La mémoire confisquée

Publié le par la Rédaction



La nécessité que nous ressentons de parler de mai 68 aujourd’hui ne s’inscrit pas dans la volonté de participer à une commémoration-embaumement des «événements». Elle part du constat que depuis quelques années se sont développés des mouvements dont le déclenchement est essentiellement dû au refus global des conditions de vie qui nous sont faites ; que faute de savoir se donner un contenu politique visant à rompre radicalement avec le monde existant, ils se sont contentés de rester défensifs et ont été généralement vaincus, faute de perspective ; qu’une perspective politique n’est pas un abandon aux mains de spécialistes de la politique regroupés sous la forme de partis hiérarchisés, qu’elle est sa prise en main par tous. C’est en cela que le mouvement de mai 68, dans sa modernité révolutionnaire, reste une source d’inspiration.

Mai 68 fut un mouvement complexe, aux multiples facettes. Mais ce qui fait qu’aujourd’hui encore il reste comme une épine dans le pied des représentants des classes dominantes, qui ne cachent pas qu’un de leurs objectifs, quarante ans après, est d’en finir avec ce qu’il représente, quitte à en falsifier la portée réelle, c’est la modernité révolutionnaire qui les a fait trembler, elles ainsi que toutes les organisations de l’opposition spectaculaire qui dansaient avec elles. Ces attaques répétées contre mai 68 sont bel et bien le signe que la Grand-peur que leur causa cette révolte n’est pas éteinte, et qu’elles ont compris qu’à ce moment-là, la course de vitesse entre la modernisation capitaliste et la modernité révolutionnaire avait failli tourner à l’avantage de cette dernière.

Modernité de la critique, modernité des discours et de certaines pratiques qui émergèrent en 68 et s’imposèrent par surprise. Modernité d’une critique menée notamment par l’Internationale situationniste, qui se fait connaître à Strasbourg en 1966 avec la brochure De la misère en milieu étudiant et à Nanterre en 1968 à travers le groupe des «Enragés», et qui réussit à rendre plus séduisant, aux yeux d’une partie de la jeunesse étudiante et ouvrière, le désir de rompre avec le monde existant que de s’y intégrer. Critique libératrice qui, au moment où la gauche n’a à proposer comme modèle qu’une social-démocratie moribonde type SFIO ou le capitalisme d’État des pays de l’Est (le «socialisme réel»), met à nu ce que la modernisation capitaliste se donne pour vitrine, à savoir l’absurdité d’une vie consacrée au travail et à la consommation effrénée de marchandises, avec la maigre compensation de loisirs devenus eux aussi marchandises. La modernité de mai 68, c’est qu’au milieu de revendications plus classiques aient pu commencer à émerger, grâce à une parole qui se libère, des aspirations à une vie sociale basée sur des rapports totalement différents entre les gens.

Le risque était grand pour le pouvoir de laisser se développer un mouvement qui échappe totalement au contrôle des syndicats, ce qui fut le cas au milieu du mois de mai 68 lorsque les usines se mirent en grève les unes après les autres sans appel syndical, avec très souvent occupation des lieux. Le risque était grand que les grévistes se dotent de structures autonomes, comme ce fut parfois le cas, et qu’une parole ouvrière libre entraîne la radicalisation ; que les simples revendications salariales défendues par les syndicats pour canaliser le mouvement vers des objectifs «acceptables» soient dépassées au profit d’exigences beaucoup plus essentielles remettant en cause les rôles et la misère quotidienne ; que s’établissent ainsi plus facilement avec le monde étudiant des liens irréductibles à tous les accords qui ne manquèrent pas d’être négociés entre les différents acteurs de la domination, gouvernement, patronat et syndicats. Le risque était grand enfin que le mois de juin 68 ne marque pas la fin du mouvement, que les luttes ouvrières qui d’ailleurs ne manquèrent pas de se déclencher dans les années qui suivirent tirent profit de l’expérience de 68 et que le feu prenne à nouveau. Le conflit de l’usine Lip de Besançon en 1973 reste l’exemple le plus connu de ce que craignait le pouvoir, c’est-à-dire que des ouvriers, dans le prolongement des idées et pratiques inaugurées en 68, s’émancipant pour partie de la tutelle des confédérations syndicales, développent de nouvelles formes de lutte et Le retour de la conscience fassent la jonction avec la jeunesse contestataire, ce qui avait commencé à être le cas. Le pouvoir souhaitait éviter que ce conflit fasse tache d’huile et c’est en s’appuyant sur un patron modernisateur dans un premier temps, proche du PSU et de Rocard, qu’il réussit à canaliser le mouvement avant de lui briser définitivement les reins, pour l’exemple.

