Sur les difficultés de la traduction de "Panégyrique"

Publié le par la Rédaction


I

La traduction de ce Panégyrique présente de nombreuses difficultés si elle est confiée à quelqu’un de très compétent ; et sinon elle est impossible. Elle ne devra donc pas même être entreprise dans les conditions de déficience qui ont malheureusement dominé, depuis plusieurs années, la pratique de la traduction dans l’édition européenne. Qui se refuse à comprendre que ce livre comporte beaucoup de pièges et de sens multiples délibérément voulus ; ou qui ne serait pas parvenu à trouver quelqu’un de suffisamment qualifié pour être capable de ne pas s’y perdre, doit abandonner tout de suite l’ambition de le publier dans une langue étrangère ; et donc laisser cette liberté à d’autres éditeurs ultérieurement plus capables.

Il faut d’abord prendre conscience que, derrière le français classique — qu’il faut tout d’abord sentir et dont on doit savoir donner un équivalent étranger — se dissimule un emploi spécialement moderne de ce «langage classique» ; nouveauté qui est donc insolite et choquante. Une traduction doit rendre le tout, fidèlement.

La plus grande difficulté consiste en ceci : ce livre contient, certes, bon nombre d’informations qu’il faut exactement traduire. Mais il n
est pas essentiellement affaire dinformation. Pour lessentiel, son information réside dans la manière même dont elle est dite.

Chaque fois, et c
est très fréquent, quun mot, ou quune phrase, a deux sens possibles, il faudra reconnaître et maintenir les deux ; car la phrase doit être comprise comme entièrement véridique aux deux sens. Cela signifie également, pour lensemble du discours : la totalité des sens possibles est sa seule vérité.

Pour donner un exemple très général de cet effet, toutes les épigraphes des chapitres doivent d
abord être évidemment comprises comme ironiquement dirigées contre lauteur. Mais il faudra aussi sentir que ce nest pas une ironie simple : doivent-elles être en fin de compte ressenties comme véritablement ironiques ? Il faudra laisser intact ce doute.

Différents vocabulaires (militaire, juridique) sont employés normalement selon certains sujets évoqués, de même que s
y mélangent les tons des citations de très diverses époques. Le traducteur ne doit pas être incapable, ni sétonner, de reconnaître dans le langage de lauteur, en quelques rares occasions, un mot familier, ou même argotique. Il a été délibérément employé, comme le sel, justement pour faire ressortir la saveur des autres. De même lironie, parfois, est intimement mélangée avec le ton lyrique, sans lui enlever son sérieux positif.

Il n
est en tout cas pas possible de conclure actuellement sur ce que pourra être le sens total et définitif de cet ouvrage : ceci reste justement en suspens, puisquil ne sagit que du tome premier. La fin de ce livre se trouve projetée hors de lui.

Ce glissement continuel du sens, qui est plus ou moins manifeste dans chacune de ses phrases est également présent dans le mouvement général du livre entier. C
est ainsi que la question du langage est traitée à travers la stratégie (chapitre I) ; les passions de lamour à travers la criminalité (chapitre II) ; le passage du temps à travers lalcoolisme (chapitre III) ; lattirance des lieux à travers leur destruction (chapitre IV) ; lattachement à la subversion à travers le contre-coup policier quelle entraîne continuellement (chapitre V) ; le vieillissement à travers le monde de la guerre (chapitre VI) ; la décadence à travers le développement économique (chapitre VII).

On peut citer particulièrement en exemple une phrase de la page 41 [la numérotation des pages est celle de l’édition originale] : «Entre la rue du Four et la rue de Buci, où notre jeunesse s
est si complètement perdue, en buvant quelques verres, on pouvait sentir avec certitude que nous ne ferions jamais rien de mieux.» Que signifie exactement cette phrase ? Elle signifie tout ce quil est possible dy mettre. Au mépris de la bonne règle classique, cette apposition : «en buvant quelques verres», doit pouvoir être rattachée, et là comme un euphémisme, à la phrase précédente ; mais elle doit aussi être rattachée à la phrase qui la suit, et alors elle fait figure dobservation exacte et instantanée. Mais en outre le sujet représenté par le «on» peut être également compris comme étant un observateur extérieur (et dans ce cas pleinement désapprobateur), et comme étant le jugement subjectif de cette jeunesse (et dans ce cas exprimant une satisfaction philosophiquement ou cyniquement lucide). Tout est vrai, il ne faut rien en retrancher.


