Mai 68 héritage de ce temps

Publié le par la Rédaction



I. L’irruption de l’improbable

Le désordre du temps

Dans le sang vif de l’instant, mai 68 surprend presque tout le monde par son caractère imprévu et radicalement autre par rapport à ce que l’on pouvait attendre d’un vaste mouvement de protestation. Tous les gauchistes vivaient dans l’idée que c’était à la classe révolutionnaire, les ouvriers, qu’il revenait de mener la grande bataille contre le capitalisme.

Or ce n’est pas d’abord elle qui a l’initiative au début du mouvement de mai 68, mais la jeunesse étudiante.

Par la suite, on découvre une classe ouvrière divisée et traversée par des contradictions. Alors que certains ouvriers fraternisent et rejoignent le mouvement de grève, basculant ainsi dans l’insubordination en refusant de se plier aux mots d’ordre syndicaux hostiles, d’autres restent derrière les syndicats sur la défensive, montrant par là même à quel point ils jouent un rôle intégrateur au sein du système capitaliste. Un mythe tombe : la classe ouvrière, pour peu qu’elle ne l’ait jamais été, ne se présente pas d’un bloc. Toutes les conceptions que l’on avait de la classe ouvrière avant mai 68 s’effondrent.

D’emblée, le mouvement de mai résiste aux analyses, sauf à ceux qui s’étaient placés aux avant-postes de la critique radicale du capitaliste avancé, des groupes isolés comme l’Internationale Situationniste ou les animateurs de Socialisme ou Barbarie par exemple. En ce sens, mai 68 est un événement, parce qu’il ne se laisse pas saisir ou appréhender au moment où il surgit.

Lorsqu’en 1831 les ouvriers de la soie de Lyon, les Canuts, se soulèvent, ils laissent les réformateurs sociaux impuissants et décontenancés. Alors que ceux-ci entendent œuvrer pratiquement au développement du capitalisme par l’alliance entre producteurs, les prolétaires et les capitalistes, les Canuts semblent se battre contre le nouvel édifice social. Car la révolte des Canuts de Lyon n’est déjà plus une lutte contre les structures de l’Ancien Régime, mais bien le refus de se soumettre aux nouvelles formes de domination — celles du capitalisme industriel. La révolte des Canuts fait penser à une anomalie sauvage parce qu’elle remet en cause les savoirs légitimes, l’ordre du temps.

Mai 68 a aussi d’une certaine façon atteint les savoirs légitimes puisque l’événement lui-même dément d’une façon éclatante les pronostics de la plupart des contemporains, les gauchistes comme les tenants du Régime : c’est le fameux article de Viansson-Ponté, «Quand la France s’ennuie», dans le journal Le Monde du 15 mars 1968.

Après coup, des exégètes autoproclamés ont essayé de faire de mai 68 la dernière des révolutions du XIXe siècle, comme s’il fallait que dorénavant plus rien n’arrive. Il est vrai que mai 68 présente des affinités avec l’utopie révolutionnaire du XIXe siècle, notamment dans sa soif de liberté et d’égalité, d’aspiration à une communauté d’Égaux, de relations sociales authentiquement humaines, prélude à une vie quotidienne transformée. En même temps, mai 68 n’était pas que la pâle réitération des révolutions du passé, même si les barricades érigées dans le Quartier latin renvoient à une symbolique qui rappelle les luttes sociales prolétariennes du XIXe siècle. En témoignent l’invention d’un langage propre, la création d’images qui ne font sens que dans l’incandescence de la fièvre révolutionnaire. Mai 68 est plutôt la réactualisation de la lutte contre l’oppression et la domination, un soulèvement contre le (dés)ordre capitaliste des années 1960.

