Les coups pleuvaient sur les «bougnoules», et cela ne portait pas à conséquence. Il en allait différemment après la répression sanglante du 8 février 1962, à la station de métro Charonne, avec ses huit morts, bien français ceux-là, en compagnie de centaines de manifestants matraqués sans autre raison qu’ils exigeaient la paix en Algérie. Au lendemain de cette autre tuerie, le ministre de l’Intérieur, Roger Frey, expliquait sans sourire que ces Parisiens avaient été victimes d’éléments incontrôlés de la police. Le problème, c’est qu’en de telles circonstances, la police n’est réellement contrôlable que par sa hiérarchie, laquelle laisse faire [L’auteur de ces lignes, qui a pu passer entre les gouttes de ce gros orage répressif, a encore la chair de poule, quarante ans plus tard, à l’évocation de cette soirée, et de la violence policière qui dominait. Cauchemar éveillé avec pour acteurs visibles ces CRS et ces gendarmes mobiles qui nous attendaient matraque en main et mousqueton en bandoulière. Se reporter à son livre Le Chagrin et la colère (Le Cherche Midi, 2005).].


En mai 1968, les policiers de ce pays trouvèrent l’occasion de se déchaîner sur une grande échelle. Non plus contre des «bronzés» mais avec cette fois pour objectif la fine fleur de la jeunesse française — ces étudiants qui revendiquaient un monde meilleur et non plus la seule perspective d’une société de consommation. Insupportable pour un ordre public bien ordonné. Une seule solution : terroriser. La meilleure arme possible : la matraque, le bidule ! Accompagnée d’un nuage de gaz lacrymogène comme Paris n’en avait jamais connu.

Suite à cette répression qui devait durer plusieurs semaines, répression de masse au vrai sens du terme, l’Union nationale des étudiants de France (UNEF) et le Syndicat national de l’Enseignement supérieur (SNESUP) publiaient un petit ouvrage terrifiant, mettant en scène la capacité des forces de l’ordre à mettre au pas ces étudiants trublions, tout comme cette population qui les soutenait [
Se reporter au Livre noir des journées de mai (Seuil, Combat, 1968)].

Y avait-il volonté de tuer, comme lors de la sanglante soirée du 17 octobre 1961 ? Sans doute pas, mais des coups de bidule, bien appliqués peuvent facilement tuer. Tout comme les gaz inhalés en abondance. La main qui tient la matraque ne tremble pas ! Le doigt qui presse sur la détente du lance-patate (fusil pour lancer les grenades lacrymogènes) reste ferme tout au long de ces journées. Il faut bien protéger la République ! Les récits qui témoignent de la brutalité policière abondent, et les simples piétons, tout comme les motocyclistes qui se hasardent dans les rues du Quartier latin, ne sont pas épargnés. De nombreux documents photographiques témoignent de cette hargne, cette violence déchaînée où l’on peut voir quatre ou cinq CRS ou gendarmes mobiles s’acharner sur un homme à terre, ou sur une jeune femme happée au hasard.



Un récit parmi d’autres, daté du vendredi 3 mai 1968, en fin d’après-midi, donne une idée du climat, alors que «l’insurrection» étudiante n’était pas encore vraiment déclenchée. La scène se passe sur le boulevard Saint-Michel : «L’un des garde s’en prit à une jeune fille blonde… qui s’était réfugiée sous un porche, près du cinéma Le Latin. Il la matraque sauvagement (dix à vingt coups violents sur la tête et le cou). La jeune fille chancelante tituba jusqu’au banc qui se trouve devant le cinéma, et s’écroula sans connaissance… Si la jeune fille vit encore et si elle souhaite porter plainte, nous sommes prêts à lui apporter notre témoignage.»


Cet exemple a son importance dans la mesure où c’est une «innocente» qui est aussi lourdement matraquée. Preuve, s’il en est nécessaire, que toute personne peut être concernée lorsque les policiers en colère ne savent pas garder leur sang-froid. Ce même 3 mai 1968, une jeune mère se trouve au contact de la police, sans vraiment l’avoir cherché : «Je remontais le boulevard Saint-Michel, avec dans les bras un enfant d’un an. Il était environ 18 heures, 18 heures 30. Je me suis trouvée prise dans la manifestation… Au niveau de la place de la Sorbonne, il y a eu une charge de CRS qui matraquaient les passants sans discrimination. Une vieille femme a reçu des coups, une jeune maman a reçu des coups. J’ai reçu des coups de matraque, le bébé, caché sous ma veste, a reçu un choc qui a laissé un bleu…»