Le pouvoir, qui avait été mis en grande difficulté dans les temps qui avaient suivi mai 68, ne pouvait cependant prendre le risque d’une réaction trop brutale et frontale. Il procéda de façon plus insidieuse, par la récupération et la falsification. Ainsi dès le mois de mai, en plein cœur du mouvement, de Gaulle inaugura la falsification en présentant la révolte comme le fruit d’une manipulation totalitaire venue de l’Est, alors que précisément le parti communiste et sa courroie de transmission de la CGT, qui encadraient encore à l’époque de manière assez efficace la classe ouvrière, s’étaient faits ses meilleurs alliés, et qu’il le savait. Mais c’est surtout à travers la récupération que le pouvoir entreprit dans un premier temps d’éteindre l’incendie, même si par ailleurs il maniait volontiers la matraque par l’intermédiaire de son ministre de l’Intérieur jusqu’en 1974, Raymond Marcellin. Cette récupération put s’appuyer sur l’échec du mouvement et son caractère complexe. En effet, même si sa composante la plus avancée fut porteuse de cette modernité révolutionnaire dont nous avons parlé plus haut, elle ne fut pas seule. Elle côtoya en effet des tendances déjà complètement surannées, qui avaient de la révolution une vision idéologique et figée dans les glorieuses représentations d’une époque révolue, à savoir les groupes gauchistes de diverses obédiences, maoïstes ou trotskistes, et des tendances purement réformistes. C’est en s’appuyant ou en jouant avec ces composantes dépassées ou visant clairement à l’intégration que le pouvoir misa, en agissant très rapidement, dès la rentrée 68, là où il le fallait, en direction du milieu universitaire, notamment à travers la réforme engagée par Edgar Faure, le ministre de l’éducation nationale de l’époque, visant à faire participer les étudiants mais aussi les lycéens à la gestion de leurs établissements respectifs. L’ouverture de l’université de Vincennes répondait également au besoin ressenti par le pouvoir d’ouvrir une soupape de sécurité afin d’évacuer si possible la pression.

Tous les mouvements qui essaimèrent après la révolte du printemps se nourrirent en fait de son échec. On pourrait parler d’une dialectique de l’échec et de la récupération. Une bonne part de ceux qui avaient participé à la révolte tentèrent de faire triompher séparément un certain nombre de luttes dont le caractère révolutionnaire en mai et en juin 1968 n’était dû qu’à leur ambition de triompher ensemble, dans une perspective de rupture avec l’existant et de transformation radicale de la société. On assista au début des années 70 à une décomposition de toutes ces aspirations et tendances qui n’avaient pu triompher ensemble. Il s’agissait moins, et de moins en moins au fil du temps, de transformer le monde que de lui apporter des aménagements dans tel ou tel domaine, par exemple ceux de l’éducation, de la libéralisation des mœurs ou de l’écologie. Dans le premier domaine, certaines des aspirations anti-autoritaires légitimes de mai, à travers lesquelles s’exprimait le désir d’une éducation qui ne soit plus, notamment à l’université, laissée aux mains de mandarins tout puissants, mais qui étaient aussi dirigées dans le secondaire contre des enseignants qui se complaisaient dans le rôle qui leur avait été assigné par l’État, furent recyclées au cours des décennies qui suivirent dans une modernisation de l’éducation intégrée dans celle de l’économie, modernisation qui avait débuté bien avant 68 dans les pays anglo-saxons notamment. Dans le domaine des mœurs, les réticences morales de la vieille droite furent progressivement vaincues et firent partie des adaptations nécessaires que les classes dominantes durent intégrer dans le processus de modernisation capitaliste. Dans le domaine de l’écologie, la récupération fut un modèle de réussite grâce à l’intégration progressive des écologistes dans le jeu électoral et à leur accession au pouvoir politique (Voynet dans le gouvernement Jospin en 1997). La critique écologique, qui était porteuse en ses débuts d’une remise en cause radicale du système de production capitaliste, à travers la dénonciation des dangers mortels qu’il fait courir à l’homme et à la planète, sert aujourd’hui de simple alibi du pouvoir et a débouché sur l’ouverture de nouveaux secteurs économiques en pleine expansion, ceux du recyclage et des énergies nouvelles. Elle est utilisée comme argument de vente pour les automobiles (!) et elle permet aussi de renforcer la culpabilité individuelle, comme c’est de mise aujourd’hui, afin d’occulter les véritables responsabilités.