La modernité à contre-courant de la modernité

On pourrait trouver des origines à mai 68, de la subversion surréaliste à l’Internationale situationniste en passant par le groupe «Socialisme ou Barbarie» jusqu’au courant conseilliste. Et ce qui est apparu sur le coup comme une anomalie sauvage, une rupture momentanée avec le déroulement normal du temps de la vie quotidienne sous le règne de la civilisation marchande, plonge ses racines dans toute une tradition anti-autoritaire. En tout cas on peut parler d’un esprit libertaire qui imprime sa marque à un mouvement qui refuse l’autoritarisme, l’aliénation marchande, le pouvoir hiérarchisé. Il y a aussi dans la révolte de mai 68 ce hiatus entre les aspirations à une vie pleinement vécue, la volonté d’être autre chose qu’un producteur-consommateur-exécutant, et une société qui n’est prête à offrir qu’une existence mutilée et monotone. Ce fossé entre les attentes d’une partie de la jeunesse frustrée dans son aspiration à avoir une vie pleine et pas seulement un destin, c’est-à-dire une existence administrée au sens premier du terme puisque privée du pouvoir de décider pour elle-même, et ce que la société est prête à offrir, est particulièrement net à cette époque. Cette frustration et cette impression de se trouver en mesure de ne jouir que d’une vie mutilée sont un des thèmes majeurs de la «contre-culture» populaire, notamment de la pop music qui aura été d’une certaine façon en avant de l’action contestataire. L’auto-organisation anti-autoritaire est donc une réponse spontanée à une société totalement bureaucratisée et hiérarchisée où la vie est organisée uniquement dans le but de la recherche du profit maximum et au coût minimum. Mais le mouvement de mai 68, qui s’attaque d’emblée à la société dans ses fondements, remet aussi en cause les vieilles conceptions bolcheviques de ce qu’est ou doit être un mouvement de lutte révolutionnaire dirigé par le haut et selon les plans d’une avant-garde consciente. Les microbureaucraties lénino-maoïstes, des contre-sociétés fonctionnant comme la société qu’elles prétendent combattre, avec ses chefs, ses hiérarchies, ses pouvoirs, sont, sur le coup (parti tout seul…), dans l’incapacité de saisir un mouvement qui échappe à leurs catégories de pensée figée [
Si certaines figures illustres de ces organisations ont si bien réussi ensuite au sein de la société capitaliste réformée en vue de les accueillir, qui change après 68 pour pouvoir rester la même, c’est parce que les petites bureaucraties auxquelles elles appartenaient étaient comme une initiation, un entraînement à l’exercice de la domination. Ces éternelles canailles, en prenant le pouvoir dans les années 1970, ont littéralement réécrit l’histoire de mai 68, réduisant le mouvement de contestation à une récréation ou une simple révolution des mœurs pour mieux justifier leur nouvelle position sociale.]. Les morts peuvent bien se croire toujours vivants, ils n’en voient pas moins le monde avec leurs yeux morts.

Aujourd’hui, il nous est possible de distinguer dans mai 68 ce qui revenait et ce qui revient encore à la modernité révolutionnaire de ce qui appartient à la fausse conscience des choses et du monde, à des conceptions idéologiques détachées du réel et du concret.

En ce sens, les mouvements des années 60 sont peut-être les premiers feux des mouvements radicaux post-modernes, la réactualisation des luttes pour la libération écrasées sous le poids mort des vieilles idéologies moribondes.

Ne travaillez jamais

Nous sommes à la fin des grèves de mai 68. Le petit reportage de dix minutes
La Reprise du travail aux usines Wonder filme une ouvrière devant l’usine Wonder de Saint-Ouen. Elle est sur le trottoir et refuse de reprendre le travail malgré les ordres de la direction et du délégué syndical. Seul et en gros plan, elle cesse d’être une personne anonyme, un individu-masse. En prenant directement la parole en son nom pour refuser de tout son être de reprendre le travail dans ce qu’elle nomme «cette taule», elle s’impose en tant que subjectivité rebelle. Surtout, elle vient nous ébranler dans nos évidences : non, tous les travailleurs n’ont pas bénéficié des
Trente Glorieuses et la modernisation du capitalisme a toujours un coût, avec ses vainqueurs et ses vaincus. Dans ce contexte, le slogan Ne travaillez jamais, sans doute réducteur, n’en retrouve pas moins tout son sens. La classe ouvrière n’était pas globalement révolutionnaire en mai 68, mais certains travailleurs, étant donné l’exploitation et l’oppression qu’ils subissaient, étaient tout près de refuser la domination capitaliste et à verser dans l’insubordination. Et c’est effectivement ce qui s’est produit en mai 68 un peu partout en France, comme en témoignent les formes prises par le mouvement de contestation.

