L'occupation de la Sorbonne (3)

Publié le par la Rédaction



Chapitre IV
L’occupation de la Sorbonne (fin)



Devant laccumulation de ces nouvelles, tous les groupes gauchistes de la Sorbonne se rallièrent à une marche immédiate sur Billancourt, à 20 heures. Le Comité doccupation convint quil fallait repousser lassemblée générale, quil était pourtant impatient de mettre en face de ses responsabilités. Son communiqué, peu avant 20 heures, déclarait : «En accord avec différents groupes politiques, le Mouvement du 22 mars, lU.N.E.F., le Comité doccupation décide de reporter lassemblée générale du 16 mai à 20 heures au 17 mai à 14 heures. Tous place de la Sorbonne à 20 heures pour marcher sur Billancourt


Entrée de la chapelle de la Sorbonne le 17 mai


L
entrée dans la lutte de Renault-Billancourt, la plus grande usine de France, qui avait eu si souvent un rôle déterminant dans les conflits sociaux, et surtout la menace dune jonction entre les ouvriers et les occupations révolutionnaires qui sétaient développées à partir de la lutte des étudiants, épouvantèrent le parti dit communiste et le gouvernement. Avant même dapprendre le projet dune marche sur Billancourt, ils réagirent dune manière presque identique aux mauvaises nouvelles quils connaissaient déjà. À 18 heures 30, un communiqué du bureau politique stalinien «met les travailleurs et les étudiants en garde contre tout mot dordre daventure». Peu après 19 heures, un communiqué du gouvernement était diffusé : «En présence de diverses tentatives annoncées ou amorcées par des groupes dextrémistes pour provoquer une agitation généralisée, le Premier ministre rappelle … que le gouvernement ne pourra tolérer que lordre républicain puisse être atteint … Dès lors que la réforme universitaire ne serait plus quun prétexte pour plonger le pays dans le désordre, le gouvernement a le devoir de maintenir la paix publique…» Le gouvernement décida aussitôt le rappel de 10.000 réservistes de la gendarmerie.

Trois ou quatre mille occupants de la Sorbonne allèrent, en deux cortèges, jusqu
à  Billancourt, toujours avec les drapeaux rouges et noirs. La C.G.T., qui tenait toutes les portes de lusine, réussit à empêcher la rencontre avec les ouvriers. Quant au projet dune marche sur lO.R.T.F., que le Comité Enragés-Internationale situationniste avait essayé de faire adopter par lassemblée générale dès le 14, et défendu encore le 15, le «22 mars», l’U.N.E.F. et le S.N.E. sup. s’étaient déterminés à le réaliser le lendemain 17 mai. Sitôt cette décision connue, la C.G.T., le 16 à 21 heures, déclara quelle prenait «lallure dune provocation qui ne peut que servir le pouvoir personnel». À 22 heures 30, le parti stalinien reprit le mot. À minuit le S.N.E. sup. et lU.N.E.F. obtempérèrent, en faisant savoir quils annulaient leur appel.




Dans la nuit, à la Sorbonne, la contre-offensive des manipulateurs commençait. Profitant de l
absence des éléments révolutionnaires qui étaient autour des usines Renault, ils tentèrent d’improviser une assemblée générale avec ce qui restait sur place. Le Comité doccupation y envoya deux délégués qui dénoncèrent le caractère factice d’une assemblée issue de cette manœuvre. Comprenant quelle avait été jouée, lassemblée se dispersa aussitôt.

Au petit jour, les ouvriers des N.M.P.P. firent demander des occupants de la Sorbonne pour renforcer leurs piquets de grève, qui n
avaient pas encore réussi à imposer larrêt du travail. Le Comité doccupation  envoya  des  volontaires.  Sur  la ligne  no  2  du  métro,  un  comité  daction  anti-syndical entreprit de mettre en grève la R.A.T.P. Une centaine dusines allaient être occupées dans la journée. Dès le matin, les ouvriers des entreprises  parisiennes  en  grève,  à  commencer  par Renault, arrivaient à la Sorbonne pour établir ce contact que les syndicats empêchaient aux portes des usines.

L
assemblée générale de 14 heures discuta en priorité une seconde marche sur Billancourt, et renvoya à sa séance du soir le règlement de tous les autres problèmes. La F.E.R. tenta vainement denvahir la tribune, et son leader parla, tout aussi vainement, pour empêcher cette seconde marche ; ou au moins, si elle devait avoir lieu tout de même, pour quelle arbore un seul slogan — para-stalinien : «Front unique ouvrier». La F.E.R. se voyait déjà sans doute reconnue dans un tel «Front», avec la S.F.I.O. et le P.C. Dans toute la crise, la F.E.R. fut au parti stalinien ce que le parti stalinien est au gaullisme : le soutien passa avant la rivalité, et les mêmes bons offices eurent évidemment, à leurs niveaux respectifs, le même salaire dingratitude. Un communiqué de la C.G.T.-Renault venait de paraître, déconseillant «vivement aux initiateurs de cette marche de maintenir cette initiative». La marche eut lieu ; elle fut reçue comme la veille. La C.G.T. sétait discréditée encore plus auprès des ouvriers, en affichant à lintérieur et à lextérieur de lusine la ridicule calomnie qui suit : «Jeunes travailleurs, des éléments révolutionnaires cherchent à susciter la division dans nos rangs pour nous affaiblir. Ces extrémistes ne sont que des suppôts de la bourgeoisie touchant même de grosses récompenses du patronat.»

