«Le monde ne peut pas vivre sans solidarité»

Publié le par la Rédaction


Discussion ouvrière — À loccasion du 1er mai, trois travailleurs de CFF Cargo, de la Boillat et de la construction échangent leurs expériences de lutte, leurs visions de léconomie, de la société et des syndicats.

Désormais, la vie d
Ivan Cozzaglio, de José Sebastiao et de Nicolas Wuillemin ne sera plus tout à fait la même. Tous trois militants en entreprises, ils se sont activement portés à la tête dimportantes luttes ouvrières, respectivement un mois de grève à CFF Cargo à Bellinzone, sept mois de manifestations et de débrayages dans la construction et deux mémorables arrêts de travail de plusieurs semaines à La Boillat à Reconvilier. Pour partager les expériences de ces mobilisations hors du commun et en tirer quelques leçons à l
occasion du 1er mai 2008, Le Courrier les a réunis le temps dune conférence téléphonique. Échanges entre trois ouvriers qui ne se connaissaient pas, mais qui parlaient le même langage.

Le Courrier : Il y a 40 ans, Mai 68 a vu une convergence des mouvements ouvriers, intellectuels, étudiants, féministes dans une contestation sociale d
ensemble. Vos combats ont également suscité une vaste solidarité populaire. Pourquoi et comment cela sest-il passé ?

Ivan Cozzaglio (IC) : Les travailleurs des Ateliers de CFF Cargo sont bien intégrés au Tessin, beaucoup y sont nés et les étrangers sont des voisins italiens. De plus, tous les Tessinois ont un membre de la famille ou des amis qui travaillent ou travaillaient là. Cela favorise la sympathie active des gens, des intellectuels, des étudiants et des autres travailleurs. Notre lutte est celle des Ateliers, mais aussi de tous les Tessinois. Car partout, les gens vivent très mal l
arrogance des dirigeants, limpossibilité de sexprimer sur notre travail ou sur notre avenir car les ordres viennent de Berne ou de Zurich. Alors, quand une «petite révolution» sest produite aux Ateliers, les gens ont dit : «Cest la mienne».

Nicolas Wuillemin (NW) : Tout à fait d
accord avec lanalyse dIvan. Expliquer ce soutien populaire est à la fois très simple et terriblement compliqué. À la Boillat, notre combat na pas été préparé par un parti ou un syndicat sur des revendications traditionnelles. Instantanée, notre lutte était plus profonde, basée sur lhumanisme, pour la dignité, pour le droit au travail qui reste fondamental. La sécurité de lemploi, cest terminé. Les gens vivent cette insécurité et se sont spontanément identifiés à notre lutte, car cétait aussi leurs préoccupations. Les patrons nont plus de respect pour les ouvriers, tant dans le Jura quau Tessin, dans les usines que sur les chantiers. Dans ces conditions, notre combat était déterminé. Il est parti des tripes, car les gens navaient plus rien à perdre.

José Sebastiao (JS) : En 1968, les mouvements se sont réunis car il y avait un ras-le-bol général. Aujourd
hui à nouveau, les gens se regroupent pour la même raison. Dans la construction, nous nous battions pour protéger nos droits existants, pas pour en obtenir de nouveaux. La population a compris ce combat car beaucoup de gens subissent la même chose. Si nous avons réussi dans le bâtiment, cest grâce aux grèves sur les chantiers pour 50%, mais aussi à 50% grâce à lappui de la population, dans les rues.

Pensez-vous donc qu
une lutte défensive est mieux perçue quune revendication offensive ?

NW : On s
est défendu, mais notre lutte était offensive. Des bruits nous parvenaient sur ce qui se tramait à la direction de Swissmetal. Nous ne nous sommes pas battus contre une décision déjà prise, mais avant. Nous avons pris linitiative. Si lon veut gagner, il faut oser dire «non», il faut balancer ses craintes par la fenêtre.

IC :
À CFF Cargo, nous avons aussi anticipé, comme le dit Nicolas. On sentait que les risques sur les Ateliers grandissaient, nous savions qu
une task force de lentreprise réfléchissait à notre avenir. À lorigine, la direction des CFF voulait venir au Tessin fin mars-début avril pour expliquer sa restructuration. Une indiscrétion nous la confirmé, aussi nous avons réagi très vite. Par chance, nous étions prêts à entrer en grève tout de suite pour garder lavantage.

JS : De notre côté, nous avons été surpris. Le partenariat fonctionnait bien, des patrons soutenaient l
utilité de la convention collective. Sa résiliation par lassociation patronale sest faite sans avertissement.

NW : Oui, José, mais nous subissons une grave crise qui va au-delà de l
existence ou non dune convention collective. Le travail est déshumanisé. Les travailleurs ne comptent plus pour les patrons. En 1968, cétait lâge dor, on pouvait faire des heures supplémentaires majorées à 25% pour arrondir les fins de mois. Les conditions de travail étaient meilleures quaujourdhui.

IC : C
est vrai, José, à CFF Cargo, tout était très bien. Nous avons un patron public, des syndicats, un contrat collectif, un plan social de deux ans déjà prévu dans la convention. De plus, les Ateliers sont bénéficiaires et la productivité augmente encore. Dans ces conditions, pourquoi privatiser et délocaliser ? Mais il y a une question de principe : des patrons privés ont vu quils pouvaient y gagner beaucoup dargent, alors que les conditions de travail vont empirer. Nous ne pouvons accepter ce système, nous navons rien à perdre à résister.