On voit bien dans le documentaire de Hervé Le Roux que la «classe ouvrière» est divisée. Une partie de celle-ci, celle qui a bénéficié des Trente glorieuses et défend ses acquis sociaux arrachés par un certain rapport de force entre le Travail et le Capital dans le cadre du capitalisme «aménagé», n’est pas prête à aller au-delà du réformisme, alors qu’une autre partie, qui a des conditions de vie très dures et qui subit de plein fouet la violence du salariat, refuse tout simplement de reprendre le travail ou le fait avec le sentiment d’avoir tout perdu. C’est cette résistance au travail qu’incarne l’ouvrière de Wonder qui déclare avec toute la rage du monde ne pas vouloir retourner «dans cette taule» aux délégués syndicaux bureaucrates de la CGT essayant de la convaincre, avec beaucoup de mal, d’être raisonnable et d’attendre des jours meilleurs qui viendront bien pour elle aussi si elle sait être patiente…


II. Le pouvoir de l’imagination et l’imagination du Pouvoir

Imagination sociale radicale et émancipation collective

Ce qu’on retient le moins quand on parle de mai 68, ce sont les comités d’action, les comités de grève ou de quartier qui sont les formes d’organisation qui émergent spontanément dans le mouvement comme création sociale sortie de l’imagination collective. Ces organisations prennent l’initiative d’exister et de décider pour elles-mêmes, allant jusqu’à inventer des formes langagières propres et réellement radicales parce que s’enracinant dans un mouvement qui débouche sur la grève générale. Mais ces organisations nées de la rupture avec l’ordre établi ne réussiront pas à s’imposer comme nouveau pouvoir démocratiquement et collectivement institué.

Dans le douzième numéro de la revue Internationale situationniste daté de septembre 1969, un texte intitulé «Préliminaires sur les conseils et l’organisation conseilliste» envisage de donner une assise théorique aux formes de lutte qui ont surgi en 1968 [
Voir le reprint de l’Internationale situationniste publié par Fayard en 1997, pp. 632-641. En réalité dès 1968 des intellectuels alors révolutionnaires essayent de développer une réflexion critique sur le mouvement de mai. Cornélius Castoriadis écrit ainsi : «Tout peut être récupéré sauf une chose : notre propre activité réfléchie, critique, autonome. Combattre la récupération, c’est étendre cette activité au-delà de l’ici et du maintenant, lui donner une forme qui véhicule son contenu pour toujours et le rend à jamais irrécupérable — c’est-à-dire reconquérable par des vivants dans sa vérité toujours neuve.» Mai 1968 : la brèche. Premières réflexions sur les événements, Fayard, 1968, p. 104.]. Après un historique des organisations conseillistes, formes d’organisation autonomes et anti-autoritaires, le texte tente une réactualisation du conseillisme à la faveur de mai 68. Il insiste sur la nécessité de dépassement de la forme organisationnelle pour en faire l’espace unique où doit se concentrer le pouvoir démocratiquement et collectivement constitué.