Le dévoiement, l’intégration réussie, branche par branche, d’un certain nombre d’aspirations des années 68 et leur mise au service de la domination firent partie intégrante du dispositif de reconquête dont le désir ne pouvait manquer de naître au sein des classes dominantes, d’autant plus que des nécessités internes au fonctionnement du capital l’exigeaient, capital dont la valorisation devenait problématique, sur fond de diminution de la croissance qui avait été très forte depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette dernière avait favorisé, au cours des décennies précédentes, le développement dudit «État Providence», marqué par une sorte d’équilibre entre grandes entreprises, État et syndicats qu’il reconnaissait. Elle servait de soupape sociale et permettait le maintien de cet équilibre. Les années 70 marquèrent au contraire la rupture avec ce dernier. Ce qu’on appela ensuite la mondialisation ne fut jamais que l’exacerbation d’une concurrence qui fait rage à l’échelle planétaire et rend la lutte pour le profit toujours plus sauvage. C’est à partir de ce moment que les théories dites néo-libérales, pensées par un certain nombre d’économistes depuis plusieurs décennies, commencèrent à connaître leur heure de gloire et entamèrent leur conquête de la planète, à commencer par les États-Unis et l’Angleterre. Si cette offensive correspondait bien à une nécessité pour le capital, elle ne doit pas bien sûr être considérée comme une fatalité au même titre que certains phénomènes purement naturels. Elle doit être comprise comme la réaction des classes dominantes qui mirent tout en œuvre pour sauvegarder leur emprise sur le monde et décidèrent de stratégies pour parvenir à leurs fins.

Ce fut aussi à ce moment que se déclencha l’offensive idéologique qui eut pour double objectif de faire passer plus aisément la pilule et de reconquérir le terrain perdu en 1968, en rendant impossible le retour de mouvements d’une telle ampleur. Quoi de plus urgent donc que de présenter alors le monde de l’abondance marchande occidentale comme le meilleur des mondes possibles, afin de faire oublier les petits désagréments qui commençaient à se faire sentir (premier choc pétrolier, inflation, accroissement galopant du chômage) ? Le monde était alors partagé en deux blocs, et la forme prise par le capitalisme dans ce qu’on appelait communément le bloc de l’Est, soumis à la dictature de partis dits communistes servait alors de repoussoir, d’ennemi officiel des pays occidentaux dits «démocratiques». Les pays dits communistes étaient des ennemis très confortables puisque ayant usurpé le nom de «communistes», ils se présentaient eux-mêmes comme les seuls adversaires possibles du capitalisme, bien qu’ayant largement contribué à en éliminer les opposants réels (lors des révolutions russe, espagnole, etc.), sans parler du rôle joué par le P.C.F. et de sa courroie de transmission de la C.G.T. en 1968. C’est la veine qui fut alors exploitée, et le «débat» intellectuel se déplaça de la question sociale qui était centrale depuis 1968 vers l’«antitotalitarisme». Soljénitsyne, écrivain russe qui dénonça, fort de sa propre expérience, l’enfer des camps soviétiques (le Goulag), fut projeté sur le devant de la scène, avec la complicité souvent involontaire d’un certain nombre d’intellectuels et écrivains (Heinrich Böll en Allemagne par exemple), mais aussi avec la sur-médiatisation d’un petit nombre d’opportunistes qui occupèrent alors le devant de la scène (lesdits nouveaux philosophes, repentis de mai 68 qui n’avait pas répondu à leurs espérances de prise de pouvoir), et qu’on retrouve aujourd’hui, inévitablement, dans l’entourage de Sarkozy, comme A. Glucksmann, ou de Royal, ce qui revient au même, comme B.-H. Lévy. Sous couvert d’«antitotalitarisme», c’était bien entendu à l’idée de révolution qu’on s’en prenait, qui avait ressurgi dans les esprits sous une forme nouvelle en 1968. C’est ce qu’il s’agissait d’enterrer au plus vite en en falsifiant la teneur, en en noyant la modernité par simple assimilation avec ce qu’avaient soit-disant toujours été les révolutions (c’est dans ce contexte qu’il faut bien sûr replacer les travaux d’un Furet et d’autres sur la Révolution française, ainsi qu’en 1989 les cérémonies de commémoration-enterrement définitif du bicentenaire de la prise de la Bastille), ce qu’elle seraient donc toujours, quelque chose comme le masque de la Mort et, au sens premier du terme, le retour du même.

