Le mouvement anarchiste en Mai 68

Publié le par la Rédaction


À la veille des événements de Mai 68, le mouvement libertaire apparaît divisé. La Fédération Anarchiste s’est séparé de nombreux militants, notamment parmi les jeunes, suite à l’expulsion des groupes et individus proches du situationnisme au congrès de Bordeaux de mai 1967. D’autres groupes quittent la FA, critiquant sa rigidité idéologique, et son manque d’activisme.

Cette remise en cause de l’anarchisme traditionnel s’était développée au cours des années 50, sur la question de l’Algérie entre autres, puis s’est prolongée dans les années 60, notamment suite à la création de l’UGAC (Union des Groupes Anarchistes Communistes), d’abord tendance de la FA en 1960, puis autonome en 1964. L’UGAC souhaite l’unité avec d’autres révolutionnaires, prend en compte les luttes de libération nationales… De plus, la tendance ORA (Organisation Révolutionnaire Anarchiste), créée en 1967 et d’orientation plateformiste, tend à s’émanciper de plus en plus de la FA, préfigurant la scission définitive de 1970. Des individus ayant choisi l’ouverture idéologique et le débat sont regroupés autour de Noir et Rouge, à la fois groupe et revue théorique, qui jouera un rôle important lors des événements, et dont on retrouvera l’influence dans le Mouvement du 22 Mars. Ce groupe-revue est d’ailleurs proche d’autres groupes spécifiquement étudiants, comme la LEA (Liaison des Étudiants Anarchistes), active à la faculté de Nanterre ou le CLJA (Comité de Liaison des Jeunes Anarchistes). Les JAC (Jeunesses Anarchistes Communistes), dissidents de la FA créées en 1967, sont actives dans les lycées parisiens et participeront aux Comités d’Actions Lycéens (CAL). D’autres organisations anarchistes existent, mais au vu de leur caractère groupusculaire ou de leur faible activité politique, nous n’en tiendrons pas compte ici. On peut citer toutefois l’AOA (Alliance Ouvrière Anarchiste), qui connaîtra plus tard une dérive d’extrême droite, ou encore l’UFA (Union Fédérale Anarchiste). L’UGAC publie à partir de 1968 Tribune Anarchiste Communiste (TAC) et restera connue sous ce nom. La CNT quant à elle est alors réduite à une poignée de militants. «La CNT n’est donc plus une centrale syndicale, mais un groupe de quelques militants qui restent fidèles à une certaine pureté anarcho-syndicaliste. Ainsi, à la veille de Mai 68, la CNT est complètement résiduelle et, condamnée à rester dans l’expectative, elle ne peut évidemment pas peser sur les événements.» [
Histoire de la CNT française, première partie : de 1945 à 1995, brochure CNT-AIT, p 37. À noter qu’il existe aussi en France une CNT espagnole en exil.] Il ne s’agit ici que d’un aperçu du mouvement anarchiste en 68, vu surtout à travers le prisme des organisations officielles. Elle ne tient pas compte des nombreux individus se réclamant de l’anarchisme, mais n’adhérant pas à un groupe, ni de la multitude de petits groupes «autonomes», plus ou moins éphémères, mais non moins actifs.

La Fédération Anarchiste en 1968 : une unité impossible.
Fidélité à l’anarchisme ou conservatisme idéologique ?

Entre 1960 et 1968, la FA avait connu divers bouleversements, qui expliquent en partie sa rigidité idéologique, ou plutôt sa fidélité à l’anarchisme traditionnel, et notamment à la synthèse de Sébastien Faure. Elle vit dans le souvenir de «l’affaire Fontenis» [
George Fontenis avait créé une organisation secrète au sein de la FA en 1950, l’OPB (Organisation Pensée Bataille), qui permit à ses partisans de récupérer celle-ci, qui devient la FCL (Fédération Communiste Libertaire). La FCL se présenta aux législatives de janvier 1956, et disparut peu après.], et semble craindre en permanence un complot marxiste et un noyautage de l’organisation. La figure emblématique de la Fédération Anarchiste reste Maurice Joyeux, du groupe Louise Michel, représentant d’un anarchisme ouvrier très antimarxiste. Ainsi, en 1964, suite au congrès de Paris, l’UGAC, tendance communiste libertaire organisée au sein de la FA, doit quitter celle-ci, une partie du congrès la jugeant «fraction de type léniniste». Le problème vient en fait des jeunes qui adhèrent à la FA, dont la culture politique s’est forgée autour de la question d’Algérie, ou encore de la révolution cubaine : «Les événements d’Algérie d’abord, de Cuba ensuite, vont rabattre chez nous une jeunesse turbulente dont nos éternels marxistes libertaires vont se servir pour reprendre le vieux rêve des politiciens : transformer notre mouvement en un parti politique marxiste de préférence, simplement agrémenté de cette morale libertaire qui fait bien dans les salons.» [M. Joyeux, Sous les plis du drapeau noir, Souvenirs d’un anarchiste, T2, éd. du Monde Libertaire, 1988, p. 227.]