Le texte essaie de donner un contenu politique à une forme d’organisation qui doit être Tout. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre le mot d’ordre «tout le pouvoir aux soviets» au début de la révolution russe de 1917, quand se constitue la bureaucratie qui finira par enterrer l’immense espoir né du soulèvement révolutionnaire démocratique. Dans le mot d’ordre : «tout le pouvoir aux soviets», il y a l’idée que tous les autres pouvoirs sont de fait illégitimes parce qu’ils expriment des intérêts particuliers et qu’ils n’ont pas de place au sein de ce nouvel espace public oppositionnel à partir duquel doit se développer, s’affermir et s’instituer une nouvelle conception de la vie humaine. En d’autres termes : partis et syndicats nés à l’intérieur de l’ancien monde doivent être liquidés, partisans de l’ancien ordre des choses en être exclus. Le texte insiste sur le fait que si la forme organisationnelle conseilliste a été balayée par le passé, c’est justement parce qu’elle n’est restée qu’une organisation sans autonomie propre et soumise à un pouvoir extérieur : partis, syndicats ou éléments externes. Cette réflexion est d’autant plus importante que, si nous avons assisté depuis ces dernières années à des luttes auto-organisées, elles ne sont restées que des principes d’auto-organisation sans contenu politique autonome véritable.

Le texte de l’I.S., si pénétrant quand il cherche à donner une base théorique aux pratiques de lutte radicale nées en 1968, reste en revanche moins précis quand il s’agit de définir une force sociale révolutionnaire. Soit par stratégie, soit parce qu’ils restent prisonniers du passé, les situationnistes n’échappent pas toujours à un certain ouvriérisme tant ils en viennent parfois à opposer une classe ouvrière révolutionnaire à des étudiants petits bourgeois [
Dans Mai 68 : la brèche, Castoriadis, qui signe J.-M. Coudray, parle à ce propos d’une fausse image de la réalité sociale, d’une mythologie ouvriériste qui rend incompréhensible le fonctionnement réel du capitalisme moderne. En ces temps d’instabilité permanente, on voit bien que le système capitaliste est avant tout dynamique, qu’il change sur ses bases pour rester le même et que, par conséquent, seule une pensée critique vivante peut en saisir les ressorts.]. Nous savons aujourd’hui qu’une partie de la classe ouvrière attachée à la défense de ses intérêts acquis dans le cadre d’un aménagement du travail aliéné dans la société marchande, et fortement encadrée par des appareils tout aussi engagés dans la défense de ses intérêts en tant que bureaucraties, n’a pas basculé du côté de la contestation radicale mais s’est contentée d’entendre la voix de la raison — celle des maîtres. Néanmoins, une partie de cette même classe ouvrière, les jeunes pour la plupart, ont été sensibles à la critique de la vie quotidienne qui soufflait alors. Sans doute faudrait-il différencier classe ouvrière et prolétariat qui ne sont pas exactement identiques, le prolétariat rassemblant tous ceux qui sont rien ou ne veulent rien être dans le monde capitaliste, une négation de la négation ; ceux qui ne sont rien et aspirent à n’être ouvertement rien dans le monde tel qu’il est, sinon un élément de sa négation. En mai 1968, le sujet historique n’est pas au rendez-vous de la révolution ou, du moins, il n’est pas là où on croyait le trouver, ou encore il naît dans le tourbillon de l’instant révolutionnaire.

Toutefois, quand il s’est agi de poser réellement la question du pouvoir dans les faits, les insurgés sont restés comme paralysés. Il n’y a pas eu de convergence sur des bases radicales des différentes «classes» ou groupes : jeunesse étudiante, ouvriers, employés et paysans, au sein d’une coordination nationale où il aurait été possible de créer les conditions d’une prise collective du pouvoir. Autrement dit, l’imagination semble s’être arrêtée au bord du politique, au moment où c’est la question du «faire ensemble» qui surgit, du passage à une société libertaire et égalitaire. Un gouffre s’était ouvert et la seule issue possible, le pas au-delà, c’était la rupture et la dérive inexorable et sans retour possible. Mais tout s’est passé comme si, au dernier moment, les insurgés avaient refusé de faire ce pas «de trop». Pourtant, quand de Gaulle part en Allemagne à Baden Baden pour s’enquérir d’un possible soutien de l’armée dans l’éventualité d’une répression sanglante, le pouvoir semble vacant. Faute d’audace révolutionnaire, ce sont les réformistes et, de manière décisive, les gaullistes qui reprennent l’initiative.