JS : Je le sais bien que ça ne tient plus. Maintenant, il faudrait payer pour faire le 1er mai dans la rue à Genève alors que c
est nous qui avons construit les routes ! Nous sommes au début de la contestation sociale. La lutte syndicale dépend désormais de lenvironnement mondial : les céréales et leau servent à faire de largent pour les riches, ça ne va pas. On est au carrefour de quelque chose, les gens commencent à en avoir vraiment marre, ils se rendent de plus en plus compte que ça ne peut plus continuer.

NW : Effectivement, il y a nécessité de résister contre ce manque de respect. La Poste fait 900 millions de francs de bénéfices, mais n
est pas fichue den redistribuer une petite partie pour le bien-être de son personnel. Les grandes entreprises horlogères sont riches à milliards, mais elles accordent seulement 0,5% daugmentation de salaire. Cette logique financière ne peut pas marcher longtemps. Les gens le comprennent de mieux en mieux et bougeront de plus en plus sils sont poussés dans leurs limites.

La situation que vous décrivez semble porteuse de changements profonds. Et dans vos vies de tous les jours, qu
est-ce que vos luttes ont changé ?

IC : Tout. C
est inexplicable, ma force en moi ma changé. En un mois de grève, jai vécu plus dexpériences marquantes quen dix ans auparavant. Ma plus grande émotion, cest davoir retrouvé la force de la dignité. Je suis au même niveau que les directeurs et je peux les regarder dans les yeux car je représente 400 copains de travail. Cest encore plus beau puisque nous avons gagné le premier match. Et même si nous perdons finalement la bataille, nos expériences continueront dexister.

NW : On se comprend Ivan, on a vécu les mêmes choses. Moi aussi, je retire une grande fierté d
avoir osé nous battre. Lépisode le plus fort a eu lieu entre nos deux grèves à Reconvilier. La direction avait convoqué tout le personnel pour discuter des problèmes. La direction était assise sur le podium, sur la défensive. La commission du personnel occupait les premiers bancs et les salariés étaient derrière. Cétait très violent. Des ouvriers savançaient devant le podium pour prendre directement à partie les directeurs et les traiter en face de menteurs. Dans nimporte quelle entreprise, cela aurait débouché sur un congé immédiat, mais les ouvriers se sentaient légal de la direction. Et puis, on a fait connaissance. Avec 350 ouvriers à la Boillat, on ne se connaissait pas tous. On a créé des solidarités. Quand on se croise, on fait partie de la même famille. Cest difficile à expliquer, on a expérimenté la vie collective.

IC : Je me reconnais tout à fait. On a éprouvé la force de la solidarité dans une société individualisée.

Propos recueillis par Michel Schweri
Le Courrier
, 1er mai 2008


Pour une stratégie de solidarité

Pour mettre en œuvre la solidarité dont leurs mouvements se sont nourris, Ivan, José et Nicolas trouvent indispensable que les luttes soient dirigées par les ouvriers eux-mêmes, démocratiquement. À Bellinzone, la sauvegarde des Ateliers d
entretien de CFF Cargo a commencé il y plus de cinq ans, avec la mise en place du Comitato «Giù le Mani dallOfficina» animé par des travailleurs, raconte Ivan Cozzaglio : «Cest ce qui nous a permis dentrer en mouvement». Lorsque le débrayage a démarré, un comité de grève a été élu. Même avis du côté de Reconvilier. «Pour se battre nous-mêmes, rappelle Nicolas Wuillemin, nous avons créé un comité de grève en dehors des syndicats». À ses yeux, cest indispensable «pour aller dans une politique de rupture».

Si le mouvement dans la construction n’a pas été spontané, «il a aussi été dirigé par les ouvriers», poursuit José Sebastiao. Plusieurs assemblées générales de la maçonnerie ont eu lieu à Genève, qui ont nommé un comité de lutte regroupant des membres des trois syndicats du canton et des non-syndiqués, «tous de la base». Ce groupe se réunissait presque toutes les semaines. Cette formule est si bonne pour la mobilisation que le ferrailleur regrette den rester à des luttes séparées pour chaque branche économique. «Il faudrait mettre en place un comité ouvrier, pour tous.»

Pour les trois militants, la solidarité a de nombreuses vertus. Elle permet dabord de diviser les employeurs entre eux. «Si les employeurs de la branche avaient craint des mouvements de solidarité avec la Boillat dans leurs entreprises, certains seraient certainement intervenus auprès de la direction de Swissmetal», estime Nicolas Wuillemin. Au contraire, Swissmem, lassociation patronale dans lindustrie, a dû soutenir Martin Hellweg, directeur de Swissmetal, «sûrement en lui versant de largent», soupçonne le métallo.

La solidarité permet aussi dunir les travailleurs «et de lutter ensemble». Par exemple, le porte-parole des grévistes de la Boillat avait été mandaté pour se rendre à Dornach, la maison-mère de Swissmetal, et discuter avec les salariés afin de créer des liens de soutien. Sans succès, reconnaît le militant : «Ils sont moins contestataires, létat desprit nest pas le même que dans le Jura». Si la région sidentifiait à la Boillat, 75% des ouvriers de Dornach sont des frontaliers qui rentrent chez eux le soir, constate Nicolas Wuillemin. En outre, la direction générale siège dans les murs de Dornach, créant une proximité délicate à ignorer.

Les grévistes de Bellinzone avaient une même préoccupation, reconnaît Ivan Cozzaglio. «On aurait voulu élargir la grève aux quatre sites de la restructuration de CFF cargo», annonce le militant. «Nous sommes allés à Fribourg, soutenir une manifestation. Nous aurions voulu que les syndicats organisent une manifestation nationale ou un débrayage en commun, mais nous ny sommes pas arrivés.» «Ce serait aux syndicats dorganiser cette solidarité et de mobiliser partout», conclut Nicolas Wuillemin.

Publié dans Colère ouvrière

Commenter cet article