Il ne s’agit ici que de non-manifestants, passants paisibles qui ont le tort de déambuler dans des artères où la police fait régner sa loi. Bien entendu, le racisme ambiant qui règne dans la police aggrave la violence. Parmi d’autres témoignages recueillis sur cette soirée du 3 mai 1968, cette vision d’horreur : «Je vois un jeune couple et un noir qui passaient simplement rue Cujas, qui furent conduits dans un car stationné devant la place de la Sorbonne, les bras tordus derrière le dos et à coups de matraque. Le Noir recevant plus de coups que les autres…» Ou bien : «Un agent des forces de l’ordre, avisant un curieux, assez grand, légèrement basané et coloré, le bouscule puis lui applique un violent coup de matraque, avec ces mots : “Voilà pour toi, l’Arabe.”»
Le lundi 6 mai 1968, vers 19 heures : «Boulevard Saint-Michel, passait un Noir d’une trentaine d’années, avec des béquilles. À ce moment, une vingtaine de CRS l’ont coincé lui et d’autres personnes et les ont matraqués. Ces gens se sont enfuis dans la rue Soufflot et le Noir avait perdu une béquille.»

Durant la nuit du 7 au 8 mai 1968, la même sauvagerie s’exprime envers des citoyens ordinaires. Près de la gare Montparnasse, un témoin assiste à une horrible scène : «Un garde mobile s’est lancé sur un couple de jeunes travailleurs qui longeait peureusement la vitrine du Dupont, et sur la qualité desquels il était impossible, même au plus illettré des gardes mobiles ou CRS, de se méprendre, en hurlant d’un ton suraigü : “Il faut tous les tuer !” et, brandissant son mousqueton par le canon, comme un bûcheron sa cognée, l’abattit avec une sauvagerie ignoble sur les reins de la femme qui est tombée sur le ventre en poussant des hurlements ininterrompus, comme une bête blessée. Son compagnon, probablement son mari, s’est penché sur elle pour lui porter secours ; le même garde mobile l’a abattu de la même manière et l’homme est tombé sans pousser un cri.»


Ce même soir, rue de Fleurus, vérification est faite que la police s’applique à matraquer les femmes : «Une fille isolée, de moins de vingt ans tente de se réfugier sous une porte cochère. Des flics la sortent de la porte cochère, la matraquent et l’emmènent dans le car. Apparemment, elle rentrait chez elle. La rue était parfaitement calme.» Il est certain qu’au cours de ces journées, les femmes, jeunes de préférence, constituaient une cible de choix pour ces policiers ivres de haine. Le mercredi 8 mai, près du quai Saint-Michel, vers 19 heures, une jeune fille se retrouve environnée de cars de CRS. «Un CRS m’enjoignit de présenter tous mes papiers. Après avoir vu que j’étais étudiante à la Sorbonne, il me repoussa vers une voiture et me donna un coup de pied dans le pubis qui m’occasionna des déchirures musculaires dans le bas-ventre. La manifestation n’était pas encore commencée. J’étais seule parmi une bonne cinquantaine de CRS.»


Dans la nuit du 10 au 11 mai 1968, rue Saint-Jacques, vers 3 heures du matin, les occupants d’un appartement sont contraints de descendre dans la rue par les policiers : «… Une jeune fille, sortie presque nue dans la rue, fut balancée d’un flic à l’autre, puis matraquée comme les autres, déjà blessés. Durant cent cinquante mètres, aux yeux de tous les habitants du quartier, elle fut ainsi conduite entre la rue Royer-Collard et la rue des Fossés Saint-Jacques, jusqu’au panier à salade où un journaliste arrêté devait lui donner sa chemise.» Ce même soir, les policiers matraquent un groupe de jeunes, au quartier latin : «Quant à la jeune fille, ses vêtements lui furent arrachés violemment. Sa robe rouge, son soutien-gorge et la moitié de son jupon dont le restant a servi à lui protéger le ventre. Un des représentants de l’ordre hurlait : “Espèce de salope, on va te faire défiler dans les rues de Paris, à poil.”»

Ni Le Livre noir des journées de mai, ni l’UNEF et le SNESUP, et pas davantage les témoins cités dans ce livre ne furent jamais démentis par les autorités politiques et policières de l’époque. Le ministère de l’Intérieur se garda bien d’entamer des poursuites, ni de demander l’interdiction de ce livre. Qui ne dit mot consent mais le mal était fait, et les policiers confortés dans cette certitude qu’ils pouvaient se comporter en tortionnaires. Nous ne connaîtrons jamais les séquelles engendrées par ces matraquages, entre autres les traumatismes crâniens générés par cette violence physique. Tout comme nous ne saurons jamais combien de manifestants et de simples curieux ont pu souffrir des jets de gaz les plus divers pouvant provoquer des affections du système respiratoire.


Maurice RAJSFUS, Portrait physique et mental du policier ordinaire.


Vient de paraître aux Éditions Après la lune


Dossier Mai 68
La belle ouvrage

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