On fétichisa ainsi le mot «révolution» plutôt que d’analyser honnêtement ce en quoi pouvait consister, depuis 1968, l’aspiration révolutionnaire. Surtout pas en tout cas, d’après les idéologues officiels et médiatiques, en une immense aspiration démocratique, au sens premier du terme, ni en un désir qui venait de remonter à la surface et avait envahi les universités, les rues et les usines pendant plusieurs semaines, d’un nouveau vivre ensemble basé sur autre chose que les contraintes d’une vie rythmée par le travail, les grands et petits chefs de toutes sortes, les contraintes, la trivialité quotidienne.

Au milieu des années 80, une large majorité de la population ne dut sa survie qu’au fait de ne pas avoir lu le livre de Luc Ferry et Alain Renaut, La Pensée 68, évitant ainsi de mourir de rire. Non, si l’on en croit les auteurs, les idées de mai n’avaient rien à voir avec une aspiration à une vie autre, elles étaient simplement nées dans la tête de quelques professeurs à la recherche d’un nouvel os à ronger, appelé structuralisme. Que les professeurs en question soient restés étrangers à tout ce qui s’était passé en 68, que le structuralisme soit moqué par les étudiants ou que certaines de leurs idées ne soient devenues à la mode que dans l’après-68, et encore, dans des milieux qui ne participèrent en rien au déclenchement du mouvement, n’avaient pas troublé le duo de philosophes sur canapé. Plus malin, mais tout aussi falsificateur, Gilles Lipovetsky, dans L’Ère du vide, ne voyait dans la révolte de mai 68 qu’une aspiration à la foi hédoniste et individualiste qui demandait juste à la société française retardataire de prendre le tournant qu’elle n’avait pas encore assez pris, celui de la modernisation. Mai 68 n’aurait donc été simplement que la première rafale d’un vent modernisateur qui aurait tourné non pas les feuillets du Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations, mais de L’Express de Françoise Giroud et Jean-Jacques Servan-Schreiber.

Ce travail de sape idéologique, qui s’est poursuivi jusqu’à aujourd’hui, alors que les gouvernements de «gauche» et de droite se passaient alternativement le relais au pouvoir, a accompagné le durcissement de la domination capitaliste qui ferme aujourd’hui les horizons pour un nombre croissant de personnes. Après les désespérantes années fric, cependant tirées de leur torpeur par la protestation étudiante contre la loi Devaquet, l’on vit naître à partir du milieu des années 90 un certain nombre de mouvements de grande ampleur, dont la fréquence s’est accrue dans les toutes dernières années, signe d’un mécontentement et d’une résistance qui n’a pas encore su formuler de perspective politique. Ces mouvements, qui se heurtèrent (et se heurtent encore) régulièrement à l’opposition des bureaucraties syndicales, comme ce fut bien sûr le cas en 1968, durent chercher des formes d’organisation (assemblées générales souveraines, coordinations…) qui leur permettent de se développer par eux-mêmes. Ces formes d’organisation, qui renaissent à l’occasion de chaque nouveau mouvement, et dont les membres n’ont pas encore forcément conscience de toutes les potentialités dont elles sont porteuses, se placent clairement dans la postérité de 68, qui les avait redécouvertes en les modernisant.