Le Comité d
occupation avait encore édité, à 13 heures, un tract émanant des ouvriers qui avaient lancé la grève chez Renault, expliquant comment des jeunes travailleurs avaient entraîné la base de certains départements, obligeant les syndicats à approuver tardivement le mouvement quils avaient essayé déviter : «Les ouvriers attendent que chaque nuit viennent aux portes des gens pour soutenir en masse un mouvement de masse». À la même heure, des télégrammes étaient envoyés dans plusieurs pays, exposant la position révolutionnaire de la Sorbonne occupée.


Le Comité d’occupation rend compte de son mandat
à l’assemblée générale, le soir du 17 mai


Quand l
assemblée générale se réunit enfin à 20 heures, les conditions qui avaient altéré son fonctionnement à ses débuts ne sétaient aucunement améliorées. La sonorisation ne marchait que pour la durée exacte de certaines interventions, et sarrêtait précisément pour dautres. La direction des débats, et surtout la mise aux voix éventuelle dune motion, dépendaient techniquement dun grotesque inconnu, évidemment homme de paille de lU.N.E.F., qui sétait nommé au premier instant de loccupation président permanent des assemblées générales et qui, réfractaire à tout désaveu et à toute humiliation, saccrocha à ce poste jusquà la fin. La F.E.R., qui avait naïvement publié dès le matin son intention de «reprendre en main» le mouvement, essaya encore denvahir la tribune. Les manipulateurs de toutes les sectes coopérèrent pour empêcher lassemblée générale de se prononcer sur les activités du Comité doccupation qui venait de rendre son mandat — et principalement sur lappel à loccupation des usines. Cette obstruction saccompagna dune campagne de dénigrement, portant plus volontiers sur des détails destinés à noyer le poisson : une «allure Saint-Germain-des-Prés» du désordre dans le bâtiment, le mépris témoigné aux petits partis gauchistes et à lU.N.E.F., un commentaire sur loccupation de Sainte-Anne où certains prétendirent avoir entendu un appel à la «libération des fous», dautres misères. Lassemblée se montra incapable de se faire respecter. Lex-Comité doccupation, nayant pu obtenir un vote sur sa gestion, et ne voulant à aucun degré jouer un rôle dans les luttes dinfluence et les compromis qui se faisaient en coulisse pour la désignation du Comité suivant, annonça quil quittait la Sorbonne où la démocratie directe était dès à présent étranglée par les bureaucrates. Tous ses partisans sortirent en même temps, et le service dordre se trouva dissous, tandis que la F.E.R., qui depuis plus dune heure menaçait la tribune, en profitait pour sy ruer. Elle ne put pas pour autant sannexer la gestion de la Sorbonne, où les mêmes partages dinfluence devaient se poursuivre jusquà la fin. Le verdict du Comité doccupation fut malheureusement confirmé par tous les faits.


Le Comité d’occupation annonce sa décision de quitter la Sorbonne
(au centre, de profil et en blouson clair, Guy Debord)


Si l
échec dune ébauche de démocratie de conseil dans la Sorbonne fut sans doute nuisible pour la suite du mouvement des occupations,  qui devait connaître précisément sur ce terrain son principal manque, duquel découla son échec général, il est de toute façon certain quau point atteint à ce moment par la crise, aucun groupe navait plus la force suffisante pour intervenir dans un sens révolutionnaire avec un effet notable. Toutes les organisations qui pesèrent effectivement sur le développement ultérieur étaient ennemies de lautonomie ouvrière. Tout devait dépendre du rapport de forces dans les usines entre les ouvriers, partout isolés et séparés, et la puissance conjointe de lÉtat et des syndicats.


Dossier Mai 68

Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations

I. Le retour de la révolution sociale
II. Les origines de l’agitation en France
III. La lutte dans la rue
IV. L’occupation de la Sorbonne (suite & fin)
V. La grève générale sauvage
VI. Profondeur et limites de la crise révolutionnaire (suite)
VII. Le point culminant
VIII. Le «Conseil pour le maintien des occupations» et les tendances conseillistes
IX. Le rétablissement de l’État
X. La perspective de la révolution mondiale après le mouvement des occupations

Publié dans Debordiana

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