Concernant la révolution cubaine, la FA a adopté au congrès de 1965 une motion en faveur du Mouvement Libertaire Cubain en Exil, critiquant ainsi ouvertement le régime castriste, qui alors était une référence pour toute l’extrême-gauche française, jusque dans les rangs libertaires, parfois même chez les communistes libertaires de la FA. On peut lire dans Le Monde Libertaire, dans un article signé «La rédaction» (en fait M. Joyeux) : «Fidel Castro n’a pas caché son intention d’en finir avec les méthodes libérales, voire libertaires ! Non plus d’ailleurs que son admiration pour Lénine. Tout cela suppose la création rapide d’un parti unique doté d’un appareil unique, d’une presse unique sous le contrôle de l’État. À partir de là, les espoirs mis dans la révolution cubaine auront vécus […]» [
Ibid., p. 228.] Position clairvoyante mais peu courante pour l’époque, tant le prestige d’un Castro ou, encore plus, d’un Guevara, est immense. La dérive de la révolution anticoloniale en Algérie conforte la FA dans la position qu’elle tenait lors du conflit : celle d’une méfiance vis-à-vis des luttes de libération nationale, refusant alors le soutien au FLN, lui préférant le concept de «défaitisme révolutionnaire» [C’est-à-dire combattre pour mettre fin à la guerre, ce qui peut provoquer une situation révolutionnaire en métropole, et rejeter la phase bureaucratique qui s’installerait une fois l’Algérie débarrassée du colonialisme.]. Certains jeunes adhérents découvrent les théories marxistes critiques, comme le conseillisme, la revue Socialisme ou Barbarie [Groupe et revue du même nom, d’abord tendance du PCI (trotskiste) en 1946, puis qui scissionne en 1948. Animé par des intellectuels comme Cornélius Castoriadis ou Claude Lefort (qui le quitte en 1959). La revue s’interrompt en 1964 et le groupe se disperse.] ou, plus tard, le situationnisme. Ces jeunes veulent apporter un souffle nouveau à la FA, en ajoutant à l’anarchisme traditionnel des apports issus de penseurs marxistes dont les idées peuvent leur paraître libertaires, mais aussi aborder des thèmes sous-estimés comme la liberté sexuelle, le féminisme, les problèmes du monde étudiant… M. Joyeux résume ainsi la situation : «Nous sommes aujourd’hui un certain nombre de vieux militants d’une part, un certain nombre de jeunes gens qui viennent au mouvement libertaire d’autre part, avec ce fossé creusé par l’absence d’une génération intermédiaire. Il va falloir qu’on se comprenne.»