Modernité révolutionnaire contre modernisation capitaliste

Les multiples réécritures de mai 68 tentent de priver l’événement de sa radicalité révolutionnaire en en faisant un instant de la modernisation capitaliste qui se dessine dès les années 1970. En réalité, mai 68 est bien davantage une réaction à cette modernisation, un refus de la réduction de la vie humaine au monde de l’économie, de la colonisation de la vie quotidienne par la marchandise, au nom d’un monde fraternel basé sur l’égalité et la liberté. Mais il n’en reste pas moins vrai que l’échec du mouvement de mai laisse la voie libre à la modernisation capitaliste à laquelle aspire des technocrates et autres managers qui rongent leur frein. De leur point de vue, les réformistes ont raison à l’époque de parler de société bloquée et du maintien de structures éco-socio-culturelles qui empêchent l’accès au pouvoir d’un nouveau genre de capitalistes.

L’imagination du Pouvoir

Pour mettre en échec le mouvement de contestation de mai, les dirigeants utilisent plusieurs ruses. D’abord, pour éviter une convergence des luttes sur des bases révolutionnaires, et pour réinscrire le principe de séparation au cœur des relations sociales, le pouvoir gaulliste traite à part le problème étudiant et les revendications ouvrières. Ensuite, le régime donne des gages à la contestation en éliminant les aspects les plus archaïques de la structure sociale du capitalisme d’alors : l’autoritarisme rigide. Par ailleurs, il laisse une place hyper-marginale mais réelle à la contestation tout en l’instituant ; en encourageant l’innovation pédagogique par exemple, l’ouverture de Paris-VIII-Vincennes en étant l’un des épisodes. Selon le vieil adage de la bourgeoisie, pour que rien ne change — tout doit changer sauf l’essentiel, en l’occurrence les rapports sociaux de domination, l’exploitation économique et l’oppression, l’aliénation et le fétichisme marchand.

L’échec du mouvement de mai 68 permet une double modernisation : celle du capitalisme dans ses structures mêmes et celle de la domination et donc de l’exercice du pouvoir.


III. Commune présence de l’Autre

Un printemps de la fraternité

Mai 68 correspond à un moment d’ouverture maximum à l’altérité. La présence à la politique s’affirme dans le désir, l’aspiration communautaire ; la soif de liberté et d’égalité très présente dans l’esprit de mai s’incarne dans la réactualisation de l’idéal communautaire, dans l’établissement d’une communauté ouverte, vide ou inavouée permettant le développement d’une vie authentiquement humaine. Concrètement, on voit que les étudiants ne luttent pas en tant qu’étudiants, pas seulement en tout cas. D’une certaine façon, ils refusent d’être réduits à une simple identité sociale et se nient en tant que telle dans le cours de l’événement. Par exemple le slogan «CRS-SS» est la reprise d’un mot d’ordre des ouvriers en grève de 1947 ; l’appropriation du slogan est donc clairement une manière de fraternisation avec les ouvriers. Si le mouvement étudiant part de revendications propres à la jeunesse, très vite il s’attaque au pouvoir gaulliste, puis au régime capitaliste lui-même. La fraternisation permet pour un temps la fin de la séparation sociale produite par la division du travail et les identités se brouillent, deviennent instables. L’ouverture sur le «grand Autre», le pas en avant qui est aussi un pas de côté, hors du temps scandé par le capitalisme, signale le développement d’une conscience humaine planétaire où les luttes anti-impérialistes pour la libération des peuples opprimés et dominés jouent un rôle sans doute essentiel. Il n’est pas indifférent que la contestation de mai 68 ait eu pour détonateur une manifestation contre la guerre du Viêtnam.

En marge des pratiques ouvrières

Cette ouverture maximum peut donner lieu à de nouvelles pratiques, à de nouvelles contingences qui répondent à une logique qui remet en cause les fausses évidences. La grève
des «Lip» en 1973 va dans ce sens.