II

Considérant la complexité de ce livre, un éditeur ne devra confier cette tâche qu
à un traducteur qui soit familier du français classique (cest-à-dire des livres parus avant 1940) et, dautre part, qui soit considéré comme un bon prosateur dans sa propre langue. Et faute de le découvrir, il lui faudrait laisser à un autre éditeur loccasion de tenter plus tard dy parvenir dans des conditions convenables. Le traducteur retenu sur de tels critères devra aussitôt faire lépreuve, pour la soumettre à lauteur, dun essai de traduction des passages suivants.
Pages 13-14. Depuis «Ma méthode…» jusquà : «lancienne société.»
Pages 50-51. Depuis «La majorité des vins…» jusquà : «avant le buveur.»
Pages 75-76. Depuis «Je me suis beaucoup intéressé…» jusquà : «je laisserai dautres conclure.»
Pages 88-89. Depuis «Les plaisirs de lexistence…» jusquà : «le soupçonner dêtre passéiste.»
Il faudra en outre avoir traduit la phrase déjà évoquée de la page 41 : «Entre la rue du Four et la rue de Buci…»
Ceux qui auront satisfait à ces exigences pourront, bien sûr, ultérieurement, demander à lauteur tous éclaircissements qui leur paraîtraient souhaitables pour comprendre quelques autres points.


III

Le passage écrit dans le jargon des Coquillards (pages 38-39) signifie ceci :
«Jy ai connu quelques têtes que guettait le bourreau : des voleurs et des meurtriers. On pouvait se fier à eux comme complices, car ils nhésitaient jamais devant le recours à la force. Ils étaient souvent arrêtés par les policiers ; mais habiles alors à se prétendre innocents, jusquà les égarer. Cest là que jai appris comment il faut décevoir ceux qui vous interrogent, de sorte que longtemps après et ici, sur ces affaires, je préfère continuer à garder le silence. Nos violences et nos joies sur la terre se sont éloignées. Pourtant, mes camarades sans argent qui comprenaient si bien ce monde trompeur, je me souviens vivement deux : quand nous nous retrouvions tous à nos mêmes rendez-vous, la nuit à Paris.»
Dans une traduction espagnole ce passage devrait être rendu en germanía (ou peut-être en caló). Dans une traduction anglaise, il faut employer le cant. Une traduction allemande devra utiliser le Rotwelsch. Litalienne devra recourir au furbesco. Le traducteur pourra ici se faire aider par un spécialiste.


IV

Quant aux citations dont le nom de l
auteur na pas été donné, on rencontre, dans lordre :
Page 16, le cardinal de Retz. Page 35, la reine Anne dAutriche. Page 36, la phrase «Lesprit tournoie… pour couler encore» est une paraphrase de lEcclésiaste. Page 39, une chanson populaire du XVIIe siècle ; un proverbe dAuvergne. Page 51, une évocation rapide du poète Nicolas Gilbert. Page 53, Machiavel dans une lettre à Vettori, du 10 décembre 1513. Page 59, Dante en italien et une citation biblique (Psaume XXXVIII, 12-13). Page 60, une chanson des Asturies. Page 64, une image fréquente dans la poésie chinoise. Page 73, les deux citations sont de Pascal. Page 77, les citations sont dabord de Vauvenargues, ensuite dun chroniqueur du XVe siècle. Page 78, la première citation est de Charles dOrléans, la seconde est du roi dAngleterre, Guillaume dOrange. Page 88, est renversée une autre citation biblique («La sagesse a bâti sa maison…», Proverbes, IX). La citation des pages 89-90 est de Guy Debord (thèse 46 de La Société du spectacle). La dernière phrase du livre est la traditionnelle formule de conclusion des auteurs espagnols du Siècle dOr.
On suppose que les citations attribuées ne présenteront pas de difficultés particulières, et pourront être localisées sans peine. Il sera en effet impératif demployer leur texte original chaque fois quelles proviendraient de cette langue même où lon doit traduire le livre. Sinon, il faudrait au moins utiliser la traduction de ces citations qui pourrait déjà exister dans le pays, si elle y fait justement autorité (cest par exemple le cas des anciennes adaptations de la Bible, en allemand ou en anglais). Cependant, au cas où dautres traductions, existant depuis moins longtemps, apparaîtraient mauvaises ou seulement médiocres, il faudrait évidemment les améliorer ou les refaire.

(novembre 1989)

Publié dans Debordiana

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