Le choc situationniste

La diffusion d’une nouvelle théorie politique dans les milieux libertaires, le situationnisme, va entraîner à nouveau un très vif débat au sein de la fédération. Décembre 1966 marque l’arrivée sur la scène politique française de l’Internationale Situationniste [
Issue de plusieurs groupes créateurs qui s’unifient en 1958 : Internationale Lettriste, Internationale des artistes expérimentaux, mouvement COBRA (Copenhague-Bruxelles-Amsterdam)… Au départ contestation des formes artistiques existantes, l’IS transpose son analyse à l’ensemble de la société, critiquant la séparation entre art et vie.]. Au départ mouvement assez confidentiel issu des milieux intellectuels et artistiques, se réclamant entre autres du surréalisme, ce courant prône un mélange de conseillisme, modernisée par la critique de la société du spectacle (titre du célèbre ouvrage de Guy Debord), et la condamnation des structures révolutionnaires traditionnelles. Elle fait irruption dans les milieux étudiants à Strasbourg en prenant la tête de l’association locale des étudiants, section de l’UNEF, en profitant pour la dissoudre. C’est à ce moment qu’est publiée la célèbre brochure De la misère en milieu étudiant, pamphlet qui n’épargne aucun groupe révolutionnaire, pas même les anarchistes : «Quant aux divers groupuscules “anarchistes”, ensemble prisonniers de cette appellation, ils ne possèdent rien d’autre que cette idéologie réduite à une simple étiquette. L’incroyable Monde Libertaire, évidemment rédigé par des étudiants, atteint le degré le plus fantastique de la confusion et de la bêtise. Ces gens-là tolèrent effectivement tout, puisqu’ils se tolèrent les uns les autres.» Maurice Joyeux y répond par un article virulent, qu’il peine à faire passer auprès du comité de rédaction du Monde Libertaire, tant le ton employé est acerbe : «Les gesticulations verbales des situationnistes ne tirent pas à conséquence et nous pouvons rassurer le lecteur, nous les retrouverons dans quelques années, le casier judiciaire vierge, les fesses charnues, le compte en banque confortable […] De toute manière, l’ultra-gauchisme reste le tremplin idéal pour les «Marie-Louise» de la bourgeoisie occupées à jeter leur gourme.» Au même moment paraît dans Le Monde Libertaire un article signé Guy Antoine, «Qu’est-ce que le situationnisme ?» Or ce dernier fait partie du comité de lecture du Monde Libertaire. «Parmi nous ce fut la stupeur. Voilà des zigotos auxquels nous avions offert une page de notre journal pour exposer leur point de vue et qui, sans aucune analyse de nos propositions, nous traînaient dans la boue.» [Ibid., p. 243.] On s’interroge alors sur un éventuel complot situationniste. Pourtant, il semblerait qu’aucun membre de l’Internationale Situationniste n’était alors à la FA, on y trouvait tout au plus des sympathisants, dans les jeunes adhérents. Concernant l’éventuelle noyautage de la FA, M. Joyeux avoue lui-même : «Ils n’en avaient ni les moyens, ni l’envergure, ni même l’idée au départ». Maurice Laisant, alors secrétaire général de la fédération et aussi de l’AEDSR (Association pour l’Étude et la Diffusion des Sciences Rationalistes, qui sert de structure juridique à la FA), dissout le comité de lecture. Le nouveau comité est alors constitué presque uniquement de membres du groupe Louise Michel. Cette décision, jugée autoritaire, fera polémique. Joyeux interprète ainsi les événements : «La situation s’aggrava encore lorsque Laisant […] évacua quelques-uns de ces foutriquets du comité de presse de notre journal où ils étaient parvenus à s’introduire. Pour ma part je nettoyais le siège de notre mouvement de ces “étudiants” qui n’avaient rien à faire et qui passaient leurs après-midi à dire du mal de la fédération et de ses militants à tout ceux qui venaient prendre contact avec l’anarchie.» [M. Joyeux, Sous les plis du drapeau noir, Souvenirs d’un anarchiste, p. 244.] Le congrès de Bordeaux, entre le 13 et le 15 mai 1967, sera décisif. Roland Biard y distingue quatre tendances : «1- Une tendance, qualifiée de “pro-situationniste”, décidée à rompre (2 groupes). Ce qu’elle fit d’ailleurs dès l’ouverture du Congrès ; après avoir dénoncé la sclérose du mouvement. 2- Une tendance qui engagera la bataille pour l’abrogation des pouvoirs de l’Association (une centaine de militants). 3- Une tendance à la fois hostile aux deux premières et aux “chefs historiques”, qui n’interviendra pas dans le Congrès mais se constituera en tendance peu après, pour former, par la suite, l’ORA. 4- Enfin la “majorité” regroupée pour la circonstance autour de Maurice Joyeux et de Maurice Laisant. Fermement décidée à contrôler la FA, cette tendance alla jusqu’à menacer de faire scission… en gardant Le Monde Libertaire et les locaux.» [R. Biard, Histoire du mouvement anarchiste 1945-1975, Galilée, 1976, pp. 144-145.] Finalement, le congrès de Bordeaux voit le départ d’une douzaine de groupes. Les militants s’éparpilleront dans divers autres groupes anarchisants, comme Noir et Rouge, ICO (Informations Correspondances Ouvrières), ou, plus tard, le Mouvement du 22 mars (notamment J.-P. Duteuil). Alors qu’elle était passée de 47 groupes (dont 2 en formation) en 1966 à 67 groupes (dont 23 en formation) au congrès de Bordeaux en mai 1967, elle revient, suite à ce tumultueux congrès, à 47 groupes et 10 «liaisons». Toutefois, il faut relativiser ces chiffres, car comme le fait remarquer Jean Maitron, «il convient de distinguer parmi les groupes ceux qui fonctionnent, cotisent, et ceux qui n’existent que “sur le papier” [J. Maitron, Le mouvement anarchiste en France, T2, de 1914 à nos jours, Maspero, 1975, p. 132.]». Suite à ces événements, M. Joyeux écrira une brochure intitulée L’Hydre de Lerne, la maladie infantile de l’anarchisme, véritable réquisitoire antimarxiste, où il dénonce tous les complots, réels ou supposés, ayant touché la FA depuis 1953.