Le mouvement lancé par les ouvriers surprend les gauchistes parce qu’il est le fait de travailleurs syndiqués en partie à la CFDT et non à la CGT perçue comme le syndicat ouvrier type. Mais une autre chose surprend aussitôt — c’est le choix des moyens de lutte, le sabotage par ralentissement des cadences. Par la suite, les grévistes vont encore plus loin en décidant l’expropriation de fait des propriétaires de l’usine et l’autogestion, une pratique très mal vue par les bureaucrates de la CGT et même de la CFDT toutefois pris de cours par la radicalité du mouvement. En réalité, en mettant en œuvre l’autogestion, même de manière symbolique, les «Lip» transgressent les habitudes et la routine ouvrières. À bien y regarder, on s’aperçoit que les «Lip» font preuve d’une imagination sociale radicale qui rompt avec la culture ouvrière. L’un des éléments les plus actifs de l’aventure des «Lip», Jean Raguenès, est d’ailleurs un prêtre dominicain arrivé en 1971 seulement dans l’usine de LIP et qui a été très influencé par les idées de mai 68. Membre du comité d’action au moment de la lutte, il est celui qui a poussé les ouvriers à abandonner la routine et à imaginer d’autres moyens d’action qui ont un indéniable caractère exotique. Et de fait, ses camarades de lutte hésitent beaucoup avant de s’emparer de la production et à faire repartir l’usine pour leur propre compte, un peu comme s’ils basculaient dans l’inconnu, dans la négation pour le dire autrement. La lutte des «Lip» est donc davantage une réactualisation des luttes prolétariennes radicales, voire la réinvention d’une tradition ouvrière révolutionnaire liée à des apports extérieurs, que le fait d’une culture ouvrière largement soumise aux règles du système capitaliste industriel avancé.

Décomposition et perte de la totalité comme horizon ou la pulvérisation

Après mai 68, dans le reflux de la contestation générale, on voit se développer des mouvements qui ne visent plus la totalité de l’édifice social, mais certains de ses aspects. Les années 1970 et 1980 furent celles des luttes spécifiques. Tout s’est passé comme si la complexification du capitalisme, du fait de sa modernisation notamment, avait rendu nécessaire le développement de luttes parcellaires, leur articulation comme partie d’un tout permettant par la suite le dévoilement du système de domination en tant que totalité. Toutefois, la déstabilisation du salariat, les transformations du travail et la décomposition sociale qui a accompagné ce qu’il est convenu d’appeler la crise mais qui, avec le recul, ressemble davantage à une restructuration du capitalisme, à son redéploiement planétaire, ont nourri tous les replis communautaristes et toutes les séparations largement encouragés par le Pouvoir qui n’hésite plus aujourd’hui à traiter la question sociale comme un problème culturel, sa gestion pouvant dès lors facilement se faire sur des bases identitaires et donner lieu à un approfondissement de la séparation. Si l’identité pouvait au début des années 1970 être vécue comme une façon de se soustraire au Pouvoir, elle joue maintenant un rôle intégrateur important au sein du système [
Sur ce point, le livre de Fabien Ollier, L’Idéologie multiculturaliste en France : entre fascisme et libéralisme, L’Harmattan, 2004, est très éclairant. Il montre bien que le culturalisme différentialiste, qui fige les individus dans des identités imposées par les pouvoirs politiques ou inventées par le capitalisme qui se sert de ces fantasmes identitaires pour segmenter le marché : n’a-t-on pas aujourd’hui des marchandises destinées aux Africains, aux homosexuels, aux Arabes, etc. Ce culturalisme s’accompagne d’une montée du racisme et des inégalités parce que toutes les cultures ne se valent pas, les unes étant légitimes ou ayant un rôle de légitimation, les autres subalternes. Les replis communautaires auxquels nous assistons actuellement, l’homme ayant peur du vide, surtout à une époque où nous sommes confrontés à la survie au sens fort du terme : trouver un travail pour subsister, loger et nourrir sa famille, ce qui n’empêche pas d’ailleurs une impression de vide et de détresse face à l‘incertitude de la guerre de tous contre tous qui est bien la marque de l’état de terreur dans lequel nous plonge en permanence le capitalisme globalisé, sont liés à l’effacement des autres formes d’appartenance sociale, l’appartenance de classe notamment.]. L’offensive capitaliste depuis la fin des années 1970 a provoqué, en réaction, un ré-enracinement dans une communauté fantasmée et exclusive, refermée sur elle-même.