Il est donc parfaitement logique que Sarkozy, lors de la campagne présidentielle de 2007, ait annoncé vouloir s’en prendre à 68. Il n’était pas le seul ni le premier. Depuis 2004 du côté dudit parti socialiste qui cherchait à courir après la droite victorieuse, on ne se gênait pas pour attaquer 68 à coups de «droit d’inventaire», de «réappropriation de la valeur travail», etc.). Cela montre au moins que les classes dominantes savent désigner leurs ennemis, qui n’ont rien à voir avec l’opposition officielle (qui peut encore lui accorder un quelconque crédit), ni les syndicats (hélas, quelques illusions règnent encore à leur sujet, mais de moins en moins), mais tout avec le recours aux luttes autonomes, avec l’aspiration à une société débarrassée de l’État et du capitalisme. Mais encore une fois, comme ce fut le cas au cours des dernières décennies, ces attaques sont biaisées. On s’en prend aux supposées conséquences de la révolte de mai 68, dans le domaine de la prétendue morale (celle du plus fort), de l’éducation, alors qu’on sait bien par ailleurs que là n’est pas l’essentiel, et que ces conséquences sont beaucoup plus largement le fait de la modernisation capitaliste entamée avant 68. En plaçant 68 sur le seul terrain culturel, on réduit l’ennemi à un mois du calendrier, on l’enferme dans une histoire figée et révolue pour masquer précisément une critique et des pratiques dont l’évolution de la domination ne fait chaque jour que confirmer l’actualité. En même temps, cette désignation de l’ennemi par une simple période marque la difficulté que les classes dominantes ont à le cerner véritablement, car il n’est pas organisé, structuré, enrégimenté comme la pseudo-opposition. Cet ennemi, c’est l’éternelle aspiration à la liberté et l’égalité, toujours malmenée, toujours réprimée, enfouie parfois au plus profond d’êtres qui n’osent même plus s’en avouer le caractère essentiel, c’est l’insoumission, c’est la poésie du négatif, capable de ressurgir sans prévenir après un long hiver, malgré le spectacle et les marteaux-pilons de la propagande officielle.

Lorsque les médias, à l’occasion des mouvements de protestation de ces dernières années et des rares moments d’insurrection qui parfois les accompagnèrent, font ressurgir le «spectre» de 68 qui apparemment hante leurs nuits et celles de leurs commanditaires, c’est pour mieux les conjurer, c’est pour mieux s’en défaire. Ils prononcent le nom du fameux mois en croisant les doigts. Mais nous, qui sommes bien conscients que l’histoire ne se répète pas dans les mêmes termes, qui n’avons pas non plus pour passion de singer le passé, savons aussi qu’en 68 a été allumé un feu qui ne s’est pas éteint ; que tous les pseudo-leaders autoproclamés et/ou adoubés par les médias ne représentent qu’eux-mêmes et les intérêts des classes dominantes au service desquelles ils ont fini par se mettre, faute d’avoir pu prendre la tête d’autre chose que d’une défaite. La modernité révolutionnaire de 68 était dans la tête de tous ceux qui, dans la grâce d’un moment de poésie pure, lorsque l’action rejoint la création et la politique la vie, se prirent à espérer que leurs désirs de liberté et d’existence pleinement vécue
loin des fers de l’économie, de la routine et d’une morale débilitante pourraient devenir une réalité. Poussés notamment par les flics syndicaux à la reprise du travail, ils n’ont pas fait, ils ont été mai 68 et au-delà des désespoirs individuels et des renoncements entraînés par la violence de la réaction vengeresse de la domination, c’est dans la brèche qu’ils ont su ouvrir presque sans y penser qu’il faut chercher le cœur à jamais vivant de la révolte.

Mai 68 fut un moment profondément politique en ce sens qu’il réinventa la politique. Il mit à mal pendant quelques semaines le règne de la politique séparée, c’est-à-dire de la confiscation par un petit nombre de «spécialistes» de la parole et de l’initiative de tous. La libération de la parole amplifia la conscience que l’aliénation par le travail ainsi que la misère de la vie quotidienne trouvaient leur source dans un mode d’organisation sociale contraint qu’il fallait bouleverser. Logiquement, l’issue était collective et qui plus est, radicale. Des décennies de réaction politique et de régression sociale ont réussi à enfouir, mais pas à détruire, ce qui était alors avait surgi comme une évidence, était devenu une connaissance. Aujourd’hui, face aux ravages causés par la politique agressive des classes dominantes, le simple combat revendicatif et le plus souvent défensif n’a aucune chance de succès. Toutes les luttes doivent devenir politiques, dans le sens que nous venons de définir, c’est-à-dire qu’elles doivent s’inscrire dans une critique du monde existant comme totalité, loin de la cuisine des spécialistes de tous poils.

Ce n’est qu’un début.

Négatif, Bulletin irrégulier, no 10, mai 2008





Dossier Mai 68
Négatif no 10, mai 2008
D’un feu si intense
La mémoire confisquée
Mai 68 héritage de ce temps

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