L’ORA, ou la plateforme dans la synthèse

À l’origine de cette tendance de la FA, on trouve Maurice Fayolle. Celui-ci, entre 1960 et 1967, intervient lors de chaque congrès pour pousser à la radicalisation de l’organisation. Dès 1960, au congrès de Trélazé, il évoque la création d’une nouvelle organisation : «Comment peut se définir une organisation révolutionnaire ? Premier point : ne peuvent se rassembler dans une organisation que ceux qui acceptent le principe même de l’organisation, sans aucune restriction. Deuxième point : ne peuvent se rassembler dans une organisation anarchiste que ceux qui sont décidés à œuvrer pour une transformation des structures sociales actuelles orientées vers des finalités libertaires. Troisième point : ne peuvent se rassembler dans une organisation anarchiste que ceux qui, selon un propos de Bontemps, dès le départ “refusent de se considérer comme des minoritaires de propos délibérés” […] Donc, organisation, parce que tout mouvement exige des structures organisationnelles ; anarchiste, parce que le but est l’édification d’une société libertaire ; révolutionnaire, parce que c’est ainsi que se nomme, dans le dictionnaire, “un changement dans l’ordre des choses du monde, quels que soient les moyens employés”.» [
R. Biard, Histoire du mouvement anarchiste 1945-1975, pp. 136-137.] S’en suit un exposé sur la nécessité de la violence révolutionnaire, à laquelle s’opposent les non-violents, puis sur l’organisation interne de la future structure. Fayolle critique ici les humanistes et les pacifistes, représentants du courant individualiste dans la synthèse. C’est bel et bien la vieille synthèse de Faure qu’il remet en cause, en prônant une plateforme organisationnelle, sur le modèle de celle des anarchistes russes (Archinov). On retrouve là un vieux débat d’avant guerre. Il faudra attendre 1967 pour voir réellement se constituer cette tendance ORA : elle sera issue de la rencontre entre Fayolle et un certains nombre de groupes critiques dans la FA, principalement composés de jeunes. Un groupe de jeunes publie une déclaration en septembre 1967 dans laquelle il déclare rompre avec la JAC (Jeunesse Anarchiste-Communiste), créée récemment par des dissidents de la FA. Elle s’allie avec le groupe Juillet de Paris, le groupe de Lille et le groupe du 18e pour former les JRA (Jeunes Révolutionnaires Anarchistes). Les JRA seront parmi les membres fondateurs de l’ORA. Une assemblée de groupes et individus en accord avec la création d’une organisation réellement révolutionnaire est organisée en octobre 1967, suite au congrès mouvementé de Bordeaux : Fayolle y propose la création d’une ORA, mais aucune décision n’est prise. Les groupes parisiens présents décident toutefois de se fédérer en une «région Paris-banlieue sud». En décembre, le groupe Albert Camus (14e et 6e arrondissements) publie une motion demandant que la FA se transforme en une «confédération de tendances». En janvier 1968 paraît le premier numéro de L’Organisation Libertaire. On y trouve en introduction un texte de Michel Cavallier, qui précise : «Nous préparons le terrain pour une future ORA […] Ce mouvement sera partie intégrante de la FA, bien qu’autonome, ou en dehors, ou alors sera la FA, selon les structures que cette dernière se donnera lors du prochain congrès.» Guy Malouvier, alors secrétaire aux relations internationales, reprend cette analyse dans un «Plaidoyer pour une confédération des anarchistes de France» : «Ces crises périodiques sont dues, en partie, à un malaise profond, réel, que ressentent presque uniquement les socialistes libertaires, la sensation de s’être fourvoyés au milieu d’humanistes, respectables certes, mais dépourvus de toute dynamique révolutionnaire, qui opposent victorieusement leurs théories pacifico-évolutionistes et individualistes aux conceptions des révolutionnaires anarchistes.» [Bulletin intérieur no 72 de la FA, mai 1968.] On retrouve ici l’opinion que Fayolle n’a cessé d’exprimer au cours des années 60. Lors d’une réunion clandestine de militants ORA, il est décidé de s’emparer de la FA lors du prochain congrès, ce qui échouera : l’ORA deviendra une organisation autonome en 1970.