À nouveau, le principe de convergence des luttes est de plus en plus souvent posé. Mais il se heurte au manque de perspectives, à la difficulté à nommer ce pour quoi il conviendrait de lutter ensemble, au nom de quoi. Le triomphe écrasant de la rationalité économique a eu raison de la pensée poétique et de notre capacité à inventer des mythes libérateurs sur le plan politique et social. Une autre question serait toutefois de savoir si une critique totale est encore possible aujourd’hui, alors que le capitalisme globalisé et impersonnel atteint des degrés d’abstraction démesurés.


IV. Le rêve en avant

Scène de la vie du peuple

Sur le bord du trottoir, une figure qui a presque disparue de la mémoire collective. Une jeune ouvrière refuse de reprendre le travail et d’obéir aux ordres des dirigeants de l’usine Wonder de Saint-Ouen et des bureaucraties syndicales. Mai 68 a ouvert une brèche et elle ne veut plus subir les conditions de vie et de travail imposées par le régime capitaliste. Le bureaucrate lui dit qu’elle doit être patiente et que son heure viendra à elle aussi, qu’elle bénéficiera à son tour du progrès social.

Après coup, à quelque quarante ans de distance, on voit bien que la modernisation sociale, politique et culturelle qui recouvre mai 68 et se nourrit de ses ruines, cette contre-révolution qui ne dit pas son nom, a ses vainqueurs et ses vaincus. Et faire l’histoire des années qui vont de 1981 à aujourd’hui à partir de l’héroïne du film Reprise, c’est sans conteste faire l’histoire du côté des vaincus et de tous ceux qui ont beaucoup perdu dans l’échec de la révolte de 68 et dans le grand bluff des lendemains qui chantent qui a suivi. Si on considère l’histoire des luttes du passé le plus proche, on voit bien aujourd’hui que la seule perspective réaliste est celle de la révolution, socialisme, sans doute autrement mais toujours et encore, ou barbarie, le progressisme étant toujours du côté de l’ordre ou du retour à l’ordre.

Après mai 68, l’Internationale Situationniste titrait un de ses textes
«Le commencement d’une époque» [Internationale Situationniste no 12, septembre 1969.]. Car le mouvement de mai est moins le dernier soubresaut des révolutions du XIXe siècle comme le désirent absolument les conservateurs de tout poil, que leur dépassement dans une percée révolutionnaire nouvelle, un instant de l’assaut toujours à recommencer contre un système d’oppression qui sait changer pour que tout continue à l’identique. C’est un
rêve non advenu et qui a pris de l’avance, une promesse laissée de côté pour les temps présents, un héritage pour notre temps.

L’écrivain marxisant Walter Benjamin voyait l’ange de l’histoire le visage tourné vers le passé avec, face à lui, une chaîne d’événements formant une même catastrophe ne cessant pas d’amonceler et de jeter à ses pieds ruines sur ruines. La tempête de l’histoire n’en finit pas d’entraîner irrésistiblement l’ange dans l’avenir auquel il tourne le dos [
Walter Benjamin, «Sur le concept d’histoire» dans Écrits français, Gallimard, Folio essais, 2003, p. 438.]. Aujourd’hui, avec l’accélération du processus de reproduction planétaire du capital, l’histoire apparaît plutôt comme un tremblement permanent, le sol se dérobant continuellement sous nos pieds quand nous essayons de construire une force d’opposition autonome ou de nous organiser. Les ruines elles-mêmes qui sont comme les traces du passé, du temps qui reste, tendent à disparaître.

Mai 68 est là dans la multitude, comme une présence dans le monde, un éclair dans la nuit. Hier comme aujourd’hui, la tâche la plus révolutionnaire qui soit consiste à rendre visible l’invisible, à se saisir de la foudre au moment de sa chute.

Négatif, Bulletin irrégulier, no 10, mai 2008




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