En marge des organisations officielles, Noir et Rouge : le «groupe non-groupe»

C’est à l’origine le nom de la revue anarchiste publiée par les GAAR (Groupes Anarchistes d’Action Révolutionnaire [
Groupe communiste libertaire créé en novembre 1955 par des anciens de la Fédération Communiste Libertaire. Éditent la revue Noir et Rouge à partir d’avril 1956. Les GAAR seront très actifs dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie.]). Les GAAR scissionnent en 1961, 7 groupes ayant rejoint la Fédération Anarchiste au congrès de Montluçon pour former l’UGAC. (Union des Groupes Anarchistes Communistes), avec d’autres groupes de la FA. Une autre partie maintient la revue Noir et Rouge, se destinant plus à la réflexion qu’à l’action, «sans aucune ambition de représentativité ni de regroupement organisationnel [Noir et Rouge no 28, 1964, cité par J. Maitron, Le mouvement anarchiste en France, T2, p. 99.]». En plus de la revue, le groupe publie des brochures ronéotées ou imprimées. «De 1960 à 1967, Noir et Rouge publie une série de textes remettant en cause certaines positions anarchistes traditionnelles (ce sera notamment le cas en ce qui concerne la Franc-maçonnerie, l’individualisme) et s’efforce d’amener une réflexion systématique sur la pensée anarchiste. À partir de 1965, Noir et Rouge consacre plusieurs numéros à l’autogestion, notamment à travers les collectivités, en Espagne, en Yougoslavie, en Algérie… [R. Biard, Dictionnaire de l’extrême-gauche de 1945 à nos jours, Belfond, 1978, pp. 248-249.]». La revue critique l’orientation synthésiste de la FA, développant la théorie selon laquelle l’individualisme scléroserait le mouvement libertaire. «Si la tendance elle-même n’est pas remise en cause, c’est plutôt l’esprit qui en découle qui est considéré comme néfaste et responsable en partie d’une confusion chez les militants [C. Guérin, Pensée et action des anarchistes en France : 1950-1970, mémoire de maîtrise, Lille 3, 2000, p. 77.]». La critique de la Franc-maçonnerie est aussi une critique indirecte de la Fédération Anarchiste, qui compte quelques francs-maçons en son sein. Noir et Rouge fera des conférences communes avec l’UGAC. Au départ très confidentielle, l’audience de la revue augmente de façon spectaculaire. Ainsi, le tirage de la revue passe de quelques dizaines au début, alors qu’elle est encore l’organe des GAAR, à plusieurs milliers en 1968 (3500 après Mai 68. Au milieu des années 60, le groupe-revue s’accroît grâce à l’arrivée de jeunes, surtout étudiants. C’est dans ce milieu étudiant qu’il a la plus grande influence. Il participe au CLJA (Comité de Liaison des Jeunes Anarchistes) et aussi à la LEA (Liaison des Étudiants Anarchistes). Suite au congrès de Bordeaux de la Fédération Anarchiste, plusieurs dizaines de militants rejoignent le groupe. Il avait été particulièrement pris pour cible lors du congrès, du fait des critiques récurrentes de la revue vis-à-vis de la FA. De plus, le groupe juge que la FA est en phase de bureaucratisation, du fait du trop grand pouvoir de l’AEDSR, et la compare à l’OPB des années 50, ce qui est l’avis d’une partie des congressistes, qui rejoindront Noir et Rouge. Ce nouvel apport de militants va l’orienter à partir de décembre 1967 vers le concept de «groupe non-groupe», et va permettre à Noir et Rouge de se tourner vers une activité plus militante, en plus de son travail théorique. Il pourra dès lors «jouer le rôle d’un pôle de recherches et d’agitation». La revue est alors parfaitement en phase avec les préoccupations des jeunes militants : «le nouvel apport se ressent aussi dans les nouveaux articles où des discussions sont établies sur la question vietnamienne ou sur la situation universitaire en France [Ibid., p. 80.]».

Le CLJA, la LEA et le Mouvement du 22 Mars

Le CLJA (Comité de Liaison des Jeunes Anarchistes) est créé en 1965 à l’initiative de militants de l’UGAC, des Jeunes Libertaires [
Organisation anarchiste indépendante issue des Auberges de Jeunesse, crée vers 1952. Le groupe qui participe au CLJA en 1965 semble être un des derniers à exister. On perd toute trace de ce mouvement après 1965.], de la FA, de la FIJL (Fédération Ibérique des Jeunes Libertaires) [Composée d’anciens membres de l’organisation espagnole du même nom (et de leurs fils ou petit fils), en marge du mouvement libertaire ibérique. Elle organise des campings internationaux avec des jeunes anarchistes français de 1961 à 1965, où s’effectuent débats et échanges.], de Noir et Rouge et d’autres groupes autonomes. «Ce comité, qui ne vise nullement à se substituer aux organisations de jeunes déjà existantes, se propose de raffermir les contacts entre tous les jeunes anarchistes, en maintenant une liaison permanente et des échanges effectifs. À travers ce comité peuvent également être envisagées des actions concertées sur les problèmes qui nous intéressent tous. [Action Libertaire no 3 (organe de la section française de la FIJL).]» Le comité prend l’initiative d’organiser à Paris une rencontre européenne des jeunes anarchistes où seront présents 29 groupes de six nationalités (France, Belgique, Espagne, Angleterre, Pays-Bas, Italie et Suède). On trouve à l’ordre du jour : les jeunes et la dépolitisation en Europe ; les mouvements insurrectionnels dans le Tiers Monde ; la lutte antifranquiste, l’électoralisme, le syndicalisme, l’organisation ; le Viet-nam. On y parla longuement du mouvement «Provo» hollandais, mouvement très en vogue dont la pensée s’affirme lors de «provocations spectaculaires contre l’aliénation culturelle et l’aliénation des loisirs», pour «obliger les autorités à se montrer sous leur véritable aspect, c’est-à-dire oppresseur [R. Biard, Histoire du mouvement anarchiste 1945-1975, p. 167.]». Il inspira fortement les situationnistes français, et plus largement la jeunesse révolutionnaire des universités. Daniel Cohn-Bendit et Jean-Pierre Duteuil y feront des interventions, notamment sur le phénomène «Yéyé», qui est selon eux un paravent mis en place par la société du spectacle pour dépolitiser la jeunesse, et aussi en critiquant radicalement les organisations réformistes, partis et syndicats. «On pourrait ainsi multiplier les exemples et montrer combien ce courant anarchiste contrairement aux autres mouvements — anarchistes ou non — a “senti” Mai 68 [Ibid., p. 168.]». Toutefois, le comité se refuse à être une organisation, et la Conférence ne veut pas prendre de positions officielles. Des coordinations autour de thèmes précis (Vietnam, sexualité, gestion directe…) sont malgré tout créées, mais auront une existence éphémère. Créée en 1964 en même temps que le CLJA, la LEA (Liaison des Étudiants Anarchistes) n’a d’activité politique réelle qu’à partir de 1966. Elle apparaît en décembre 1965 à l’université de Nanterre en publiant une brochure qui rencontrera un certain succès : Positions sur l’enseignement et le syndicalisme. Outre des revendications classiques sur les besoins en locaux, en professeurs, on y trouve aussi une critique de fond, d’orientation libertaire, de l’Éducation Nationale : «On voit donc que, loin de vouloir répondre à des soucis d’humanisme ou de culture, la classe dirigeante qui organise l’éducation nationale ne vise en fait qu’à renforcer les positions des monopoles sur le marché du travail» ; «Par exemple, l’enseignement de l’histoire décrit celle-ci au niveau bureaucratique et abstrait des couches dirigeantes (explication des guerres par les seules ruptures diplomatiques)» ; «L’évaluation scolaire présentée aux élèves comme fin de l’enseignement les éduque dans un état d’esprit arriviste et de compétition qui prépare l’acceptation de la concurrence capitaliste». [LEA, Anarchistes en Mai 68 à Nanterre (textes et tracts), Acratie, 1998, p. 3 à 22.] S’en suivent une critique du syndicalisme réformiste étudiant et enseignant, et la proposition de création d’une tendance révolutionnaire : la TSFR (Tendance Syndicale Révolutionnaire Fédéraliste). Début 1967, elle présente une liste aux élections de l’UNEF en philosophie / sociologie / psychologie et sera élue, grâce à l’absence d’une partie du bureau. Elle s’inspire notamment des Provos hollandais et des situationnistes : «Les Provos hollandais nous ont montré un des moyens de créer ce type de situation qui aggrave les conflits, libère les énergies, montre à chacun son vrai rôle. Nous pouvons nous en inspirer ou, mieux, trouver des moyens encore plus adaptés à notre situation. — Dénonciation et provocation systématiques de toute forme de répression : atteinte aux libertés individuelles, politiques, syndicales, culturelles. — Actions directes (et non dénonciations verbales, pétitions, etc.), susceptibles de produire des situations créatives : occupations du restau-U, du bâtiment des filles de la cité, et une foule d’autres actions auxquelles nous n’avons pas pensé mais que c’est aux étudiants eux-mêmes qu’il appartient de déterminer.» [«Programme de la Tendance Syndicale Révolutionnaire Fédéraliste», in Ibid., p. 35 à 40.] Elle signe d’ailleurs ses tracts «le bureau bidon de Philo-socio-psycho» ou bien encore «GEF (Groupe des Étudiants Fantômes)». La LEA est en relation étroite, voire se confond, avec le Groupe Anarchiste de Nanterre, lui aussi issu du CLJA. Il a été au départ créé par J.-P. Duteuil comme groupe de la FA, mais devient autonome suite à l’éviction des pro-situationnistes du comité de lecture du Monde Libertaire. Daniel Cohn-Bendit participera à ce groupe. On ne peut pas qualifier le Mouvement du 22 Mars [Appelé au départ Mouvement des 142. Le 22 mars 1968, 142 étudiants de la faculté de Nanterre occupent la salle du Conseil de la Faculté des Lettres, pour protester contre l’arrestation de 6 membres du Comité Viêt-nam.] de spécifiquement anarchiste. Il est pourtant inspiré par le groupe-revue Noir et Rouge, et on trouve à sa création des membres de la LEA ou du Groupe Anarchiste de Nanterre, comme J.-P. Duteuil ou D. Cohn-Bendit. Mais diverses opinions coexistent dans ce groupe, puisque l’on y trouve aussi des membres des JCR (Jeunesses Communistes Révolutionnaires, trotskystes), des maoïstes de l’UJCML (Union des Jeunesses Communistes Marxistes-Léninistes), et des militants sans étiquette définie. «Le 22 mars, c’est en son noyau la fusion du léninisme et de l’anarchisme, dans l’action révolutionnaire souple et ardente, qui refuse l’organisation d’un parti, mais accepte librement l’adhésion dans l’action de tous les courants révolutionnaires. Le 22 Mars, c’est une formule originale de front d’action avec le minimum d’organisation et en même temps le maximum d’intelligence stratégique et tactique. Le 22 Mars est révolutionnaire dans sa substance, et partout où il s’impose s’instaure un nouvel ordre, démocratie directe, élus révocables, un ordre soviétique […]. Le 22 Mars mime toute les révolutions passées, la guerre d’Espagne, la révolution culturelle, Octobre 17, la Commune de Paris, pour s’efforcer de vivre et faire vivre le socialisme des conseils.» [E. Morin, C. Lefort, J.-M. Coudray, Mai 68 : la Brèche, premières réflexions sur les événements, Collection «Le monde sans frontières», Fayard, 1968.] Les propos de M. Joyeux traduisent bien la position des anarchistes «traditionnels» vis-à-vis du Mouvement : «Ils créeront le Mouvement du 22 Mars qui rassemblera des personnages se réclamant de l’anarchie, d’un certain anarchisme, et dont la caractéristique fut justement de n’être en rien anarchiste, ce qu’ils proclameront d’ailleurs après, lorsque cela devint moins “convenable” d’y prétendre.» [M. Joyeux, Sous les plis du drapeau noir, Souvenirs d’un anarchiste, T2, p. 267.]

L’intervention anarchiste lors des «Événements»

À la veille de Mai 68, on peut finalement distinguer deux pôles dans le mouvement libertaire. D’un côté, une structure qui semble figée et imperméable aux courants marxisants, garante de la pureté idéologique de l’anarchisme historique, la Fédération Anarchiste, et de l’autre, plusieurs groupes, très souvent composés de jeunes, parfois issus des rangs de la FA, l’ayant quitté suite aux polémiques des années précédentes. Ces derniers semblent plus en phase avec les revendications politiques de la jeunesse et de ses combats d’alors, et s’est ouvert à d’autres courants, souvent d’inspiration marxiste, au prix parfois d’alliances «contre-nature», comme par exemple au sein du Mouvement du 22 Mars, et de constructions idéologiques floues, privilégiant la spontanéité. Reste que c’est bel et bien ce courant qui a «senti venir» Mai 68, et qui, toutes proportions gardées, en est à l’origine.

Une révolte libertaire ?

De par bien des aspects, les événements de mai ont indéniablement un caractère libertaire. Des thèmes chers au mouvement anarchiste ressurgissent à l’occasion des événements de Mai : l’organisation à la base, la démocratie et l’action directe, l’autogestion, la liberté sexuelle… Les drapeaux noirs, ou noirs et rouges, concurrencent largement la nuée de drapeaux rouges lors des grandes manifestations. Pourtant, malgré ce que craignait alors la police et une bonne partie de la presse, de gauche comprise, on ne peut pas parler d’une présence massive des anarchistes, tout simplement du fait de leur faible nombre, qui ne leur permet pas une réelle emprise sur les événements. «La floraison de drapeaux noirs, sous lesquels se trouvaient souvent des têtes inconnues et aux idées parfois imprécises, a permis d’attribuer à notre mouvement une surface qu’il n’a pas dans la réalité.» [
Intervention de M. Joyeux au congrès extraordinaire de la FA à Paris les 29 et 30 juin 1968. Bulletin intérieur no 74 de la FA, novembre 1968.] R. Biard fait une estimation des «effectifs» anarchistes en 1968 : «Noir et Rouge – groupes indépendants : 100 à 130 militants, répartis essentiellement à Paris et à Nanterre ; FA : 200 à 300 militants répartis sur toute la France (…) ; CNT et Jeunesses Syndicalistes Révolutionnaires : une centaine au plus sur toute la France (chiffre ne comprenant pas les réfugiés politiques espagnols) ; UGAC : 30 à 40 militants, la plupart sur Paris ; Jeunesses Anarchistes Communistes : une centaine de lycéens mais sans coordination ; Groupes divers (autonomes) : une dizaine regroupant au plus une centaine de militants.» [R. Biard, Histoire du mouvement anarchiste 1945-1975, p. 177-178. Ces chiffres sont confirmés par J. Maitron, qui estime les cotisants, toutes organisations confondues, à environ 600.] La présence massive de drapeaux noirs, notamment à la grande manifestation du 13 mai et au stade Charléty le 27 mai, est donc le fait de manifestants qui se reconnaissent dans ce symbole, sans toutefois adhérer à une organisation. Parmi eux, d’anciens militants anarchistes ou tout simplement des sympathisants. De plus, l’adoption du drapeau noir permet aussi de se démarquer des groupuscules gauchistes, qui tout au long des événements tenteront de grossir leurs rangs. «Le drapeau noir devient très rapidement, non plus l’emblème des anarchistes “historiques”, mais celui de tous ceux qui s’opposent aux prétentions avant-gardistes d’états majors jusque-là sans troupes, et fort désireux d’en avoir !» [Ibid., p. 180.] Mais le caractère très spontané des Journées de Mai fait qu’aucune organisation ne parvient à coller réellement à la réalité. Les divers groupes anarchistes n’ont pas le temps de rédiger des tracts, le manque de recul du fait de l’enchaînement rapide des événements rendant difficile la production écrite, celle-ci nécessitant en plus la réunion du groupe au préalable. Or, bien souvent, les militants sont pris par leur activisme politique, ce qui rend impossible la concertation. C’est ce qui explique que J. Maitron ne trouve à la Sorbonne occupée qu’un tract de l’ORA et un du groupe Louise Michel de la FA. [«La Sorbonne par elle-même», Le Mouvement Social no 64, juillet-septembre 1968, p. 10-11.] Ce dernier tiendra d’ailleurs une table de presse durant l’occupation.

Léo
Article réalisé notamment grâce aux archives de la FA Rouen
et à celles de Gérard de la CNT14. Merci à eux…


L’Encre Noire no 1, avril 2008




Dossier Mai 68

Publié dans Histoire

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